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Mercredi 3 février 2010 Par Mélusine dans Littérature

Contes Cruels – Villiers de l’Isle-Adam

Par loyauté, je vous présente aujourd’hui l’auteur que j’ai le mieux connu. Jean-Marie-Mathias-Philippe-Auguste, comte de Villiers de l’Isle-Adam : son simple nom montre de quelle illustre connaissance il s’agit. Un aristocrate pur jus, royaliste, perdu au dix-neuvième siècle, époque bourgeoise par excellence, qui se décide une vocation littéraire et la suivra jusqu’à vivre dans la misère absolue.

Villiers

Villiers de l’Isle-Adam représenté par Félix Valloton dans Le livre des Masques de Rémy de Gourmont

Ses premières poésies passent totalement inaperçues ; il se tourne vers le théâtre. C’est encore l’échec, les pièces sont sifflées, on quitte la salle. Il en tire les conclusions : ce siècle est tout simplement trop positiviste, trop stupide pour le comprendre. Son œuvre n’en est que plus grandiose ! Il commence à écrire des contes et des nouvelles dans la Revue des lettres et des arts. Enfin, en 1883, paraît le recueil des Contes cruels qui lui apporte le succès. Paradoxalement, c’est celui dans lequel il fustige le plus ses contemporains.

contes cruelsVingt-huit contes, parfois plus proches de la nouvelle ou même de l’essai. Le recueil s’ouvre sur Les Demoiselles de Bienfilâtre, deux sœurs exerçant le plus vieux métier du monde. L’une d’elle va commettre une faute impardonnable : tomber amoureuse ! Vous rendez-vous compte ? Aimer gratuitement, quelle infamie ! Le ton est donné : avec ironie, cynisme, cruauté, l’auteur dépeint son siècle, mais aussi son idéal. Dès la deuxième nouvelle, on retrouve Véra, l’épouse adorée du comte d’Atholl, morte brutalement. Refusant la mort de sa bien-aimé, le comte continue à vivre comme si elle était toujours là, au point qu’elle semble réellement là… Le fantastique, voilà probablement ce qui fera connaître Villiers de l’Isle-Adam. On le retrouve dans L’Intersigne, où notre narrateur voit en rêve un terrifiant prêtre lui tendre un manteau, et qui ressemble étrangement son ami l’abbé Maucombe chez qui il loge. Mauvaise augure?

En bon symboliste, Villiers s’amuse à mettre en place des équivalences entre les valeurs les plus solides de son siècle et les plus sordides : dans A s’y méprendre, c’est un enterrement qui ressemble étonnamment à un rendez-vous de clients mondains. Avec désillusion, il déplore également l’intrusion du positivisme sûr de lui dans le sacré et le divin : les héros de Virginie et Paul ont un air de ressemblance avec les amoureux célèbres, mais Virginie ne donne sa main à travers la grille que si Paul y glisse de l’argent ; les galants qui emmènent les jeunes femmes au bal leur offrent de belles fleurs, sans se douter que ce sont les croque-morts qui récupèrent sur les tombes ces Fleurs de ténèbres, plutôt que de les laisser faner inutilement. Et l’on peut applaudir l’invention de L’appareil pour l’analyse chimique du dernier soupir, qui permet, en prédisant la fin de vie, de se familiariser avec le moment du deuil pour le rendre moins douloureux, banal en somme. Lorsque le monde est bien laid, apparaît une noble victime, tel ce Duke of Portland, qui donne de somptueuses fêtes dans son château où ses amis s’amusent en son absence pour cacher son lourd secret.

La valeur suprême qu’a corrompu son siècle, selon Villiers, c’est l’art. En témoigne La machine à gloire, cette machine cachée sous les sièges au théâtre qui produit de faux applaudissements pour pousser les spectateurs eux-mêmes à applaudir sans même savoir pourquoi, par simple mimétisme. Ou comment provoquer le succès à l’envi sans se soucier de la qualité de ce qui se passe sur scène. Aigri, Villiers, ou lucide ?

Pourquoi vous ai-je parlé de lui par loyauté ? Parce que j’ai passé un an et demi de recherches à essayer de comprendre ce qui se passait dans la tête de cet idéaliste, le tout s’étant terminé par un beau mémoire universitaire. Au final, c’est une vraie connivence que j’ai développée avec cet auteur qui, avec sa désinvolture à l’égard de toute ligne de conduite personnelle, philosophique ou artistique, voulait défendre « la plus belle des causes perdues ».

