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Samedi 6 mars 2010 Par gouttesdo dans Littérature

La double vie d’Anna Song – Minh Tran Huy

La double vie d’Anna Song ou l’étrange histoire d’un Amour sublimé: le destin d’Anna Song aurait dû être prodigieux, comme en témoigne, dès l’ouverture du roman, la publication d’articles extrêmement élogieux concernant l’enregistrement, ou plutôt les enregistrements des prestations pianistiques d’Anna Song, musicienne inconnue jusqu’alors. Ironie de l’histoire, Anna Song vient de décéder, alors même que le monde entier commence à entrevoir son talent et s’apprête à réparer les années d’oubli…

Parallèlement, nous entrons dans le récit de Paul Desroches, le mari de la défunte Anna. En une confession à cœur ouvert, le narrateur revient sur les circonstances de sa rencontre avec la toute jeune Anna, et l’enracinement de leur lien, avant même l’entrée à l’école.
« Je suis aujourd’hui cette conscience au milieu du vide, mais à l’époque je ne me doutais de rien, ma grand-mère tenait ma main dans la sienne et je ne savais pas que les notes de piano qui flottaient dans l’air et me parvenaient avec de plus en plus d’acuité tandis que nous avancions dans la rue, je ne savais pas que la profonde mélancolie qui donnait à cette musique l’ineffable douceur d’un chant marquait mon entrée dans un monde peuplé de choses aussi irréelles et attirantes que des licornes au pelage doré. Un monde où les ombres qui vous accompagnaient jusque-là n’ont pas d’autre choix que de disparaître pour céder leur place à de nouveaux mirages.
Ma grand-mère s’est arrêtée devant la maison d’où provenait la musique et m’a expliqué que la petite fille de Mme Thi jouait depuis qu’elle était toute petite. Elle était très douée, et avait ému tous les parents lors d’une fête de fin d’année, en juin dernier. … Et c’est ainsi que j’ai commencé d’aimer Anna avant même de l’avoir vue. »

Ainsi, le premier contact entre Anna et Paul naît d’une révélation musicale.

Au fil des chapitres, Paul développe les différentes étapes de cette amitié intense, il insiste sur les qualités musicales d’Anna, déjà fine musicologue. Il s’attarde sur le lien étroit entre musique et sentiment, jusqu’au départ de la famille Thi pour la Californie, où la jeune enfant prodige ne manquera pas d’entreprendre une carrière remarquable … Paul reste seul face au vide du départ, absence physique qui le laisse aussi démuni que lors du décès accidentel de ses parents, légèrement antérieur à sa rencontre avec Anna.

Minh Tran Huy sait jouer elle aussi à la perfection de son instrument, l’écriture. Par le récit de Paul, nous percevons l’intensité du lien qui unit ces deux enfants porteurs de blessures identiques : l’un arraché au cocon familial malgré les soins attentifs de sa grand-mère ; la seconde, bien que née en France, isolée de ses racines vietnamiennes, par l’exil que ses parents ont choisi. Paul comble l’abîme en sublimant Anna par son art; celle-ci nourrit son émulation du souvenir rapporté d’un Eden perdu…

Cette déchirure psychologique exacerbe le talent de la fillette, il inspire à Minh Tran Huy une éloquence toute musicale dont je souhaite souligner l’exubérance et la maîtrise linguistiques :
« Un répertoire pratiqué par Anna jusqu’à ce qu’elle n’ait même plus besoin de penser pour l’exécuter à la perfection ; combiner notes, nuances et silences était devenu aussi naturel pour elle que parler. La technique et le travail proprement dits étaient venus s’ajouter à une facilité et une dextérité hors du commun : Anna pouvait sur demande livrer une douzaine de versions d’une pièce pour piano, dont elle déstructurait et restructurait les harmonies avec une égale aisance, développant les accords en arpèges et n’hésitant pas à quitter la partition pour y glisser des improvisations qui s’y intégraient comme par magie. Elle supprimait ou au contraire ajoutait des fioritures- dans un joyeux et baroque ballet de trilles, de mordants et de grupetti- et maniait le staccato et le legato comme un acteur module ses attitudes et ses intonations pour correspondre aux souhaits du metteur en scène… »

