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Les cloches de Bâle – Louis Aragon
Les cloches de Bâle, roman écrit par Louis Aragon en 1934, premier tome du cycle du « Monde Réel », dresse le portrait de trois femmes, Diane de Nettencourt, Catherine Simonidzé et Clara Zetkin, à travers l’œil desquels le lecteur verra l’envergure des bouleversements que connut le début du XXème siècle, tant dans son organisation sociale, sur le plan Français, que dans ses relations internationales, sur le plan mondial.
Diane de Nettencourt naît de la petite noblesse, ruinée au cours du XIXème siècle, par la prise de pouvoir bourgeoise et industrielle; cependant, c’est par les hommes et son extrême beauté alliée à sa vivacité d’esprit qu’elle va réussir son ascension sociale la menant tout au haut de l’aristocratie, alors que la particule même de son nom de famille ne valait alors plus grand chose. C’est une nouvelle femme du XXème siècle, elle choisit elle-même ses fiancés, se démarquant des habitudes de la noblesse et assure à elle seule la remontée sociale de toute sa famille. Très bien entourée, maîtresse du grand industriel Wisner, elle ne sera donc pas même inquiétée lorsque l’activité honteuse de son mari, Georges, un usurier, sera dévoilée au grand jour et qu’elle devra, par « morale », le quitter.
Catherine Simonidzé est l’incarnation du féminisme dans le livre. Elle vit, comme sa mère, sur l’argent que leur envoie son père, resté en Géorgie où il gère ses puits de pétroles. Madame Simonidzé a élevé Catherine, mais non pas sa grande soeur Hélène – envoyée dans un pensionnat -, dans la haine du capitalisme et la ferveur donnée, de façon spirituelle en tout cas, au peuple ouvrier. Lors d’un voyage en Suisse, Catherine assiste à la mort d’un ouvrier d’à peine son âge, assassiné par ses patrons assaillis par la grève ; sa haine du patronat n’en sera que plus intensifiée et sa compassion pour le prolétariat en deviendra à ses yeux absolument pur. Mais, lorsqu’à Paris, elle sera directement en contact avec les milieux anarchiste, socialiste, communiste ouvriers, incarnés par Victor ou encore l’anarchiste Albert Libertad, elle ne pourra que constater qu’un fossé la sépare irrémédiablement de ceux qu’elle défend corps et âme : la pension du puits de Bakou, envoyée chaque mois par ce père dont elle ne sait quasiment rien.
Clara Zetkin apparaît comme l’incarnation d’un socialisme féministe et pacifique, intelligent et engagé. Cependant, si Aragon en fait, de par son regard externe sur son oeuvre, comme un des personnages majeurs des Cloches de Bâle, il n’en reste pas moins que la partie la concernant ne contient que trente pages et surtout juste une ébauche de ce qu’est le héros Clara Zetkin, femme politique allemande des XIXème et XXème siècles, fermement engagée contre la première guerre mondiale et pour la place des femmes dans l’organisation de la société.
Ce qui est intéressant dans ce roman, c’est la trame de l’histoire, extrêmement bien ficelée par Aragon pour chacune de ses héroïnes : se mêlent volontiers personnages imaginaires et réels, faits inventés et faits historiques, au milieu d’explications très poussées sur les contextes économiques et sociaux de la période du début du siècle. Le romancier réussit par ailleurs à donner à ses personnages des âmes et des parcours très complexes, très réalistes, mais aussi passionnants, puis il les fait tous se rejoindre indirectement, à la fin de son livre, lors du Congrès de Bâle, en 1912.
Autres livres de Louis Aragon sur le Hangar : Aurélien
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Une petite nouvelle :)
Nous attendions que cela se confirme (oui, j’ai pris du retard à l’annoncer aussi
) et c’est bel et bien le cas. Vous l’avez sûrement remarqué, nous avons une nouvelle critique dans notre équipe qui commence à se faire aussi complète et performante que nous l’espérions ! Il s’agit de Melusine, qui nous a déjà gratifié des critiques des Liaisons Dangereuses de Laclos, du Grand Meaulnes d’Alain-Fournier, de Thérèse Desqueyroux de Mauriac et des Contes Cruels de Villiers de l’Isle-Adam ! Merci à elle pour ses généreuses contributions.
Vous pouvez retrouver, par ailleurs, d’excellentes critiques de livres sur son blog : http://mabouquinerie.canalblog.com/
Contes Cruels – Villiers de l’Isle-Adam
Par loyauté, je vous présente aujourd’hui l’auteur que j’ai le mieux connu. Jean-Marie-Mathias-Philippe-Auguste, comte de Villiers de l’Isle-Adam : son simple nom montre de quelle illustre connaissance il s’agit. Un aristocrate pur jus, royaliste, perdu au dix-neuvième siècle, époque bourgeoise par excellence, qui se décide une vocation littéraire et la suivra jusqu’à vivre dans la misère absolue.