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Vendredi 29 janvier 2010 Par Mélusine dans Littérature

Thérèse Desqueyroux – François Mauriac

desqueyrouxPourquoi Thérèse Desqueyroux a-t-elle voulu empoisonner son mari ?

Le roman s’ouvre sur sa sortie du tribunal. Elle vient de bénéficier d’un non-lieu : le témoignage de Bernard Desqueyroux, son mari, la victime elle-même, vient de la sauver. Elle rentre donc chez elle libre. Mais tous la savent coupable, Bernard le premier.

Étouffant huis clos que celui que raconte François Mauriac. C’est en 1927 qu’il publie ce roman. Déjà le jeune écrivain mondain a laissé la place à l’écrivain engagé, porté par un profond idéal chrétien. Plus tard, son succès sera indéniable : il sera élu triomphalement à l’Académie Française et remportera le prix Nobel de littérature en 1952. Lui qui est issu d’une Gironde où la bourgeoisie viticole exerce une forte influence fustige dans ses romans leur atmosphère lourde de secret.

Thérèse Desqueyroux, elle, dans la voiture qui la ramène chez elle, a tout le temps de penser. A ce procès, où elle vient d’être reconnue innocente. A ce qu’elle va dire à son mari, pour justifier son acte, pour se confesser aussi. Et à sa vie passée, sa sensation d’étouffement dans une vie qu’elle n’a jamais maîtrisée, mariée sans amour, mère sans désir de l’être, enfermé dans des conventions familiales et conjugales.

Mais à l’arrivée, Bernard n’écoute pas ce que sa femme a si longuement prévu de lui dire : s’il a témoigné en sa faveur pour éviter le scandale, il compte bien lui faire payer personnellement ses actes. Il l’enferme et lui interdit le moindre mot, le moindre contact. Peu à peu, Thérèse dépérit.

Comprendre, voilà ce qui nous tient en haleine dans ce roman. Comprendre pourquoi elle n’ira pas en prison. Comprendre si elle a réellement eu l’intention de le tuer. Comprendre pourquoi elle en est arrivée à ce geste. Comprendre pourquoi elle est si froide à l’égard de ce qui l’entoure. Thérèse Desqueyroux est un mystère et pourtant toutes les raisons qui la poussent à agir sont là : un carcan de fille, de mère, d’épouse, une femme à qui l’on ne laisse jamais la parole. Qui est victime ? Qui est coupable ? Qui est le monstre ? C’est ce que ce roman met en question : à partir d’un simple fait divers, il dresse un portrait psychologique très fin d’une criminelle peut-être trop moderne pour l’époque dans laquelle elle vit. Je ne garantis pas que vous comprendrez toute l’histoire de Thérèse Desqueyroux à l’issue de ce roman, mais il y a fort à parier qu’elle ébranlera bon nombre de vos certitudes morales.

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Mardi 26 janvier 2010 Par Mélusine dans Littérature

Le Grand Meaulnes – Alain-Fournier

Couverture«Un homme qui a fait une fois un bond dans le Paradis, comment pourrait-il s’accommoder ensuite de la vie de tout le monde ?»

Cet homme, c’est Augustin Meaulnes, surnommé le Grand Meaulnes par ses camarades à l’école. C’est le héros de l’unique roman écrit par Henri-Alban Fournier, dit Alain-Fournier, avant que la Grande Guerre ne le fasse disparaître en 1914, à vingt-huit ans.

François Seurel est le narrateur de cette curieuse histoire : il voit arriver dans sa vie Augustin Meaulnes, dix-sept ans, avec qui il se lie d’amitié. Les autres écoliers sont turbulents : le « grand Meaulnes » est calme et sombre. Et puis un jour, au détour d’un sentier, Meaulnes s’offre une escapade : il ne revient pas en classe. Tous les élèves guettent son retour, le nez collé à la vitre, pendant plusieurs jours. Et lorsqu’enfin il réapparaît, il est plus distant et plus distrait que jamais, et porte sous sa blouse d’écolier un mystérieux gilet de soie. François presse son ami de lui expliquer, et il raconte : perdu dans la forêt, il a assisté à une étrange fête organisée dans un immense domaine. Les enfants courent, les discours n’ont ni queue ni tête, tout le monde se déguise, mais Meaulnes comprend que l’on doit marier un certain Franz. Son regard croise celui d’Yvonne de Galais : il en tombe fou amoureux. « Croise », le mot est bien choisi car ils ne font que s’entrevoir pendant une soirée qui s’achève brutalement : la fiancée s’enfuit, la fête tourne court, Meaulnes doit quitter les lieux.