Mais les premières fausses notes ne tardent pas à sourdre dans le concert des louanges critiques. Intercalés dans le fil des épisodes narrant l’amitié des deux enfants, la tonalité des articles parus dans différents organes de presse spécialisée introduit une disharmonie intrigante. Alors que le récit de Paul aborde la distance qui se crée entre les deux amis, les louanges s’effacent progressivement à la suite d’une révélation étrange au sujet des fameux enregistrements…
La lumineuse irradiation que les dons d’Anna projettent sur un avenir flamboyant se ternit de difficultés, l’ex-enfant prodige est trahie par son propre corps… Paul de son côté est inapte à construire une vie cohérente, dépossédé des forces vives que lui communiquait la présence d’Anna…

Le roman prend à ce moment un tour différent. Nous entrons dans un jeu d’arcanes insondables. Le récit de Paul Desroches déroule les difficultés d’Anna, son propre manque d’énergie pour mener sa vie vent debout, la distance qui s’établit dans les rapports des deux amis qu’un océan et un continent séparent.

À mesure que s’éteint l’éclat du prodige musical d’Anna, son parcours nous est livré par le récit de Paul ravi de retrouver la jeune femme.
Mais qu’en est-il vraiment ?
Comment a-t-elle pu se prêter aux manœuvres dévoilées?
Beaucoup de questions intriguent, dont les réponses ne seront dévoilées qu’en tout dernier lieu.
Ce roman agit sur le lecteur en usant d’un véritable sortilège, dû à la personnalité résolue et discrète cependant d’Anna Song. Mais ne vous y trompez pas, la vie d’Anna est double à plus d’un titre. Oui, ce roman a du charme, il nous semble en l’ouvrant que nous allons entendre une petite cantate innocente alors que l’écriture de Minh Tran Huy nous entraîne dans une suite de fugues entêtantes.

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Samedi 27 février 2010 Par Hazel dans Littérature

La délicatesse – David Foenkinos

« En relisant mon roman, je pensais en permanence à tous les romans que ce roman aurait pu être. Aux autres chemins qu’il aurait pu parcourir, du drame à la bouffonnerie. Il y a dans l’écriture de roman comme une fidélité brutale : le début d’un mariage. On choisit une vie, on est monogame de la virgule, et puis, plus on avance, plus on pense à tous les points-virgules avec qui on pourrait être. Avec qui on pourrait vivre une parenthèse. On attend la parution, comme un soulagement, comme une façon de se dire : « Ca y est, maintenant, tu es dans ton cercueil : on ne peut plus te modifier » « 

Il n’y a rien à modifier à ce livre Mr Foenkinos, j’avais été séduite par « En cas de bonheur » et j’ai retrouvé avec délices dans ce dernier roman votre élégance piquante, votre humour, votre poésie et votre sens de l’aphorisme. Un éloge de votre délicatesse, celle des personnages finement analysés, celles des sentiments avec ce côté prude et désuet qui vous caractérise, celle de vos formules, toujours élégantes et pourtant drôles…

C’est l’histoire de Nathalie, une belle femme discrète et volontaire qui aime lire et rire, qui voit disparaitre brutalement, après quelques années de bonheur, son mari, et avec lui, sa confiance en la vie. Et c’est cette deuxième partie de vie de Nathalie que vous nous racontez, Mr Foenkinos.

« Notre horloge corporelle n’est pas rationnelle. C’est exactement comme un chagrin d’amour : on ne sait pas quand on s’en remettra. Au pire moment de la douleur on pense que la plaie sera toujours vive. Et puis un matin, on s’étonne de ne plus ressentir ce poids terrible. Quelle surprise de constater que le mal-être s’est enfui. Pourquoi ce jour-là ? Pourquoi pas plus tard ou plus tôt ? C’est la décision totalitaire de notre corps. »

C’est justement ce jour-là que cette Nathalie triste et désabusée choisit pour embrasser sans réfléchir Markus, le collègue le moins suédois, le plus moche et le plus insignifiant de son entreprise … Il n’est pas amateur de Krispolls, ni de routes rectilignes à l’infini, ni du calme et de la nonchalance de la Suède.