Villiers de l’Isle-Adam représenté par Félix Valloton dans Le livre des Masques de Rémy de Gourmont
Ses premières poésies passent totalement inaperçues ; il se tourne vers le théâtre. C’est encore l’échec, les pièces sont sifflées, on quitte la salle. Il en tire les conclusions : ce siècle est tout simplement trop positiviste, trop stupide pour le comprendre. Son œuvre n’en est que plus grandiose ! Il commence à écrire des contes et des nouvelles dans la Revue des lettres et des arts. Enfin, en 1883, paraît le recueil des Contes cruels qui lui apporte le succès. Paradoxalement, c’est celui dans lequel il fustige le plus ses contemporains.
Vingt-huit contes, parfois plus proches de la nouvelle ou même de l’essai. Le recueil s’ouvre sur Les Demoiselles de Bienfilâtre, deux sœurs exerçant le plus vieux métier du monde. L’une d’elle va commettre une faute impardonnable : tomber amoureuse ! Vous rendez-vous compte ? Aimer gratuitement, quelle infamie ! Le ton est donné : avec ironie, cynisme, cruauté, l’auteur dépeint son siècle, mais aussi son idéal. Dès la deuxième nouvelle, on retrouve Véra, l’épouse adorée du comte d’Atholl, morte brutalement. Refusant la mort de sa bien-aimé, le comte continue à vivre comme si elle était toujours là, au point qu’elle semble réellement là… Le fantastique, voilà probablement ce qui fera connaître Villiers de l’Isle-Adam. On le retrouve dans L’Intersigne, où notre narrateur voit en rêve un terrifiant prêtre lui tendre un manteau, et qui ressemble étrangement son ami l’abbé Maucombe chez qui il loge. Mauvaise augure?
En bon symboliste, Villiers s’amuse à mettre en place des équivalences entre les valeurs les plus solides de son siècle et les plus sordides : dans A s’y méprendre, c’est un enterrement qui ressemble étonnamment à un rendez-vous de clients mondains. Avec désillusion, il déplore également l’intrusion du positivisme sûr de lui dans le sacré et le divin : les héros de Virginie et Paul ont un air de ressemblance avec les amoureux célèbres, mais Virginie ne donne sa main à travers la grille que si Paul y glisse de l’argent ; les galants qui emmènent les jeunes femmes au bal leur offrent de belles fleurs, sans se douter que ce sont les croque-morts qui récupèrent sur les tombes ces Fleurs de ténèbres, plutôt que de les laisser faner inutilement. Et l’on peut applaudir l’invention de L’appareil pour l’analyse chimique du dernier soupir, qui permet, en prédisant la fin de vie, de se familiariser avec le moment du deuil pour le rendre moins douloureux, banal en somme. Lorsque le monde est bien laid, apparaît une noble victime, tel ce Duke of Portland, qui donne de somptueuses fêtes dans son château où ses amis s’amusent en son absence pour cacher son lourd secret.
La valeur suprême qu’a corrompu son siècle, selon Villiers, c’est l’art. En témoigne La machine à gloire, cette machine cachée sous les sièges au théâtre qui produit de faux applaudissements pour pousser les spectateurs eux-mêmes à applaudir sans même savoir pourquoi, par simple mimétisme. Ou comment provoquer le succès à l’envi sans se soucier de la qualité de ce qui se passe sur scène. Aigri, Villiers, ou lucide ?
Pourquoi vous ai-je parlé de lui par loyauté ? Parce que j’ai passé un an et demi de recherches à essayer de comprendre ce qui se passait dans la tête de cet idéaliste, le tout s’étant terminé par un beau mémoire universitaire. Au final, c’est une vraie connivence que j’ai développée avec cet auteur qui, avec sa désinvolture à l’égard de toute ligne de conduite personnelle, philosophique ou artistique, voulait défendre « la plus belle des causes perdues ».
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Du dualisme au sens cartésien, par Léonard Condémine
Léonard Condémine, 2ème année de classes préparatoires maths/physique trouve néanmoins la place dans son emploi du temps pour faire de la photographie. Et pas des clichés « juste comme ça »! Il prend le temps de choisir ses modèles et de s’appliquer sur chaque séance photo qu’il organise. Il nous livre dans cet article son point de vue général sur la photographie et plus précisément sur la condition du photographe, avec en prime quelques belles photos qu’il a réalisé.
Pour des raisons tant technologiques (avec la banalisation des appareils photo numériques, la production de matériel à très bas cout) que sociales (il peut paraitre plus facile de lire correctement une photo qu’une nouvelle, et puis ça prend moins de temps), la photographie a su se tailler une place primordiale dans le monde des médias, et de l’art de manière générale.
En bref, pour tout un chacun, faire des photos c’est devenu une habitude.