Après cette aventure, revenir à sa vie d’écolier lui est insupportable. Avec l’aide du loyal François, il se lance dans une quête éperdue : celle du domaine mystérieux et de la belle Yvonne. Mais impossible de se rappeler le chemin.

Ce roman, je l’avais eu entre les mains au lycée. Je l’avais écarté sans même le lire: trop austère pour moi. Quelle erreur ! Il nous entraîne dans une structure vertigineuse où l’on remet en place un par un les éléments d’une étrange aventure qui conjugue la fraicheur d’une escapade buissonnière, la magie d’un coup de foudre, l’impression déroutante d’être passé de l’autre côté du miroir et le réalisme nostalgique des pupitres en bois et des tableaux à craie. La force de ce roman est de tourner et tourner encore autour de sa propre histoire, qui prend forme dans les récits des différents personnages qui disparaissent et réapparaissent les uns après les autres. C’est aussi dans cet onirisme de cette fête carnavalesque, qui peut dérouter parce qu’elle oblige à rester sur sa faim et à accepter un monde absurde, mais qui moi m’a enchantée : ne surtout pas chercher le sens, c’est une fête bohème qui n’en a pas. C’est l’histoire d’une amitié tellement fidèle que François suit Meaulnes dans la recherche de ses rencontres fantômes. C’est l’histoire d’un amour entrevu comme dans un rêve et qui ne peut que pâtir d’être ramené à la réalité. C’est aussi l’histoire d’un garçon à qui il manque quelque chose sans que lui-même sache vraiment quoi. C’est un livre qui ne donne pas de certitude.

Le roman a été récemment adapté au cinéma par Jean-Daniel Verhaeghe, avec Clémence Poésy, Nicolas Duvauchelle et Jean-Baptiste Maunier. Je me languis de voir cela…

grand meaulnes

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Mercredi 20 janvier 2010 Par gouttesdo dans Littérature

Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates – Mary Ann Shaffer

Voilà le petit bijou de l’hiver !!!
Bien qu’écrit par une Américaine, il émane de ce livre la finesse et l’humour délicieusement décalés qui caractérise souvent la littérature britannique.
Est-ce parce que l’intrigue est située en Angleterre et dans les îles anglo-normandes ?
Est-ce que parce que l’auteure s’est choisie une héroïne anglaise, de surcroît femme de lettres, dont le lien charnel à la littérature est tissé autour de Charles Lamb?

Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates dissimule sous son titre étrange une particularité qui explicite son charme : Non seulement Mary Ann Shaffer a choisi la forme épistolaire, mais elle a situé son action dans l’immédiat après guerre, et le ton adopté s’ajuste parfaitement à la transcription de l’atmosphère de l’époque.

Nous sommes donc en Janvier 1946, soit à peine sept mois après la reddition de l’Allemagne Nazie. Tandis que l’Europe tente de se relever des horreurs de la guerre, Juliet Ashton, jeune écrivaine anglaise, est en tournée de promotion pour le livre qu’elle a écrit pendant les années de Blitz, afin de participer au maintien du moral de la population. Les lettres échangées avec Sidney, son éditeur à Londres, et son amie Sophie, en Écosse, tissent un lien permanent avec les deux personnes qui lui sont les plus proches. Ce qui justifie à la fois le ton informel et personnel des échanges. S’ajoute à ces critères une courtoisie particulièrement « anglaise », ce fond de quant à soi décalé, poli et ironique qui constitue la trame des rapports humains que David Lodge, mon » chouchou « des Lettres Anglaises contemporaines, traduit toujours à merveille. N’allez pas imaginer l’exploitation systématique d’un procédé, évident comme le nez au milieu du visage. Il s’agit plutôt d’une politesse du cœur qui favorise d’emblée le respect et l’affection pour la plume qui témoigne. Dès la première de ces missives, j’ai frissonné d’aise : savez-vous quel adjectif a instantanément traversé le réseau avide de mes neurones ?
– Délicieux…