Il va la surprendre et va la séduire avec sa manière bien à lui, la faire renaître à une seconde vie amoureuse, juste par Sa Délicatesse. Et pour les curieux ou les désabusés de la Carte du Tendre, ou seulement pour nous ouvrir plus grand encore la porte de votre univers facétieux, vous nous rajoutez tout plein de petits bonus en fin de chapître : une discographie de John Lennon s’il n’était pas mort en 1980, les propos de Ségolène au moment de sa défaite contre Martine Aubry, la déclaration d’Isabelle Adjani sur le plateau télévisé de Bruno Masure, la recette du risotto aux asperges, les dictons ridicules que les gens aiment répéter et enfin vos aphorismes préférés qui jalonnent vos romans et qui font notre régal.

En voici un juste pour le plaisir :
« L’art d’aimer ? C’est savoir joindre à un tempérament de vampire la discrétion d’une anémone. »

par Christine Gouttefarde.

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Jeudi 4 février 2010 Par A. dans Littérature

Demande à la poussière – John Fante

Demande à la poussière couvertureDemande à la poussière n’est pas le genre de choses que l’on calcule. Il est ce genre de livres dont on n’entend rien que l’on choisit dans le rayon d’une librairie puis qu’on ouvre une fois chez soi. Il est un livre dont on n’attend rien. Juste un peu d’évasion, quelques courses improbables dans un autre bout du monde qui peut être attachant, en plein hiver. Un ailleurs chaud, un duvet, une soupape. Pourquoi lui ? Le titre sans doute, si énonciateur, on aimerait penser qu’il nous interpelle, qu’il est un clin d’œil ironique. C’est le magnétisme. Il est de ces livres que, un jour, on trouve dans sa boîte aux lettres, que l’on ne sait pas de la part de qui c’est. Le cœur bat, la montée des marches jusqu’à la chambre est fébrile. On a reçu un livre par la poste, d’un inconnu, il a un titre, c’est tout un monde.

Entendons-nous bien, avant d’ouvrir le livre, on est quelqu’un et puis à la première ligne on est quelqu’un d’autre. Marqué par la virtuosité simple des mots que l’on lit. Demande à la poussière devient alors, au-delà d’un livre, une évidence dans laquelle on finit par s’identifier porté par l’atmosphère lourde que met en place l’auteur. Ce livre est un fantasme à lui tout seul. Il est un résultat. Une vision neuve d’un Big Bang littéraire. Charles Bukowski, qui préface l’œuvre, déclare :

« Un jour j’ai sorti un livre, je l’ai ouvert et c’était ça. Je restai planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l’or à la décharge publique. J’ai posé le livre sur la table, les phrases filaient facilement à travers les pages comme un courant. Chaque ligne avait sa propre énergie et était suivie d’une semblable et la vraie substance de chaque ligne donnait forme à la page, une sensation de quelque chose sculpté dans le texte. Voilà enfin l’homme qui n’avait pas peur de l’émotion. »

Demande à la poussière ? Une idée alternative de ces quelques lettres : CQFD. Après tout, si l’on se penche sur le titre, que demander de plus à la poussière que l’histoire du monde. Que de nous raconter la vie, la vraie, celle que l’on ne connait pas que l’immobilisme terriens sait et ne révèle jamais.

