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Sans titre, par Aurore
Coupe la tête. Ecrase, écrase, écrase. Sens, appuie, explose, détruis, crache.
Secouer le prunier, faire tomber les fruits. Exterminer.
Je ne sais pas où je vais. J’ai bien peur de perdre tout contrôle. Aspire. La sève est en ébullition, les pores sont hypersensibles. Peur panique.
Qu’il est doux de ne rien faire de sa journée. S’entasser sur son lit avec sa guitare, son dioxyde en boîte de 20 et son sacraliseur d’images… Save me. Scratch. Poum poum. Poum poum. Poum… Poum.
Et renaître. Encore une fois, réapparaître le sourire aux lèvres et les pensées amères.
Entrée dans l’imperméable solicitude que l’on attend de moi. Tiraillée entre des désirs insupportables et des centaines de milliards de litres de ressentiments. Pas le temps de perdre une minute de sa vie à apaiser un venin maléfique. Vient-il de moi ou des autres ? Vivre en société n’est pas si facile qu’on ne le croit. Vomir le contact physique. Je ne peux toucher ce que je répugne à regarder. Aimer toujours. Aimer encore. Absorber la dernière lettre d’un mot pour en pervertir son sens. Le commencement se rattache à une fin. C’est la fin, c’est le début, c’est le fruit de mon imagination. Traupisme. Comment peut-on à ce point s’éloigner de la réalité sans pourtant en perdre une miette. Perpétuelle spectatrice du plaisir ou de la douleur d’autrui. Et lorsque c’est moi qui suis en scène, je suinte, je fuis, je goûte, je perds, je scande et cri ce qui ne m’appartient pas. Tergiverse. Accable. Evince. Envie. Tu n’as que ça à faire. Que ça à montrer. L’être le plus accrocheur, marque son territoire et n’y fait entrer les autres que pour combler son ennuie et décorer son quotidien. Etiquetter les uns et les autres, sans jamais lire ce qu’il y a de plus profond. Tout n’est que surface. Se dire esthet là où le regard ne décèle qu’apparence. Révoltante cessité. Absolutisme de la clairvoyance. Horreur de ne pas voir les aspirations se réaliser. Horreur de voir les siennes prendrent corps et s’en aller, loin, loin, loin, très loin de moi. Etre le spectateur de sa propre vie, de ses propres désirs.. Se faire violer chaque nuit par soi-même. Soi-même. Je suis, ce que je veux paraître, je suis, ce que je ne veux que cacher, je suis, ce que la nature a fait de moi, je suis, ce que je parviens à la force de mes dents à extirper du monde, je suis, ce que vous faites de moi, je suis, ce que vous voulez bien voir, je suis, ce que vous souhaitez que je sois, je suis, à votre image, ou votre exact opposé. La détermination n’a rien à voir là-dedans.
Le destin te rattrape toujours.
Cours et cours et cours jusqu’à en perdre haleine, toute la journée, toute la nuit, toute la vie.
Don’t tuche me please I can’t stay away from you. Prendre à part. Expliquer pourquoi. Paumes de ses mains. Animal. Murmurer. Sourire. Toisé de loin. Se leurrer. Ignorance opposée à ostentation de toutes faiblesses. Jamais oublier. Stupide méprise. Accrue. Prouver. Abandonner. Epuisement. Parler. Dévoiler. Imbécil(e).
Merci à Aurore, pour ce texte, qui est le 100ème article publié sur le Hangar.
Gainsbourg, vie héroique – Joann Sfar
Par Novembre :
J’ai découvert Gainsbourg vers 13 ou 14 ans. Au départ, c’était plutôt le Gainsbarre des années 80 qui prédominait dans mon esprit, celui qu’on voyait en train de brûler son billet de 100 balles à la télévision. Puis, j’ai peu à peu appris sa vie, son parcours. Je me suis intéressé à ses travaux de paroliers, de poète. Enfin, je suis allé voir le film dont on vante les mérites partout : Gainsbourg, vie héroïque, réalisé par Joann Sfar.
