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Mercredi 20 janvier 2010 Par gouttesdo dans Littérature

Ann Shaffer – Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates

Voilà le petit bijou de l’hiver !!!
Bien qu’écrit par une Américaine, il émane de ce livre la finesse et l’humour délicieusement décalés qui caractérise souvent la littérature britannique.
Est-ce parce que l’intrigue est située en Angleterre et dans les îles anglo-normandes ?
Est-ce que parce que l’auteure s’est choisie une héroïne anglaise, de surcroît femme de lettres, dont le lien charnel à la littérature est tissé autour de Charles Lamb?

Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates dissimule sous son titre étrange une particularité qui explicite son charme : Non seulement Mary Ann Shaffer a choisi la forme épistolaire, mais elle a situé son action dans l’immédiat après guerre, et le ton adopté s’ajuste parfaitement à la transcription de l’atmosphère de l’époque.

Nous sommes donc en Janvier 1946, soit à peine sept mois après la reddition de l’Allemagne Nazie. Tandis que l’Europe tente de se relever des horreurs de la guerre, Juliet Ashton, jeune écrivaine anglaise, est en tournée de promotion pour le livre qu’elle a écrit pendant les années de Blitz, afin de participer au maintien du moral de la population. Les lettres échangées avec Sidney, son éditeur à Londres, et son amie Sophie, en Écosse, tissent un lien permanent avec les deux personnes qui lui sont les plus proches. Ce qui justifie à la fois le ton informel et personnel des échanges. S’ajoute à ces critères une courtoisie particulièrement « anglaise », ce fond de quant à soi décalé, poli et ironique qui constitue la trame des rapports humains que David Lodge, mon » chouchou « des Lettres Anglaises contemporaines, traduit toujours à merveille. N’allez pas imaginer l’exploitation systématique d’un procédé, évident comme le nez au milieu du visage. Il s’agit plutôt d’une politesse du cœur qui favorise d’emblée le respect et l’affection pour la plume qui témoigne. Dès la première de ces missives, j’ai frissonné d’aise : savez-vous quel adjectif a instantanément traversé le réseau avide de mes neurones ?
– Délicieux…

Au rythme soutenu de ces échanges épistolaires se dessinent de brefs chapitres qui nous permettent de suivre les différents protagonistes. Mary Ann Shaffer choisi délibérément un tempo rapide, peu de lettres excèdent trois pages, et l’auteur modernise le style en glissant quelques textes télégraphiques. Ces ruptures de rythme et la mise en page aérée, presque dénudée, confère à la menée de l’intrigue une cadence très vivante. Survient assez rapidement une lettre d’un inconnu, Dawsey Adams, habitant de Guernesey. Je me permets d’insérer ici le début de la première lettre de Dawsey pour éclairer la limpidité du procédé :
- « Chère Miss Ashton
Je m’appelle Dawsey Adams et j’habite une ferme de la paroisse de St Martin, sur l’île de Guernesey. Je connais votre existence parce que je possède un vieux livre vous ayant jadis appartenu, Les Essais d’Élia, morceaux choisis, d’un auteur dont le nom véritable était Charles Lamb.(…)
Je n’irai pas par quatre chemins : j’adore Charles Lamb. Aussi, en lisant morceaux choisis, je me suis demandé s’il existait une œuvre plus vaste dont auraient été tirés ces extraits. Je veux lire ces autres textes. Seulement, bien que les Allemands aient quitté l’île depuis longtemps, il ne reste plus aucune librairie à Guernesey.