Cette espèce de grâce, d’absolu, se retrouve dans ce que raconte Demande à la poussière. S’il est dur de résumer un livre aussi touchant de simplicité, on peut dire qu’au travers des pages, on suit un homme – Arturo Bandini – aux prises avec son rêve : être écrivain. L’histoire est conté sur fond d’Ouest sauvage, de poussière et de sècheresse dans un Los Angeles qui n’a rien d’accueillant loin du clinquant qu’on peut lui reconnaître. On suit le héros, véritable alter ego de l’auteur lui même, errer dans les rues de Los Angeles où il s’est réfugié après s’être échappé de chez lui. On y voit son amour pour une serveuse mexicaine naître et le manger, et la première page de son roman rester désespérément blanche, à la recherche d’une quelconque idée. Les souvenirs du héros servent de second plan permanent dans lesquels Bandini (ou Fante) évacue l’aigreur de son enfance difficile dans le Colorado ; celle d’un fils d’immigré italien.

De la lecture ressort une étrange impression d’humanité. Comme si Fante, par l’intermédiaire de Bandini cherchant en vain quoi écrire, espérait trouver le sens de la vie sur terre. La fin brutale apparaît comme une nouvelle respiration tant l’ambiance mise en place par l’auteur est pesante, presque poisseuse. Cette fin nous donne la possibilité de relativiser sur l’importance des “épreuves” de la vie. Sur le fait même de les nommer ainsi, alors qu’ils ne restent en fin de compte qu’une série d’évènements. Au final, la puissance des mots, porté par un style baignant dans une fausse familiarité d’usage, de Fante et l’espoir qui en ressort restent dans l’atmosphère et planent au dessus de tout ; même de la chaleur oppressante du désert du Mojave dans laquelle vient mourir le livre sans réellement avoir réussi à pousser le héros hors de l’immobilisme flamboyant de l’errance. Le cœur au bord des lèvres, il faut le dire, bien sûr ce livre se ferme comme n’importe quel livre. Bien sûr qu’on meurt tous, même les héros, même les héros les plus célestes. Et pourtant, en chacun de nous qui voulons tant, qui souhaitons tant, écrire et être lu, il y a un Arturo Bandini, qui pousse et pousse à embrasser une vie qui n’est pas la débauche d’un Kerouac, d’un Ellis, mais qui pourtant est aussi percutant dans les images.

Le silence dure longtemps, j’ai la tête de la bonne femme sur les genoux, mes doigts jouent dans son nid, je compte les cheveux blancs. Remue-toi, Arturo ! Si Camillia Lopez te voyait comme ça, elle et ses grands yeux noirs, ton seul amour, ta princesse Maya… Oh, bon Dieu Arturo, qu’est ce que tu trimbales ! T’as peut-être écrit Le Petit Chien Qui Riait, mais c’est pour sûr que t’écriras jamais les Mémoires de Casanova. Qu’est ce que tu fabriques, planté là ? Tu nous couves un chef-d’œuvre ? Comme crétin tu te poses un peu là, Bandini !
Elle a levé les yeux et comme j’avais les yeux fermés elle ne pouvait pas lire mes pensées. Mais peut-être que si, justement. Peut-être que c’est pour ça qu’elle a dit : « T’es fatigué. Tu devrais faire un somme. » Peut-être que c’est pour ça aussi qu’elle a tiré le lit Murphy escamotable et insisté pour que je m’allonge dessus à côté d’elle, sa tête entre mes bras. Peut-être que c’est pour ça qu’elle a demandé, en étudiant mon expression :
« T’en aimes une autre c’est ça ? »
« Oui. Je suis amoureux d’une fille à Los Angeles. »
Elle m’a touché la figure.
« Je sais », elle a dit. « Je comprends. »
« Non, tu peux pas. »

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Jeudi 4 février 2010 Par Novembre dans Littérature

Les cloches de Bâle – Louis Aragon

Les cloches de Bâle, roman écrit par Louis Aragon en 1934, premier tome du cycle du « Monde Réel », dresse le portrait de trois femmes, Diane de Nettencourt, Catherine Simonidzé et Clara Zetkin, à travers l’œil desquels le lecteur verra l’envergure des bouleversements que connut le début du XXème siècle, tant dans son organisation sociale, sur le plan Français, que dans ses relations internationales, sur le plan mondial.