Au rythme soutenu de ces échanges épistolaires se dessinent de brefs chapitres qui nous permettent de suivre les différents protagonistes. Mary Ann Shaffer choisi délibérément un tempo rapide, peu de lettres excèdent trois pages, et l’auteur modernise le style en glissant quelques textes télégraphiques. Ces ruptures de rythme et la mise en page aérée, presque dénudée, confère à la menée de l’intrigue une cadence très vivante. Survient assez rapidement une lettre d’un inconnu, Dawsey Adams, habitant de Guernesey. Je me permets d’insérer ici le début de la première lettre de Dawsey pour éclairer la limpidité du procédé :
- « Chère Miss Ashton
Je m’appelle Dawsey Adams et j’habite une ferme de la paroisse de St Martin, sur l’île de Guernesey. Je connais votre existence parce que je possède un vieux livre vous ayant jadis appartenu, Les Essais d’Élia, morceaux choisis, d’un auteur dont le nom véritable était Charles Lamb.(…)
Je n’irai pas par quatre chemins : j’adore Charles Lamb. Aussi, en lisant morceaux choisis, je me suis demandé s’il existait une œuvre plus vaste dont auraient été tirés ces extraits. Je veux lire ces autres textes. Seulement, bien que les Allemands aient quitté l’île depuis longtemps, il ne reste plus aucune librairie à Guernesey.

{Lettre de Dawsey Adams à Juliet Ashton, page 19, édition du NiL.}

Voilà posé le nœud de l’intrigue.
C’est ainsi que Juliet entame une correspondance suivie, non seulement avec Dawsey, mais également avec les autres membres du cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates de Guernesey. Durant toute la première partie de l’ouvrage, nous suivons de missive en missive le tableau que les insulaires dressent de leur société et surtout de l’impact de l’occupation allemande sur leur mode de vie. Ici se tient encore un des intérêts les plus poignants de cet ouvrage : comme Juliet, bien peu d’entre nous connaissent cet aspect des souffrances endurées par les seuls Anglais occupés ! Pendant que les Londoniens se battaient sous les horreurs des bombardements, que le reste de l’Europe faisait le gros dos et résistait de son mieux aux traitements que lui réservait l’occupant, les anglo-normands subissaient un sort identique dans l’indifférence et le secret, coupés du reste du monde par l’insularité, privés brutalement de communication et de marché… L’autonomie sur ces îles minuscules est fort réduite…
Et puisque je prends le parti de vous appâter de quelques extraits, voici un petit caillou extrait de la réponse de Juliet à Dawsey qui pourrait bien vous convaincre de plonger sans plus attendre dans ce petit monde ( Juliet à Dawsey page 22)
(…) C’est ce que j’aime dans la lecture. Un détail minuscule attire votre attention et vous mène à un autre livre, dans lequel vous trouverez un petit passage qui vous pousse vers un troisième livre. Cela fonctionne de manière géométrique, à l’infini, et c’est du plaisir pur.
(…) Si vous avez le temps de correspondre avec moi, pourriez-vous répondre à quelques questions ? Trois en fait. Pourquoi avoir dû tenir secret un dîner de cochon rôti ? Comment un cochon a-t-il pu vous inciter à créer un cercle littéraire ? Et surtout qu’est-ce qu’une tourte aux épluchures de patates, et pourquoi est-elle mentionnée dans le nom de votre cercle ?

En découvrant les réponses à ces questions, Juliet va s’attacher à ses nouveaux amis et ne tardera pas à leur rendre visite. Le sort des habitants, les drames humains et les personnalités rencontrées constituent la matière de pages saisissantes par leur humanité, leur intensité dramatique, leur vérité historique et parfois leur cocasserie. La seconde partie de l’ouvrage relate la vie de Juliet sur l’île, sa relation particulière à la petite Kit, fille d’Élizabeth Mac Kenna, figure emblématique de la résistance des insulaires, dont le sort tragique devient un des fils principaux de la pelote que démêle notre épistolière.
Ne comptez pas sur moi pour éclairer davantage vos lanternes… Offrez-vous sans tarder le plaisir de découvrir les réponses à ces palpitantes interrogations dans ce merveilleux bijou littéraire, écrit très tardivement, malheureusement pour nous, par la délicieuse Mary Ann Shaffer.

À la demande des amis de son club de lecture, qui avait dû repérer ses talents de conteuse, elle a entrepris la rédaction de son unique roman édité peu de temps avant que ne se déclare la maladie qui devait l’emporter et elle a dû demander l’aide de sa nièce, Annie Barrows pour en achever la rédaction.
Mary Ann Shaffer était américaine, née en 1934 à Martinsburg, en Virginie occidentale. En 1979, à l’occasion d’un voyage dans les îles anglo-normandes, elle avait découvert des documents surprenants sur l’époque de l’occupation nazie. N’ayant jamais oublié ces révélations, elle s’en est naturellement servi pour développer son histoire. De ses propres aveux, le style épistolaire s’est imposé de lui-même.
Mary Ann Shaffer s’est éteinte en 2008, peu de temps après la publication de son roman, certaine qu’il serait traduit en plusieurs langues… Le rêve de sa vie est devenu réalité.