Mais être un photographe c’est autrement plus dur, d’abord parce que comme tout artiste (vs. artisan) sa condition n’est pas triviale; on a tôt fait d’écouter les autres et de ne plus faire ce qui nous plait mais ce qui plait.

Raymond Depardon ne fait pas partie de mes photographes préférés (sauf pour ses séries sur les paysans), mais il a compris beaucoup de choses concernant la photo et a su le dire en peu de mots : « Il faut aimer la solitude pour être photographe ». Une solitude qui est plus de l’ordre de l’errance éternelle que d’une exclusion d’ermite. Côtoyer ceux qui errent socialement, c’est un moyen de comprendre son errance intellectuelle…

Je vous propose ces quelques clichés de manière déconstruite, et en arrive donc au coté hautement lunatique du statut d’observateur de photographe, Yann Arthus Bertrand est très loin de mon idéal de l’artiste ou du militant, mais son expérience du photographe et de la photographie est intéressante : « en Photographie, ce n’est pas le photographe qui est important ». Je pense que c’est sur une petite explication de cette phrase que peut se conclure ma brève introduction: à n’être que derrière son objectif, le photographe semble disparaitre des mémoires, seul ses modèles se souviennent de lui en tant qu’être (plutôt qu’oeuvre).

Une blessure profonde dans l’égo du photographe est en fait la cause principale de ses tourments, Yann Arthus Bertrand a donc raison: l’on devient photographe quand on a accepté sa condition d’artiste invisible.
C’est donc bien un dualisme cartésien (corps/esprit) du XXIe siècle, c’est dans la reconnaissance et le sentiment d’exister que repose cette dualité entre le moi artiste et son égo.