{Lettre de Dawsey Adams à Juliet Ashton, page 19, édition du NiL.}

Voilà posé le nœud de l’intrigue.
C’est ainsi que Juliet entame une correspondance suivie, non seulement avec Dawsey, mais également avec les autres membres du cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates de Guernesey. Durant toute la première partie de l’ouvrage, nous suivons de missive en missive le tableau que les insulaires dressent de leur société et surtout de l’impact de l’occupation allemande sur leur mode de vie. Ici se tient encore un des intérêts les plus poignants de cet ouvrage : comme Juliet, bien peu d’entre nous connaissent cet aspect des souffrances endurées par les seuls Anglais occupés ! Pendant que les Londoniens se battaient sous les horreurs des bombardements, que le reste de l’Europe faisait le gros dos et résistait de son mieux aux traitements que lui réservait l’occupant, les anglo-normands subissaient un sort identique dans l’indifférence et le secret, coupés du reste du monde par l’insularité, privés brutalement de communication et de marché… L’autonomie sur ces îles minuscules est fort réduite…
Et puisque je prends le parti de vous appâter de quelques extraits, voici un petit caillou extrait de la réponse de Juliet à Dawsey qui pourrait bien vous convaincre de plonger sans plus attendre dans ce petit monde ( Juliet à Dawsey page 22)
(…) C’est ce que j’aime dans la lecture. Un détail minuscule attire votre attention et vous mène à un autre livre, dans lequel vous trouverez un petit passage qui vous pousse vers un troisième livre. Cela fonctionne de manière géométrique, à l’infini, et c’est du plaisir pur.
(…) Si vous avez le temps de correspondre avec moi, pourriez-vous répondre à quelques questions ? Trois en fait. Pourquoi avoir dû tenir secret un dîner de cochon rôti ? Comment un cochon a-t-il pu vous inciter à créer un cercle littéraire ? Et surtout qu’est-ce qu’une tourte aux épluchures de patates, et pourquoi est-elle mentionnée dans le nom de votre cercle ?

En découvrant les réponses à ces questions, Juliet va s’attacher à ses nouveaux amis et ne tardera pas à leur rendre visite. Le sort des habitants, les drames humains et les personnalités rencontrées constituent la matière de pages saisissantes par leur humanité, leur intensité dramatique, leur vérité historique et parfois leur cocasserie. La seconde partie de l’ouvrage relate la vie de Juliet sur l’île, sa relation particulière à la petite Kit, fille d’Élizabeth Mac Kenna, figure emblématique de la résistance des insulaires, dont le sort tragique devient un des fils principaux de la pelote que démêle notre épistolière.
Ne comptez pas sur moi pour éclairer davantage vos lanternes… Offrez-vous sans tarder le plaisir de découvrir les réponses à ces palpitantes interrogations dans ce merveilleux bijou littéraire, écrit très tardivement, malheureusement pour nous, par la délicieuse Mary Ann Shaffer.

À la demande des amis de son club de lecture, qui avait dû repérer ses talents de conteuse, elle a entrepris la rédaction de son unique roman édité peu de temps avant que ne se déclare la maladie qui devait l’emporter et elle a dû demander l’aide de sa nièce, Annie Barrows pour en achever la rédaction.
Mary Ann Shaffer était américaine, née en 1934 à Martinsburg, en Virginie occidentale. En 1979, à l’occasion d’un voyage dans les îles anglo-normandes, elle avait découvert des documents surprenants sur l’époque de l’occupation nazie. N’ayant jamais oublié ces révélations, elle s’en est naturellement servi pour développer son histoire. De ses propres aveux, le style épistolaire s’est imposé de lui-même.
Mary Ann Shaffer s’est éteinte en 2008, peu de temps après la publication de son roman, certaine qu’il serait traduit en plusieurs langues… Le rêve de sa vie est devenu réalité.

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Lundi 11 janvier 2010 Par Kapitolina dans Littérature

McCullers – Le coeur est un chasseur solitaire

Carson au centre.

Carson McCullers, vous savez peut-être ? Membre de ce vieux conglomérat du Sud profond aux côtés de William Faulkner. En 1940, âgée alors de 23 ans, elle publie son premier roman, Le cœur est un chasseur solitaire. C’est aussi celui que l’on reconnaît comme le plus important de l’ensemble de son œuvre.

Commençons par planter le décor : Carson McCullers nous introduit dans une petite ville du Sud des États-Unis où presque tout le monde se connaît avec une certaine méfiance, traversée sourdement par l’histoire des années 30. Mais le Sud, c’est aussi ses filatures de coton, mâchoires d’acier qui veillent à la conservation du paysage souffreteux de ses villes, sans oublier ses étés brûlants qui aiguisent l’inimitié entre noirs et blancs. C’est dans ce contexte qu’évoluent (ou se recroquevillent), une adolescente d’une douzaine d’années nommée Mick, un médecin noir et un rouge harassés, qu’un autre homme observe depuis le comptoir de son café.

