Les bigoudis, par Charlotte Monégier
Et voilà, le concours est fini, et nous reprenons les publication des textes des internautes. Nous inaugurons ce début avec un texte de Charlotte, qui nous amène dans un bistrot à une heure du matin. Le personnage, une femme sans age, nous raconte une heure passée dans ce bar; ses réactions, sa situation, nous sont expliquées dans le troisième paragraphe. Je vous laisse vivre, ces quelques instants avec elle…
Les Bigoudis
Une heure.
Le serveur passe mollement son chiffon sur le comptoir. Je le regarde discrètement en savourant ma dernière Gitane. Les ronds de fumée se dispersent dans la pièce avec volupté. Leurs formes s’allongent et se rétrécissent, bougent paresseusement en fonction de l’oxygène et de la force de mon souffle. Puis s’évanouissent sur un bras de chaise, comme si elles n’avaient jamais existé. Le garçon essuie toujours. Il a l’air de s’appliquer au mieux. C’est son travail, à cette heure-là : effacer tout passage de clients, imbibés d’alcool, sombres et soucieux de trouver un peu de compagnie le temps d’une soirée. C’est pour ça qu’on vient tous ici. Vaincre une solitude, celle de l’enfermement dans un F2 étroit, à contempler des conneries sur le petit écran. Manger des pâtes pas chères et dormir quinze heures par jour, tant on n’a rien d’autre à faire.
Les sourcils du garçon de café marquent un angle aigu. Sa bouche est serrée – par le poids de la concentration, sans doute. Je lui demande : Tu veux de l’aide ? Il agite la tête, sans m’observer, de gauche à droite, ce qui signifie : Non. Il se tourne un instant, trempe sa serpillère dans un liquide transparent posé à sa droite, puis revient à son bar, droit comme une barre de fer, et poursuit son grand nettoyage. Au rythme de ses mains, le zinc s’éclaircit. Il y a des tâches grises qui deviennent blanches, et d’autres, marron, qui tombent peu à peu dans le beige clair. La couleur la plus triste qui soit. Beige clair. Au plafond, les néons jaunes ressemblent à de petites lunes virtuelles fixées sur un ciel de crépi. Leur lumière apparaît dans ses ronds d’eau de javel, puis disparaît lorsque la propreté reprend ses repères.
A mes côtés, Serge. Toujours aussi chauve. Quelques poils lui poussent encore au-dessus des oreilles. Mais ils sont gris et abîmés, ses poils, et je pense que ce seront les derniers. Lorsqu’ils seront tombés, au printemps prochain, son crâne sera aussi lisse que le verre énorme qui trône devant moi.
Serge me prend par la taille. Mais je le repousse. D’un regard insistant, je lui fais comprendre que cette nuit, il la passera sans moi. Il me lance des yeux méchants et le store s’abaisse. Son bruit métallique transperce mes tympans. Je déteste ce bruit. Serge finit par partir, à reculons, sans quitter ma bouche de ses deux iris, étonnamment réduits. C’est moi qui baisse la tête la première. Il pousse la porte et disparaît dans la nuit.. J’aperçois une dernière fois son imper gris voler au vent. Il prend sur la gauche. J’entends la portière de sa voiture claquer, puis le moteur démarrer. Je suis seule, ça y est..
Deux heures.
Le serveur est occupé à aligner les dernières chaises sur les tables. C’est comme à l’usine. Les sons sont réguliers, vifs. Ils viennent par à-coups heurter mes souvenirs, quand je me levais tôt le matin pour mettre des piles dans des téléviseurs, ou des raviolis dans des conserves. Quand il fallait que j’obéisse au chef, avec son sifflet qui hurlait en permanence, ses insultes et ses ordres mal dits. Les déjeuners à la cantine, avec les autres ouvriers. Toutes ces entrées, tous ces plats que je n’ai jamais pu me payer tant mon salaire était dérisoire. C’était il y a dix ans et c’était mon dernier emploi.
Par terre, des traces de pas fuient vers les toilettes. Le garçon les a négligées. C’est pas grave. Je vais les suivre. Je prends mon sac de faux cuir rouge et mon portefeuille, puis me dirige vers les sanitaires. Pas pour pisser, non, mais pour voir la gueule que j’ai ce soir.
Devant la glace, mes cheveux ne veulent pas rester en place. Des mèches rousses s’envolent dans tous les sens. On dirait qu’elles sont devenues folles. Ça fait quatre mois que je ne suis pas allée chez le coiffeur. Pour ma mise en plis. Ça coûte bien trop cher. Je sors mon rouge à lèvre, j’en dépose une couche épaisse et coruscante sur mon muscle triangulaire, puis m’occupe de mes cils fatigués. Un coup de Rimmel, un peu d’ombre à paupière. Et du parfum, pour camoufler l’odeur de cigarette qui imprègne mon manteau et mon cou.
Me voilà de retour derrière le zinc. Je n’ai pas voulu de Serge. Je l’ai trop eu en moi ces derniers temps. Trop eu au point de croire qu’il pourrait peut-être m’aimer. Les désillusions, ce n’est plus pour moi. Alors cette nuit, j’essaierai le serveur. Il vient d’enfiler son blouson et d’éteindre le dernier néon. Avec son argent, je m’achèterai enfin des bigoudis.
par Charlotte Monégier.
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