L’intéressant dans ce film, et c’est ce que rappelle le réalisateur, c’est l’exposition d’un point de vue personnel sur l’œuvre et le personnage de Serge Gainsbourg. On le suit dans son périple, jeune garçon juif parti pour être peintre, puis que la musique a détourné, un peu par hasard, au fil des rencontres, vers la voie du succès. L’intrigue se tourne aussi vers les femmes : Levitsky, Bardot, Birkin, Bambou. On redécouvre à travers elles les plus grands succès de Gainsbourg, mais aussi son personnage poétique, mêlé à une double personnalité démoniaque, formidablement imaginée par Joann Sfar.
Le casting est tout simplement surprenant : Eric Elmosnino dans le rôle de Gainsbourg est absolument excellent, dans toutes les périodes de l’artiste il a su adopter un jeu extrêmement fidèle et réaliste. On trouve aussi une Brigitte Bardot éblouissante à travers Lætitia Casta, une Jane Birkin amusante jouée par Lucy Gordon, et une Gréco quasi-ressemblante, dont la voix grave est très fidèlement reproduite. Même la petite Charlotte Gainsbourg a été judicieusement choisie. On peut voir apparaître brièvement un Georges Brassens encore jeune et très ressemblant. Le seul petit reproche, et il ne tient qu’à moi, à faire au niveau du casting, est le choix de Philippe Katerine, dans le rôle de Boris Vian, qui était pourtant très grand et très maigre, et sans doute un peu moins « fofolle » que celui qui adooooore faire danser les gens.
Je crois qu’on a avec ce film, une excellente occasion de redécouvrir un des maîtres de la chanson française, un véritable poète, dont la vie, tantôt héroïque, poétique, érotique, n’a cessé d’obséder ses contemporains. Un très bon film, très agréable à voir, dans lequel on se plonge très rapidement et dont seule la fin peut nous sortir avec regret. A voir.
Par Hazel :
Je ne connaissais ce personnage que de nom. Gainsbourg était pour moi comme tous ces artistes de la chansons française donc on n’entend plus parler depuis des années, de plus n’étant arrivée en France qu’en 1999 je n’ai jamais eu l’occasion d’être bercée par certaines de ses chansons que tout le monde connait par coeur et que j’ai du entendre seulement une ou deux fois. En deux mots, je ne connaissais rien de Gainsbourg. Ce biopic, qui m’a énormément appris sur la vie de ce chanteur, a une particularité : le réalisateur nous a livré dans ce film une vision du personnage qui lui est propre, il ne s’est pas fidèlement référé à toutes les étapes de sa vie année par année, mais surtout il a donné à ce film une touche de fantaisie tout à fait nouvelle… Lorsqu’on observe l’affiche plus attentivement, avant de rentrer dans la salle de cinéma, on voit marqué en bas « un conte de Joann Sfar »… Un conte ? A quoi devons nous nous attendre ? Eh bien Sfar nous a livré une dimension originale et poétique de la vie de Gainsbourg en lui créant un double imaginaire antipathique qui le poursuit partout en lui rappelant sans cesse ses origines juives et en lui dictant ce qu’il doit faire… Cette entreprise de la part du réalisateur donne au film ce coté attachant puisque nous nous retrouvons confrontés avec Gainsbourg à ce monstre intérieur duquel il veut sans cesse se décharger. Cela permet, selon moi, de rentrer dans la peau du personnage plus que dans tous les autres films biographiques que j’ai vu.
Site officiel du film ici.
