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Jeudi 8 avril 2010 Par gouttesdo dans Littérature

Ndiaye – Trois femmes puissantes

Gallimard nrf – Novembre 2009

ISBN : 978-2-07-8654-1
Prix Goncourt 2009

Le magazine LIRE, a de longtemps souligné le talent de Marie Ndiaye. J’avais donc rangé dans ma petite case annotée « penser à ouvrir » son nom et quelques titres … Et puis le Goncourt 2009 est venu à point nommé réactiver la fonction « se souvenir de »…

Le roman Trois femmes puissantes nous convie à côtoyer trois personnages féminins durant un moment crucial de leur existence. Apparemment, elles ne sont unies par aucun lien spécifique, si ce n’est l’Afrique (en l’occurrence quelques allusions au Sénégal) comme origine commune, à des degrés divers. Mais d’une manière ou d’une autre, leurs parcours, leurs cheminements s’enracinent dans l’Histoire de ce continent …

Norah, justement, retourne au pays d’origine pour rendre visite à son père. D’entrée, nous comprenons qu’elle entretient avec le vieil homme un rapport difficile, ombrageux, tissé de craintes et de rancœurs. Elle s’attend à le retrouver impérial, élégant et froid, maître de sa tribu, cassant envers cette fille abandonnée à la France et ses banlieues… Elle est accueillie par un homme dont la tenue paraît négligée, et l’esprit accroché aux branches envahissantes du flamboyant qui ombrage sa demeure… Dans cette maison désertée, elle découvre avec stupeur deux petites sœurs, nées du dernier mariage de ce despote domestique … Elle s’étonne de l’absence de Sony, son frère bien-aimé dont elle a été séparée dans l’enfance par ce Père qui avait manifesté son dédain des filles en s’emparant de son seul fils. Au fil du récit, nous suivons la confusion des sentiments de Norah, face à ce père qui a perdu toute superbe, personnage à la dérive, retranché dans son troublant repaire végétal. Les souvenirs de Norah sont perturbés, et sa perception de malaise accrue par l’angoisse d’avoir laissé à Paris sa propre famille, culpabilisée par la certitude que son compagnon ne pourra faire face à l’éducation des filles.
Norah est loin de se douter de l’épreuve qui l’attend. Sony n’a pas disparu… Il a vraiment besoin d’elle, c’est ce qu’a décidé leur père. Piégée par le vieil homme autant que par son frère, elle ne peut résister à ce qu’on lui présente comme son devoir, d’autant que les événements se conjuguent pour la lier à leur dilemme. Norah connaît alors la vraie terreur, celle qui trahit son corps et son esprit… Jusqu’à ce qu’elle consente à endosser le rôle salvateur qu’on attend d’elle :
«
Pareillement, elle avait cessé de se demander pourquoi elle ne doutait pas que renaîtrait en elle l’amour pour son enfant dès lors qu’elle serait allée au bout de ce qu’elle pouvait faire pour Sony, dès lors qu’elle les aurait délivrés, Sony et elle, des démons qui s’étaient assis sur leur ventre quand elle avait huit ans et Sony cinq.
Car c’était ainsi.
Et elle pouvait songer avec calme et gratitude à Jakob prenant soin des enfants à sa façon qui, peut-être, valait la sienne, elle pouvait penser sans inquiétude à Lucie.
Elle pouvait penser au visage radieux de son frère Sony quand, autrefois, elle jouait à le lancer sur le lit, elle pouvait penser à cela et n’en être pas ravagée.
Car c’était ainsi.
Elle veillerait sur Sony, elle le ramènerait à la maison. »
C’était ainsi. »

