McCullers – Le coeur est un chasseur solitaire

Carson McCullers, vous savez peut-être ? Membre de ce vieux conglomérat du Sud profond aux côtés de William Faulkner. En 1940, âgée alors de 23 ans, elle publie son premier roman, Le cœur est un chasseur solitaire. C’est aussi celui que l’on reconnaît comme le plus important de l’ensemble de son œuvre.
Commençons par planter le décor : Carson McCullers nous introduit dans une petite ville du Sud des États-Unis où presque tout le monde se connaît avec une certaine méfiance, traversée sourdement par l’histoire des années 30. Mais le Sud, c’est aussi ses filatures de coton, mâchoires d’acier qui veillent à la conservation du paysage souffreteux de ses villes, sans oublier ses étés brûlants qui aiguisent l’inimitié entre noirs et blancs. C’est dans ce contexte qu’évoluent (ou se recroquevillent), une adolescente d’une douzaine d’années nommée Mick, un médecin noir et un rouge harassés, qu’un autre homme observe depuis le comptoir de son café.
Chacun d’eux erre seul dans cette ville, transportant au-devant de lui-même une idée fixe. Ils se cherchent, se flairent – quand un homme transpire de tout son être un idéal, cela à sans doute une odeur – sans jamais parvenir à s’atteindre. Puisque la solitude qui se rencontre ne s’entrechoque pas pour se briser, mais se nourrit d’elle-même. A eux seuls, ils forment pourtant une minorité invisible qui transcende les autres. Quatre individus hétérogènes qui convergeront tous autour de la figure d’un homme muet dont personne ne reconnaît le passé ni vraiment l’existence présente. Ce livre parle aussi de l’échec de la communication. Seule l’absence de la parole d’un homme engendre celle d’un autre dans sa plus grande nudité. Le visage-sable-mouvant du muet aspire toutes les déformations et revêt sans résistance la forme que l’autre souhaite voir en lui. Une approbation sereine.
Il arrive paradoxalement que Carson soit dans la surabondance de ce qui est dit. Mais cela se produit très rarement, et on constate surtout par le biais des différents points de vue, la finesse dont elle use pour manipuler le ressassement dans lequel la parole de ses personnages est inévitablement entraînée. Ils ne sont pas en pleine possession de leur parole, car ils ne sont pas entendus à la mesure de l’importance qu’il lui donne.
Le cœur est un chasseur solitaire couve une fatigue écrasante, celle des jours qui ne commencent jamais vraiment à force de se finir au café de New York. Fatigue de ces idéaux qui se moulent dans une lutte sociale et économique ou dans la musique, sans cesse remâchés, parfois même jusqu’à la folie furieuse, broyés par la cécité de ceux qui se couchent trop tôt pour fuir l’errance de soi dans la nuit noire. Des personnages comme des arbres qui voudraient entourer de leurs bras la forêt, désespérément. Leurs utopies vaporeuses s’élèvent des peaux graisseuses, des haleines puant l’alcool, d’un Dieu qui ne possède même pas son ombre, des doigts pleins de cales et des dos qui craquent. Il n’y a que des angles entre les lignes de Carson McCullers. Tout est usé, jusqu’aux costumes et aux robes de soirée des enfants qui ne tardent jamais à se mêler aux haillons de ceux qui n’ont pas été invités à une « promenade partie », et à partager avec eux le plaisir douloureux de se retrouver avec des ourlets boueux.
Tout cela, Mick Kelly le traverse sans jamais que rien ne puisse déloger de sa mémoire la moindre note de la première partie de la troisième Symphonie de Beethoven, en dépit de l’enfance qui s’écarte d’elle, en dépit des amertumes grandissantes de la vie. Simplement, la vie. Les personnages de McCullers sont beaux, parce qu’ils sont à la fois épuisables dans leur chair et inaltérables dans leur âme. Au bout de 450 pages, Carson McCullers nous laisse une douceur âcre au bout du pouce, ou de l’index (tout dépend évidemment de la façon dont vous tournez vos pages).
Sur la photo : Carson McCullers est au centre.
Par Kapitolina.
L’avez-vous lu ? Qu’en avez-vous pensé ?
Exprimez-vous !

C’est le premier livre de Le Clézio que je lis et je crois que c’est la première fois que je ressens à ce point cette envie de me farcir sa biographie complète. Dans le chercheur d’or, Le Clézio, 



Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline, publie Voyage au bout de la nuit en 1932. Ce livre raconte l’histoire de Ferdinand Bardamu, fortement inspiré par l’auteur lui-même, un jeune homme étudiant en médecine, qui participe à « l’abattoir international » qu’est la guerre 1914-18. Céline lui-même ayant vécu cette guerre exprime à travers son livre tout son dégoût pour le conflit, pour le genre humain conquérant. Du point de vue de l’engagement, Voyage au bout de la nuit est une merveille. Bardamu est un lâche, pour lui, la guerre n’a pas lieu d’être, elle est le fruit de l’absurdité de l’homme, du monde, et pour lui, et c’est d’ailleurs une idée que Céline affirme résolument : pour résister à cette folie, il faut être un lâche. Alors nous voilà face à un personnage débordant de lâcheté, affirmée, revendiquée, puisqu’il va même jusqu’à se faire interner, et qui pourtant nous devient extrêmement vite attachant. On se met dans la peau de Bardamu, qui extirpe toutes nos idées patriotiques stéréotypées sur le courage. Une œuvre antipatriotique donc mais pas seulement, car le périple de Bardamu est long et sinueux, ainsi son passage en Afrique dénonce le colonialisme, son voyage aux Etats-Unis dresse une critique affolante de la société capitaliste et de son fordisme. En plus de ces idées fortement engagées s’ajoute la dimension politique du personnage de Bardamu, qui refuse fermement toute autorité. Un tantinet anar’ le Bardamu.