Chacun d’eux erre seul dans cette ville, transportant au-devant de lui-même une idée fixe. Ils se cherchent, se flairent – quand un homme transpire de tout son être un idéal, cela à sans doute une odeur – sans jamais parvenir à s’atteindre. Puisque la solitude qui se rencontre ne s’entrechoque pas pour se briser, mais se nourrit d’elle-même. A eux seuls, ils forment pourtant  une minorité invisible qui transcende les autres. Quatre individus hétérogènes qui convergeront tous autour de la figure d’un homme muet dont personne ne reconnaît le passé ni vraiment l’existence présente. Ce livre parle aussi de l’échec de la communication. Seule l’absence de la parole d’un homme engendre celle d’un autre dans sa plus grande nudité. Le visage-sable-mouvant du muet aspire toutes les déformations et revêt sans résistance la forme que l’autre souhaite voir en lui. Une approbation sereine.

Il arrive paradoxalement que Carson soit dans la surabondance de ce qui est dit. Mais cela se produit très rarement, et on constate surtout par le biais des différents points de vue, la finesse dont elle use pour manipuler le ressassement dans lequel la parole de ses personnages est inévitablement entraînée. Ils ne sont pas en pleine possession de leur parole, car ils ne sont pas entendus à la mesure de l’importance qu’il lui donne.

Le cœur est un chasseur solitaire couve une fatigue écrasante, celle des jours qui ne commencent jamais vraiment à force de se finir au café de New York.  Fatigue de ces idéaux qui se moulent dans une lutte sociale et économique ou dans la musique, sans cesse remâchés, parfois même jusqu’à la folie furieuse, broyés par la cécité de ceux qui se couchent trop tôt pour fuir l’errance de soi dans la nuit noire. Des personnages comme des arbres qui voudraient entourer de leurs bras la forêt, désespérément. Leurs utopies vaporeuses s’élèvent des peaux graisseuses, des haleines puant l’alcool, d’un Dieu qui ne possède même pas son ombre, des doigts pleins de cales et des dos qui craquent. Il n’y a que des angles entre les lignes de Carson McCullers. Tout est usé, jusqu’aux costumes et aux robes de soirée des enfants qui ne tardent jamais à se mêler aux haillons de ceux qui n’ont pas été invités à une « promenade partie », et à partager avec eux le plaisir douloureux  de se retrouver avec des ourlets boueux.

Tout cela, Mick Kelly le traverse sans jamais que rien ne puisse déloger de sa mémoire la moindre note de la première partie de la troisième Symphonie de Beethoven, en dépit de l’enfance qui s’écarte d’elle, en dépit des amertumes grandissantes de la vie. Simplement, la vie.  Les personnages de McCullers sont beaux, parce qu’ils sont à la fois épuisables dans leur chair et inaltérables dans leur âme. Au bout de 450 pages, Carson McCullers nous laisse une douceur âcre au bout du pouce, ou de l’index (tout dépend évidemment de la façon dont vous tournez vos pages).

Sur la photo : Carson McCullers est au centre.

Par Kapitolina.

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Lundi 28 décembre 2009 Par Novembre dans Littérature

Zola – La Fortune des Rougon

Premier volume de l’immense série des Rougon-Macquart de Zola, la Fortune des Rougon est publié en 1871. Cette œuvre nous plonge dans l’ambiance de la première moitié du XIXème siècle, et notamment du coup d’état de Napoléon III en 1851, qui préfacera la période étudiée par Zola, le Second Empire. La trame de l’histoire, comme dans beaucoup de romans de notre naturaliste préféré, est menée par plusieurs personnages à la fois. Ainsi, on suivra l’évolution généalogique de la famille, minutieusement décrite de façon scientifique par Emile Zola, cherchant dans l’hérédité naturelle l’explication à des faits (ir)rationnels. L’amour, le sang, l’avidité, la modestie, tout autant de valeurs contradictoires se mêlent et opposent chacun des personnages à un ou plusieurs autres. Antoine Macquart et Pierre Rougon, demi-frères, divergent sur tous les points : politique, réussite, situation, intelligence, bon sens, prudence…

La Fortune des Rougon, c’est la première pierre d’une série incroyablement riche, c’est le tome qui pose les bases des trois familles qui descendent d’Adélaïde Fouque, et que l’on suivra tout au long des vingt volumes des Rougon-Macquart : les Rougon, caractérisés par leur faim d’argent et de reconnaissance; les Mouret, chez qui on pourra observer des séquelles de la folie d’Adélaïde; et les Macquart, la branche la plus bâtarde, où alcool et violence se mêleront à la folie et en décupleront la puissance.