Soleil arachnide (nouvelle édition) – Mohammed Kaïr-Eddine

Une nouvelle édition de Soleil arachnide
de Mohammed Kaïr-Eddine chez Gallimard
Dans ses fameuses Lettres à un jeune poète, Rilke rappelait à son correspondant que « les œuvres d’art sont d’une infinie solitude ». Cette phrase nous est venue à l’esprit pour introduire un recueil de poèmes de Mohammed Khaïr-Eddine écrit en 1969, Soleil arachnide. Quatorze ans après la mort du poète marocain, il était temps que Gallimard nous propose cette édition nouvelle du même recueil présentée par Jean-Paul Michel. Né en 1941 non loin de Tafraout dans l’Anti-Atlas marocain, cet écrivain a eu un parcours littéraire inséparable de l’émergence du groupe de jeunes artistes et poètes réunis autour d’un ensemble de credo littéraires, esthétiques et politiques dont la revue Souffles fut l’organe officiel. Pour le public large, Mohammed Khaïr-Eddine est, avant tout, l’auteur d’Agadir (Paris, Seuil, 1967), un récit qui s’inspire des conséquences du séisme qui frappa la ville marocaine en 1960. Certains de ses commentateurs ont parlé d’« écriture sismique », tant elle repose sur une conscience narratrice trouble (et troublée), essayant de se recomposer au fur et à mesure d’une enquête menée sur un monde parti en éclats et dont la ville portuaire est devenue le symbole.
Une œuvre recomposée ou “décomposée” ?
Dans cette édition nouvelle de Soleil arachnide, Jean-Paul Michel nous propose un autre ordre de succession des textes du recueil. Même s’il a essayé de l’expliquer par un souci « de restituer l’ordre de composition des poèmes », cette “liberté” nous a semblé fâcheuse. En effet, dans l’édition d’origine (Paris, Seuil, 1969), l’œuvre débute avec une épigraphe placée en tête d’un poème portant le même titre que le recueil. L’incipit, choisi par le poète, amorce un itinéraire complexe menant le lecteur du « hiéroglyphe simple des arachnides » à une sorte de « Manifeste » (titre du dernier poème) poétique. C’est ainsi que l’hermétisme caractéristique de Soleil arachnide est décrypté à la lumière d’un cheminement au fur et à mesure duquel une signifiance prend corps. D’ailleurs, Khaïr-Eddine insiste dans le texte final que l’œuvre d’un créateur acquiert son Sens grâce à cet art de « la composition » que seul l’artiste est capable (autorisé) de “sceller”. Toucher à cette « composition » ne peut, à notre avis, que trahir une “construction” langagière qui est, au fond, une sémiotique du monde et de l’être khaïr-eddiniens.
Dans un des rares entretiens accordés par le poète à un journal tunisien (Le Temps du 13 avril 1988 : « Mohammed Khaïr-Eddine, La poésie est une souffrance métaphysique permanente »), il a été question de ce qu’on a convenu d’appeler l’hermétisme de Khaïr-Eddine. Invité à s’exprimer sur ce sujet, il précise, dans la même interview, que « le problème de l’incompréhension » est un faux problème : « je ne crois pas que je descendrai dans la rue pour être à la hauteur du caniveau ». La focalisation sur ce trait stylistique de Khaïr-Eddine risque même d’occulter l’essence d’une parole poétique pleine de vigueur et d’authenticité. La réaction, presque insolente, de l’artiste réclame un lecteur qui devrait, lui aussi, se hisser « à la hauteur » de ce qu’un langage littéraire peut (et doit) renfermer d’épaisseur artistique et humaine. De nos jours, face aux normes (portant sur le fond aussi bien que sur la forme des textes “imprimables”) imposées par certains éditeurs, on pourrait également se demander qui, dans la génération actuelle d’écrivains et de poètes “débutants”, veille encore à la teneur artistique de ses textes et à leur “littérarité”. Quels sont ceux qui ne cèdent pas aux facilités de la demande d’un lectorat de plus en plus “limité” et conditionné par des schémas mentaux souvent générés par une bonne partie des médias de masse ?