Diane de Nettencourt naît de la petite noblesse, ruinée au cours du XIXème siècle, par la prise de pouvoir bourgeoise et industrielle; cependant, c’est par les hommes et son extrême beauté alliée à sa vivacité d’esprit qu’elle va réussir son ascension sociale la menant tout au haut de l’aristocratie, alors que la particule même de son nom de famille ne valait alors plus grand chose. C’est une nouvelle femme du XXème siècle, elle choisit elle-même ses fiancés, se démarquant des habitudes de la noblesse et assure à elle seule la remontée sociale de toute sa famille. Très bien entourée, maîtresse du grand industriel Wisner, elle ne sera donc pas même inquiétée lorsque l’activité honteuse de son mari, Georges, un usurier, sera dévoilée au grand jour et qu’elle devra, par « morale », le quitter.

Catherine Simonidzé est l’incarnation du féminisme dans le livre. Elle vit, comme sa mère, sur l’argent que leur envoie son père, resté en Géorgie où il gère ses puits de pétroles. Madame Simonidzé a élevé Catherine, mais non pas sa grande soeur Hélène – envoyée dans un pensionnat -, dans la haine du capitalisme et la ferveur donnée, de façon spirituelle en tout cas, au peuple ouvrier. Lors d’un voyage en Suisse, Catherine assiste à la mort d’un ouvrier d’à peine son âge, assassiné par ses patrons assaillis par la grève ; sa haine du patronat n’en sera que plus intensifiée et sa compassion pour le prolétariat en deviendra à ses yeux absolument pur. Mais, lorsqu’à Paris, elle sera directement en contact avec les milieux anarchiste, socialiste, communiste ouvriers, incarnés par Victor ou encore l’anarchiste Albert Libertad, elle ne pourra que constater qu’un fossé la sépare irrémédiablement de ceux qu’elle défend corps et âme : la pension du puits de Bakou, envoyée chaque mois par ce père dont elle ne sait quasiment rien.

Clara Zetkin apparaît comme l’incarnation d’un socialisme féministe et pacifique, intelligent et engagé. Cependant, si Aragon en fait, de par son regard externe sur son oeuvre, comme un des personnages majeurs des Cloches de Bâle, il n’en reste pas moins que la partie la concernant ne contient que trente pages et surtout juste une ébauche de ce qu’est le héros Clara Zetkin, femme politique allemande des XIXème et XXème siècles, fermement engagée contre la première guerre mondiale et pour la place des femmes dans l’organisation de la société.

Ce qui est intéressant dans ce roman, c’est la trame de l’histoire, extrêmement bien ficelée par Aragon pour chacune de ses héroïnes : se mêlent volontiers personnages imaginaires et réels, faits inventés et faits historiques, au milieu d’explications très poussées sur les contextes économiques et sociaux de la période du début du siècle. Le romancier réussit par ailleurs à donner à ses personnages des âmes et des parcours très complexes, très réalistes, mais aussi passionnants, puis il les fait tous se rejoindre indirectement, à la fin de son livre, lors du Congrès de Bâle, en 1912.

Autres livres de Louis Aragon sur le Hangar : Aurélien

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Samedi 30 janvier 2010 Par gouttesdo dans Littérature

Les mille maisons du rêve et de la terreur – Atiq Rahimi

Découvert par le grand public grâce à l’attribution du Goncourt 2008 pour Syngué Sabour, son premier roman écrit directement en Français, Atiq Rahimi se révèle puissant poète. Par le raffinement des images créées, le rythme particulier des phrases, l’écrivain descend au fond de l’âme et dépeint le cheminement mental de ses personnages. Les événements tragiques des guerres en Afghanistan, son pays d’origine, constituent le creuset par lequel se révèle la nature des caractères et la recherche du sens de leur existence.