Page Facebook des photos de Léonard Condémine (monsieur n’a pas encore son propre site, mais il y a un bon aperçu de son travail sur cette page ! Vous pouvez la consulter sans être « fan » ou même sans être inscrit sur Facebook)
King Kong Théorie – Virginie Despentes
Octobre 2006. Je n’ai pas encore 15 ans. En couverture, une gigantesque blonde accrochée à un building tient dans sa main un gorille (je préfère la couverture du format poche, où la blonde fait la même taille que le gorille et où ils ont l’air d’être de bons potes). King Kong Théorie. Une grosse baffe dans la gueule.
Je ne pourrais pas parler de ce livre sans être personnelle et violente, parce qu’il l’est. Et pour cause, c’est un essai ouvertement autobiographique et la vie de Virginie Despentes n’a pas été des plus calmes. Une fille qui se fait violer et qui s’en relève, et qui en parle, c’est déjà assez rare. Quand en plus c’est une punkette et que par conséquent elle se moque de sa « dignité de femme bien », elle peut devenir prostituée, écrivain ou réalisatrice de film scandaleux (Baise-moi, adaptation d’un de ses livres). Elle a fait tout ça, bien d’autres choses, et elle part de son récit pour exposer sa pensée.

Despentes fustige le discours qui fait des femmes les victimes. Bien sûr, on ne le dit plus ainsi, mais il n’est pas rare que dans les raisonnements qui cherchent à protéger les femmes on commence par les considérer comme des faibles – déjà, c’est mal parti. Les prostituées ? Les hardeuses ? Victimes ! Elles ne peuvent être que ça, il est inenvisageable qu’une femme puisse tirer profit de son corps par envie. D’ailleurs, si elles avaient le choix, elles ne le feraient pas. (A ce propos, Despentes remarque que rares sont les gens qui travailleraient s’ils en avaient le choix et j’ai apprécié la comparaison avec l’esthéticienne qui ne perce pas des points noirs par vocation.)
Outre ce manifeste pour un féminisme pro-sexe (branche répandue aux Etats-Unis mais encore presque inconnue en France), ce livre est aussi un grand cri libérateur pour toutes les femmes (mais aussi tous les hommes) qui ne rentrent pas dans les cases où l’on aimerait les ranger. Les premiers mots, repris sur la quatrième de couverture, sont en cela éloquents.
« J’écris de chez les moches, pour les moches, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf, aussi bien que pour les hommes qui n’ont pas envie d’être protecteurs, ceux qui voudraient l’être mais ne savent pas s’y prendre, ceux qui ne sont pas ambitieux, ni compétitifs, ni bien membrés. Parce que l’idéal de la femme blanche séduisante qu’on nous brandit tout le temps sous le nez, je crois bien qu’il n’existe pas. »
Et d’enchaîner sur les femmes faites pour aller trépaner le mammouth et les hommes qui préfèrent la décoration d’intérieur. Libérateur dans ce monde où, malgré les écoles mixtes et les jeans unisexes, on trouve encore inacceptable qu’une fille ne se coiffe pas et où, hier, on m’a encore refusé de porter des pizzas parce que je suis une faible femme. Sans aucune mauvaise intention, juste un préjugé bien ancré. Alors quand Despentes appelle, dans sa conclusion, à foutre le bordel dans le genre (ce qui est à peu près le titre d’un essai de Judith Butler, féministe américaine spécialiste des gender studies), ça me fait un bien fou.
Dans les années qui ont suivi, je me suis beaucoup intéressée à ce livre et j’en ai lu de nombreuses critiques. On lui reproche souvent, quand ce n’est pas d’être un brûlot haineux envers les hommes (ce qui dénote à mon avis d’une très mauvaise lecture, puisqu’elle considère les hommes comme aussi aliénés que les femmes par le système patriarcal), d’être trop superficiel. Je dirais qu’il ne faut pas trop en attendre, mais qu’il faut le considérer comme une excellente porte d’entrée vers le néo-féminisme – outre le fait que la plupart des ouvrages approfondis sur le sujet ne sont pas traduits, ils sont beaucoup moins accessibles pour quelqu’un qui ne s’intéresse pas encore au sujet.
En octobre 2006, j’ai reposé King Kong Théorie abasourdie, sentant que quelque chose brûlait là-dedans que je ne pouvais encore accepter. Je l’ai repris six mois plus tard : je ne l’ai plus jamais quitté.
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