« Ma plume serait…un fusil de fellagha ! »
Dans le dernier texte du recueil, le poète présente métaphoriquement son écriture à l’aide de l’image forte d’une arme redoutable : « ma machine est une bombe atomique ». En 1970, le narrateur de Moi l’aigre (récit de Khaïr-Eddine) utilisera le passé pour dire qu’il pratiquait, depuis un certain temps, « la guérilla linguistique ». En menant, jusqu’au bout, la désarticulation du langage et de ce que le signe linguistique comporte d’institutionnel, l’artiste récuse une certaine forme de la production littéraire. Il va jusqu’à concentrer la figure du poète-combattant dans la métaphore des « fellagha »: « ma plume serait un fusil asthmatique n’était sa grosseur, / un fusil de fellagha ! ». Dans la série « Nausée noire », le poète se présente avec l’expression « ce soldat de 1941 ». Le croisement de l’image du poète avec celle du « soldat » n’est pas synonyme de ralliement à un corps militaire organisé. Il est le combattant solitaire pour un idéal de liberté visant l’homme à travers la littérature. Le rebelle qu’il est ne saurait mener le combat en suivant les chemins traditionnels de l’affrontement : « à moi les vasistas de la prison a-civile / à moi l’anarchie… ». Le désordre semble être la modalité principale du combat qui s’annonce. L’acte d’écrire est inséparable de ce qui en est le fondement, à savoir la lutte contre le mal, l’ignorance et toutes les formes de pouvoir qui enchaînent l’homme : « Hommes mes barils de poudre », crie le poète dans « Refus d’inhumer ». Mettre le feu à tous ces barils pour embraser un monde jugé caduc et aliénant devient une priorité absolue.

Mohammer Kaïr-Eddine
La maturité d’une (re)écriture « sudique » du monde :
Parmi les écrivains maghrébins ayant réussi le pari d’affirmer leur identité dans la langue de l’autre, Khaïr-Eddine tient une place de marque. Il s’agit d’un défi extrêmement compliqué, parce qu’« une langue d’acquisition seconde, fût-elle maniée à la perfection, ne peut être confondue avec une langue native ». Cette opinion, réfléchie, de Roman Jakobson souligne la complexité de la question de la « langue » dans une production littéraire. Après avoir désarticulé la langue française, l’artiste de Soleil arachnide s’y affirme en proclamant sa différence. Les vingt-cinq textes dont nous parlons dévoilent un usage provocateur du français : le poète affectionne les néologismes (« sudique ») et se sert, intentionnellement, de quelques mots “bannis” de l’usage par d’éminents organismes officiels comme l’Académie française. L’utilisation de certains termes (« alunir », « j’électre », « se marécage » etc.) permet à Mohammed Khaïr-Eddine de teinter sa langue d’une coloration propre au citoyen du Sud qu’il est. En effet, sa vision du monde nous est transmise dans les insinuations du langage qu’il forge. La poétique de Soleil arachnide a ainsi pu inscrire les convictions politiques, intellectuelles et sociales d’un homme libre au cœur de son esthétique.
L’écriture poétique que nous découvrons dans Soleil arachnide a également su échapper à un discours littéraire “jdanovien” où le message et l’envie de dire auraient détruit les richesses du langage. Plutôt que d’être brandies comme les marques d’un style révolutionnaire et avant-gardiste, la déconstruction des modèles archaïques et la destruction des institutions qui les véhiculent se font, selon une expression de Roland Barthes, dans « le bruissement de la langue ». En fait, la modernité de Khaïr-Eddine est surtout visible dans la conscience de l’artiste face à ce qu’un langage peut cacher, au-delà de son apparence anodine de moyen de communication. En trouvant le verbe approprié aux exigences de l’être profond, le langage créé par l’artiste atteint un objectif primordial. Le texte se transforme en une « machine » parfaitement rôdée d’où sort un être métamorphosé. Le mouvement amorcé par la « violence du texte » (l’expression est de Marc Gontard) concrétise les élans de l’âme de ceux qui y pénètrent (les lecteurs). Ce langage de l’âme satisfait pleinement à ce que Roman Jakobson considère une des fonctions essentielles de l’art poétique : « c’est la poésie qui nous protège contre l’automatisation, contre la rouille qui menace notre formule de l’amour et de la haine, de la révolte et de la réconciliation, de la foi et de la négation » (Questions de Poétique, Paris, Seuil, p. 125.). L’œuvre de Khaïr-Eddine nous donne à voir (et à penser) une écriture du désir et une énergie, inépuisable, de l’âme et du corps dont la mise en scène (scripturale) revigore la formule des valeurs fondamentales de l’homme.