La trame des mille maisons du rêve et de la terreur expose un moment délicat de confusion intérieure, où la conscience du personnage principal se heurte à une réalité qu’il voudrait refuser. Cette fois cependant, ce sont les faits, la prégnance de la réalité, qui bousculent le personnage et l’obligent à affronter les conséquences des événements. Le ton du récit s’adapte ainsi à un angle de vue différencié : le narrateur, Farhad, est le personnage central d’une histoire qu’il subit, et nous suivons avec lui le cheminement de sa prise de conscience.

Le récit commence au moment où le narrateur sort lentement et confusément d’un coma du au traumatisme des coups reçus lors d’un contrôle d’identité. Nous sommes alors dans le Kaboul de l’ère de l’occupation soviétique (les années 80). Progressivement, nous comprenons que le jeune étudiant a « oublié » l’heure du couvre-feu et s’est mis ainsi en danger… À travers les bribes de ses fantasmes comateux, nous percevons la part de l’enfant qui subsiste en lui, le contexte familial qui fonde son identité : un grand père omniscient, transmetteur d’éducation morale et religieuse, mais humaniste avant tout. Ce rêve latent donne progressivement corps à l’émergence d’une situation nouvelle qu’il appréhende à travers le brouillard de ses pertes de conscience physiques.
« Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ? Peut-être les deux. Il fait nuit et je dors. Mais pourtant je pense, comment se fait-il ?
Non. Je suis réveillée, seulement mes yeux sont encore fermés. J’étais en train de dormir et dans mon rêve, un enfant a crié « Père ! »
Quel enfant ? comment le savoir ? Il n’y avait que sa voix. Peut-être était-ce moi enfant, cherchant mon père.
- Père !
Encore cette même voix ! Cette fois-ci je ne rêve pas. Il me semble l’entendre juste au-dessus de moi. Il faut que j’ouvre les yeux.

- Qui es-tu ?
Ma question se brise dans ma poitrine. Une douleur vive transperce mes tempes. Le voile noir devant mes yeux se fait plus épais ; le silence dans mon esprit plus pesant.

Peu à peu le narrateur prisonnier de son cauchemar déroule les repères de son identité, il tente de raccorder les bribes de cette réalité incompréhensible à ses propres souvenirs, afin de retrouver une cohérence à cette expérience inconnue :

« Non, je ne dors pas. Je suis en proie aux forces de l’Invisible. Les djinns sont venus se poser sur ma poitrine. Grand-père disait que, selon Dâmollah Saïd Mostafa – dont l’autorité valait au moins dix mollahs, quand il n’y a pas de Coran dans une pièce, les djinns y font leur nid, et la nuit, pendant que tu dors et que ton âme est partie se promener, ils viennent assaillir ton corps. Ils s’installent sur ta poitrine, t’attachent les bras, te bâillonnent et te bandent les yeux. (…)
- Frère !
Non. Ce n’est pas ma mère, c’est ma sœur Parvana.
Parvana, ma douce tu m’as appelé ? Parvana, ma petite sœur, chasse les djinns de ma poitrine ! Entends-tu ma voix?
Non, elle n’entend pas. Les djinns retiennent ma voix dans ma poitrine.
(…)
Mes tempes explosent de douleur.
Je commence à distinguer un certain nombre de choses, mais je suis incapable de bouger. Mes os sont brisés, mes veines rompues, mon cerveau éclaté, mes muscles déchirés… Non, je ne suis ni dans un cauchemar ni sous l’emprise des djinns, je suis tout simplement mort.

Ces extraits du texte courent de la page 15 à la page 37 de l’édition P.O.L et me semblent assez représentatifs du cheminement erratique qui permet au blessé de remonter des abysses de l’inconscience à la lueur du monde réel. On y goûte la poésie expressive de l’auteur, on se frotte aux pigments de la culture persane, on entre dans un mode de pensée particulier à l’écrivain et son personnage.