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Lundi 11 janvier 2010 Par Kapitolina dans Littérature

Le coeur est un chasseur solitaire – Carson McCullers

Carson au centre.

Carson McCullers, vous savez peut-être ? Membre de ce vieux conglomérat du Sud profond aux côtés de William Faulkner. En 1940, âgée alors de 23 ans, elle publie son premier roman, Le cœur est un chasseur solitaire. C’est aussi celui que l’on reconnaît comme le plus important de l’ensemble de son œuvre.

Commençons par planter le décor : Carson McCullers nous introduit dans une petite ville du Sud des États-Unis où presque tout le monde se connaît avec une certaine méfiance, traversée sourdement par l’histoire des années 30. Mais le Sud, c’est aussi ses filatures de coton, mâchoires d’acier qui veillent à la conservation du paysage souffreteux de ses villes, sans oublier ses étés brûlants qui aiguisent l’inimitié entre noirs et blancs. C’est dans ce contexte qu’évoluent (ou se recroquevillent), une adolescente d’une douzaine d’années nommée Mick, un médecin noir et un rouge harassés, qu’un autre homme observe depuis le comptoir de son café.

Chacun d’eux erre seul dans cette ville, transportant au-devant de lui-même une idée fixe. Ils se cherchent, se flairent – quand un homme transpire de tout son être un idéal, cela à sans doute une odeur – sans jamais parvenir à s’atteindre. Puisque la solitude qui se rencontre ne s’entrechoque pas pour se briser, mais se nourrit d’elle-même. A eux seuls, ils forment pourtant  une minorité invisible qui transcende les autres. Quatre individus hétérogènes qui convergeront tous autour de la figure d’un homme muet dont personne ne reconnaît le passé ni vraiment l’existence présente. Ce livre parle aussi de l’échec de la communication. Seule l’absence de la parole d’un homme engendre celle d’un autre dans sa plus grande nudité. Le visage-sable-mouvant du muet aspire toutes les déformations et revêt sans résistance la forme que l’autre souhaite voir en lui. Une approbation sereine.

Il arrive paradoxalement que Carson soit dans la surabondance de ce qui est dit. Mais cela se produit très rarement, et on constate surtout par le biais des différents points de vue, la finesse dont elle use pour manipuler le ressassement dans lequel la parole de ses personnages est inévitablement entraînée. Ils ne sont pas en pleine possession de leur parole, car ils ne sont pas entendus à la mesure de l’importance qu’il lui donne.

Le cœur est un chasseur solitaire couve une fatigue écrasante, celle des jours qui ne commencent jamais vraiment à force de se finir au café de New York.  Fatigue de ces idéaux qui se moulent dans une lutte sociale et économique ou dans la musique, sans cesse remâchés, parfois même jusqu’à la folie furieuse, broyés par la cécité de ceux qui se couchent trop tôt pour fuir l’errance de soi dans la nuit noire. Des personnages comme des arbres qui voudraient entourer de leurs bras la forêt, désespérément. Leurs utopies vaporeuses s’élèvent des peaux graisseuses, des haleines puant l’alcool, d’un Dieu qui ne possède même pas son ombre, des doigts pleins de cales et des dos qui craquent. Il n’y a que des angles entre les lignes de Carson McCullers. Tout est usé, jusqu’aux costumes et aux robes de soirée des enfants qui ne tardent jamais à se mêler aux haillons de ceux qui n’ont pas été invités à une « promenade partie », et à partager avec eux le plaisir douloureux  de se retrouver avec des ourlets boueux.

Tout cela, Mick Kelly le traverse sans jamais que rien ne puisse déloger de sa mémoire la moindre note de la première partie de la troisième Symphonie de Beethoven, en dépit de l’enfance qui s’écarte d’elle, en dépit des amertumes grandissantes de la vie. Simplement, la vie.  Les personnages de McCullers sont beaux, parce qu’ils sont à la fois épuisables dans leur chair et inaltérables dans leur âme. Au bout de 450 pages, Carson McCullers nous laisse une douceur âcre au bout du pouce, ou de l’index (tout dépend évidemment de la façon dont vous tournez vos pages).

Sur la photo : Carson McCullers est au centre.

Par Kapitolina.

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