Mohammed Khaïr-Eddine Soleil arachnide,
Paris, Seuil, 1969, rééd. Gallimard, 2009, 144 pages.
Voici un lien qui vous mènera vers un bon article sur l’auteur.
Par Adel Habbassi.
Hallucinations matinales en gueule de bois majeure, par Envolée à court terme
Je crois que ces lignes vacillantes et poignantes écrites par une inconnue se passent de commentaires; je vous laisse donc plonger dans le texte, et vous invite à le relire plus d’un fois car cette « chute du corps » nous entraine avec tant de douceur qu’il est bien agréable d’y replonger encore et encore.
Hallucinations matinales en gueule de bois majeure
Des bouteilles vides et des cendriers pleins
Un corps pâle et tremblotant en travers du sol
Se relève, un pas, deux, trois, quatre
Une tentative de chute du corps
Deux autres pas et s’effondrant
Des couleurs passent devant les yeux clos
Elles s’assemblent et prennent la forme d’un visage
Qui m’allonge sur le dos.
Un corps comme liquide se répand sur le mien
Je tente de le saisir il se dérobe
J’abandonne il se presse plus fort contre moi
Un frisson
Comme un ressac qui m’emporte
Un va et vient incessant
De l’écume au bord des lèvres
Le ressac me retient
Il se dévoile, me dévoile et nous traversons
J’ouvre les yeux
Seul
Un goût de sel sous la langue.
Je me relève : deux pas.
Avis et critiques sont bienvenus.
Demande à la poussière – John Fante
Demande à la poussière n’est pas le genre de choses que l’on calcule. Il est ce genre de livres dont on n’entend rien que l’on choisit dans le rayon d’une librairie puis qu’on ouvre une fois chez soi. Il est un livre dont on n’attend rien. Juste un peu d’évasion, quelques courses improbables dans un autre bout du monde qui peut être attachant, en plein hiver. Un ailleurs chaud, un duvet, une soupape. Pourquoi lui ? Le titre sans doute, si énonciateur, on aimerait penser qu’il nous interpelle, qu’il est un clin d’œil ironique. C’est le magnétisme. Il est de ces livres que, un jour, on trouve dans sa boîte aux lettres, que l’on ne sait pas de la part de qui c’est. Le cœur bat, la montée des marches jusqu’à la chambre est fébrile. On a reçu un livre par la poste, d’un inconnu, il a un titre, c’est tout un monde.
Entendons-nous bien, avant d’ouvrir le livre, on est quelqu’un et puis à la première ligne on est quelqu’un d’autre. Marqué par la virtuosité simple des mots que l’on lit. Demande à la poussière devient alors, au-delà d’un livre, une évidence dans laquelle on finit par s’identifier porté par l’atmosphère lourde que met en place l’auteur. Ce livre est un fantasme à lui tout seul. Il est un résultat. Une vision neuve d’un Big Bang littéraire. Charles Bukowski, qui préface l’œuvre, déclare :
« Un jour j’ai sorti un livre, je l’ai ouvert et c’était ça. Je restai planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l’or à la décharge publique. J’ai posé le livre sur la table, les phrases filaient facilement à travers les pages comme un courant. Chaque ligne avait sa propre énergie et était suivie d’une semblable et la vraie substance de chaque ligne donnait forme à la page, une sensation de quelque chose sculpté dans le texte. Voilà enfin l’homme qui n’avait pas peur de l’émotion. »
Demande à la poussière ? Une idée alternative de ces quelques lettres : CQFD. Après tout, si l’on se penche sur le titre, que demander de plus à la poussière que l’histoire du monde. Que de nous raconter la vie, la vraie, celle que l’on ne connait pas que l’immobilisme terriens sait et ne révèle jamais.