Farhad parvient à s’extirper à l’obscurité angoissante de son rêve et découvre la femme qui l’a sauvé. L’esprit encore embrumé par les coups subis, il se laisse protéger par cette inconnue dont nous apprécions surtout la longue mèche qui cache son visage, mèche de cheveux emblématique d’une féminité maternante, protectrice, autoritaire, sécurisante avant de révéler une sensualité extrêmement retenue. L’art d’Atiq Rahimi tient de ce miracle : par le simple geste d’une main qui repousse la mèche de cheveux derrière l’oreille de la jeune femme, l’écrivain décrit le processus complexe de la relation qui s’établit entre deux inconnus face au danger. À plusieurs reprises au cours de cette nuit cauchemardesque, Mahnaz sauve la situation, soulage les douleurs du jeune homme, repousse les soldats qui perquisitionnent la maison, prévient la mère de Farhad … Quand le fugitif découvre la tragédie personnelle de la jeune femme, il se sent troublé :

« Pourquoi ai-je de telles pensées au sujet de Mahnaz ? pourquoi suis-je incapable d’admettre qu’une femme peut tout à fait secourir un inconnu sans aucune arrière-pensée ? (…)
Pour Mahnaz et son mystère, j’ai livré toute une nuit ma mère à son angoisse dans les quatre murs de notre maison ; j’ai condamné le regard de Parvana à une interminable attente derrière la fenêtre de sa chambre ; j’ai découragé les mains de Farid posées sur la poignée de la porte.
(…)
Le mystère de Mahnaz tient à cette mèche de cheveux qu’elle vient sans cesse cueillir sur son visage pour l’enrouler derrière son oreille. »

Farhad comprend ainsi que cette nuit de tous les dangers constitue pour lui une sorte d’épreuve initiatique à l’issue de laquelle il devra définitivement quitter l’insouciance de son statut, et que Mahnaz représente en fait la porte de sortie du monde de l’enfance protégée:

« À aucun moment, je ne m’étais senti aussi proche d’une femme autre que ma mère et Parvana. À aucun moment, je n’avais perçu de si près une vie de femme. Aucune femme ne s’était jamais frayé un chemin au cœur de mes pensées, au cœur de mon existence. L’espace d’une nuit, j’ai partagé avec une femme mille instants d’une vie, comme si une chose essentielle nous avait unis. Cette femme m’a offert son toit. Ma vie est entre ses mains, elle lui appartient. »

Dans ce mode difficile, les sentiments s’expriment avec une sobriété qui nous surprend et impose une nouvelle expressivité : voyez ce dernier extrait relatant le chagrin de la mère qui a organisé le départ du Pays pour son fils :

« Sous la charge du tchâdri, folle de chagrin, ma mère a traversé en pleurant les rues de la ville aveugle ; elle est arrivée à la maison. Elle a enroulé dans le tchâdri son chagrin fait larmes et a tendu le tout à la laveuse ; puis elle s’est discrètement éloignée vers la cuisine pour relaver la vaisselle propre. Après le départ de la laveuse, elle va aller chercher le linge sec sur la corde pour le relaver. « 

Renversement de la représentation: la ville s’aveugle du chagrin de cette femme recluse sous son tchâdri !
Qui a éprouvé un chagrin profond, un deuil explosant son univers, comprendra cette forme de lutte intérieure qui pousse à laver de nouveau ce qui l’est déjà… Ces images universelles de bouleversement transmettent en quelques lignes la profondeur et l’intensité du malheur accepté.

Né en 1962 à Kaboul, Atiq Rahimi est également cinéaste, et a réalisé lui-même la mise en images de son roman Terre et Cendres. Le prix Goncourt 2008 lui a été attribué pour son premier roman écrit directement en Français, Syngué Sabour ( Pierre de patience)
La France a accueilli Atiq Rahimi en 1984. Elle a reçu ainsi un des plus grands écrivains de notre temps, qu’il écrive en Persan d’Afghanistan ou en Français. Belle leçon à méditer…

Les mille maisons du rêve et de la terreur
Atiq Rahimi
Éditeur: P.O.L
ISBN : 2-86744-875-1
Mars 2002
Traduction : Sabrina Nouri

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