Sur ce fond d’opposition familiale et politique, on suit aussi l’histoire d’amour désillusionnée de deux jeunes gens, Silvère Mouret et Miette, qui participeront aux tentatives de soulèvement des campagnes, qui ont eu lieu lors du coup d’état de Napoléon III. Tous deux finiront tragiquement dans la mort, à cause de la violence de la répression organisée par le souverain.

Au final, un ouvrage dont le style est entraînant et riche, sans être lourd. On peut facilement se laisser emporter sur quelques centaines de pages sans s’en rendre compte, les intrigues sont extrêmement bien ficelées et on remarque immédiatement toute la justesse et l’intelligence de Zola. A lire, pour la culture et le plaisir.

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Dimanche 22 novembre 2009 Par Hazel dans Littérature

Le Clézio – Le Procès-Verbal

Ce livre m’a beaucoup plu mais cela faire très longtemps que je l’ai lu, donc si vous tenez à compléter cet article, n’hésitez pas à nous le faire savoir dans les commentaires.

C’est en 1963, à seulement 23 ans, que Le Clézio publie son premier roman intitulé Le Procès-verbal qui reçoit le Prix Renaudot la même année. Le héros, Adam Pollo, représente ce premier homme : le premier et dernier de son genre, un marginal s’étant perdu dans sa vie, ne sachant plus où il se trouve ni d’où il vient. Adam mène une vie tranquille sur la cote d’Azur dans une maison inhabitée, et il a pour seuls compagnons un chien passager, un rat joueur de billard et un cahier rempli de lettres d’amour pour Michelle, la jeune femme qu’il aime. A travers tout le roman nous suivons les pensées de ce personnage singulier et solitaire, qui nous mène avec lui dans le plus profond de son être, jusqu’à sombrer dans la folie. Adam nous fait penser à Meursault, L’Etranger de Camus.

Le Clézio se conforme à certaines recherches narratives et stylistiques du nouveau roman. Nous avons, dans le Procès-verbal, des articles de journal, ainsi que des paragraphes entiers barrés, qui retracent les écrits de ses cahiers. C’est le roman de l’errance, de la fatalité et de l’isolement et de la solitude.

Autres livres de cet auteur : Le chercheur d’Or.

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Mercredi 18 novembre 2009 Par Novembre dans Littérature

Le Clézio – Le chercheur d’or

C’est le premier livre de Le Clézio que je lis et je crois que c’est la première fois que je ressens à ce point cette envie de me farcir sa biographie complète. Dans le chercheur d’or, Le Clézio, prix Nobel de littérature l’an passé, nous emmène sur les traces d’Alexis, sur l’île Maurice. Le jeune garçon baigne dans le rêve, passe ses journées dans les champs de cannes à sucre, à courir après le soleil en compagnie de son ami Noir, Denis. Puis, il y a l’amour de la mer et de son doux bruit, l’admiration de la nature, les jeux, et surtout : le Corsaire inconnu, un pirate qui laissa voilà plus d’un siècle un fameux trésor sur une île alentour, que le père d’Alexis convoite. Mais le bonheur ne peut durer indéfiniment, et Alexis grandit, son père meurt, et il décide de partir à la recherche du trésor du Corsaire inconnu. Il connaitra l’amour, avec Ouma, le désespoir, la folie, la nature, et même la guerre, sur le chemin de sa vie. Au final, notre héros aura mis trente ans à comprendre qu’il n’y a de trésor qu’au fond de soi, dans l’amour et l’amour de la vie, dans la beauté du monde.

Avec ce roman, écrit dans un style extrêmement pur et envolé, très poétique, Le Clézio nous fait voyager dans le milieu toujours peu connu de l’insularité, il nous transporte dans cet univers plein d’une nature splendide, baigné par cette mer magnifique et infinie, si bien qu’il est difficile de lâcher le livre pour se résoudre à dormir.

Autres livres de cet auteur : Le Procès-verbal.

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