Cette espèce de grâce, d’absolu, se retrouve dans ce que raconte Demande à la poussière. S’il est dur de résumer un livre aussi touchant de simplicité, on peut dire qu’au travers des pages, on suit un homme – Arturo Bandini – aux prises avec son rêve : être écrivain. L’histoire est conté sur fond d’Ouest sauvage, de poussière et de sècheresse dans un Los Angeles qui n’a rien d’accueillant loin du clinquant qu’on peut lui reconnaître. On suit le héros, véritable alter ego de l’auteur lui même, errer dans les rues de Los Angeles où il s’est réfugié après s’être échappé de chez lui. On y voit son amour pour une serveuse mexicaine naître et le manger, et la première page de son roman rester désespérément blanche, à la recherche d’une quelconque idée. Les souvenirs du héros servent de second plan permanent dans lesquels Bandini (ou Fante) évacue l’aigreur de son enfance difficile dans le Colorado ; celle d’un fils d’immigré italien.
De la lecture ressort une étrange impression d’humanité. Comme si Fante, par l’intermédiaire de Bandini cherchant en vain quoi écrire, espérait trouver le sens de la vie sur terre. La fin brutale apparaît comme une nouvelle respiration tant l’ambiance mise en place par l’auteur est pesante, presque poisseuse. Cette fin nous donne la possibilité de relativiser sur l’importance des “épreuves” de la vie. Sur le fait même de les nommer ainsi, alors qu’ils ne restent en fin de compte qu’une série d’évènements. Au final, la puissance des mots, porté par un style baignant dans une fausse familiarité d’usage, de Fante et l’espoir qui en ressort restent dans l’atmosphère et planent au dessus de tout ; même de la chaleur oppressante du désert du Mojave dans laquelle vient mourir le livre sans réellement avoir réussi à pousser le héros hors de l’immobilisme flamboyant de l’errance. Le cœur au bord des lèvres, il faut le dire, bien sûr ce livre se ferme comme n’importe quel livre. Bien sûr qu’on meurt tous, même les héros, même les héros les plus célestes. Et pourtant, en chacun de nous qui voulons tant, qui souhaitons tant, écrire et être lu, il y a un Arturo Bandini, qui pousse et pousse à embrasser une vie qui n’est pas la débauche d’un Kerouac, d’un Ellis, mais qui pourtant est aussi percutant dans les images.
Le silence dure longtemps, j’ai la tête de la bonne femme sur les genoux, mes doigts jouent dans son nid, je compte les cheveux blancs. Remue-toi, Arturo ! Si Camillia Lopez te voyait comme ça, elle et ses grands yeux noirs, ton seul amour, ta princesse Maya… Oh, bon Dieu Arturo, qu’est ce que tu trimbales ! T’as peut-être écrit Le Petit Chien Qui Riait, mais c’est pour sûr que t’écriras jamais les Mémoires de Casanova. Qu’est ce que tu fabriques, planté là ? Tu nous couves un chef-d’œuvre ? Comme crétin tu te poses un peu là, Bandini !
Elle a levé les yeux et comme j’avais les yeux fermés elle ne pouvait pas lire mes pensées. Mais peut-être que si, justement. Peut-être que c’est pour ça qu’elle a dit : « T’es fatigué. Tu devrais faire un somme. » Peut-être que c’est pour ça aussi qu’elle a tiré le lit Murphy escamotable et insisté pour que je m’allonge dessus à côté d’elle, sa tête entre mes bras. Peut-être que c’est pour ça qu’elle a demandé, en étudiant mon expression :
« T’en aimes une autre c’est ça ? »
« Oui. Je suis amoureux d’une fille à Los Angeles. »
Elle m’a touché la figure.
« Je sais », elle a dit. « Je comprends. »
« Non, tu peux pas. »
L’avez-vous lu ? Qu’en avez-vous pensé ?
Exprimez-vous !