La seconde femme que Marie Ndiaye nous invite à rencontrer se prénomme Fanta. À l’opposé de Norah, elle a grandi au Sénégal, où elle est devenue professeur de français. C’est alors qu’elle a rencontré le personnage autour duquel s’organise le récit, Rudy Descas. C’est en effet à travers les mots de ce personnage glauque que nous suivons la triste histoire de Fanta, si aérienne et lumineuse lors de leur rencontre, où il est séduit par… « Ces chevilles qui paraissaient ailées car comment auraient-elles pu, si étroites, si raides, deux vaillants petits bâtons bien droits recouverts d’écorce luisante, transporter aussi vite et légèrement le long corps délié, dense, musclé de la jeune Fanta, comment l’auraient-elles pu, s’était-il demandé avec ravissement, sans le renfort de deux petites ailes invisibles, certainement les mêmes que celles qui faisaient frémir doucement entre ses omoplates la peau de Fanta, dans l’échancrure de son débardeur bleu ciel, alors qu’il se tenait derrière elle à la cafétéria du lycée Mermoz, attendant son tour dans la file des professeurs, et qu’il se demandait, regardant sa nuque bien dégagée, ses épaules sombres, solides et la peau fine palpitante… »
Avec une mauvaise foi cachant mal sa conscience humiliée, Rudy livre une bataille intime contre la déréliction de son destin. Au fil de ce récit de presque deux cents de pages, nous suivons la chute de Rudy, dont le corollaire tragique est le déracinement de Fanta et le gâchis de sa vie. Rudy se l’avoue mal, tant il est obsédé par un amour-propre aussi malmené qu’il malmène la femme qu’il aime.
Marie Ndiaye travaille ici le rebours des éléments.
C’est en France que la canicule englue la superbe du narrateur. Le récit principal se situe en Gironde, où Rudy essaie de reconstruire la vie de sa famille. Mais cet érudit spécialiste de littérature médiévale se reconvertit mal en technico-commercial de l’entreprise de meubles où sa mère a réussi à le faire employer. Les erreurs professionnelles et affectives de Rudy s’enchaînent impitoyablement dans la fournaise d’un été français… Des cabines téléphoniques à sa vieille voiture, la chaleur indispose Rudy à la mesure de sa mauvaise conscience. Il se sait manipulateur, harceleur, odieux, menteur, mauvais père, mauvais fils, mauvais mari, lui qui a lésé sa femme de son avenir en prétendant l’emmener vivre dans un château… Au détour des phrases, les événements qui ont contribué à ce désastre se font jour…
À travers l’histoire désastreuse de ce couple mixte, Marie Ndiaye aborde allusivement la fragilité et l’ambiguïté des différences. Jusqu’aux funestes événements qui déclenchent la chute de Rudy, la chaleur de Dara Salam n’est pas difficile à supporter. Rudy se projette comme un homme charmant et charmeur, sa blondeur mentionnée de façon récurrente comme l’étendard de sa séduction. En France, Rudy est haletant, suant, conscient de la gêne due aux odeurs corporelles.
À la petitesse des débrouilles de Rudy, Marie Ndiaye imagine que la magie animiste offrira la porte de salut … Le procédé paraît incongru, comme une pirouette inattendue, que le lecteur acceptera comme un clin d’œil. Curieusement, le récit reste en suspens, sur ce contrepoint en forme d’épilogue qui suggère l’apaisement d’une fin de crise ésotérique…

Khady est la troisième femme « puissante » de l’ouvrage. Ce récit, le plus court, est peut-être le plus dense et le plus prenant. Même si Khady Demba n’est pas une femme triomphante, elle possède une force structurante qui lui permet de survivre à tous les malheurs, toutes les humiliations, les abandons et les trahisons :
«
De telle sorte qu’elle avait toujours eu conscience d’être unique en tant que personne et, d’une certaine façon indémontrable et non contestable, qu’on ne pouvait la remplacer, elle Khady Demba, exactement, quand bien même ses parents n’avaient pas voulu d’elle auprès d’eux et sa grand-mère ne l’avait recueillie que par obligation – quand bien même nul sur terre n’avait besoin ni envie qu’elle fût là. »
Khady est veuve d’un homme bon, un mari imposé qu’elle a appris à aimer après sa disparition soudaine, alors qu’elle est obligée de vivre auprès de sa belle-famille haineuse et mesquine.
« Ce n’est qu’après la mort de son mari, de cet homme si bon, si pacifique qu’elle avait eu pour mari trois ans durant, qu’elle prit la mesure de la patience de cet homme, une fois, que, arrachée à sa hantise, elle fut redevenue elle-même… »
Petite malice de l’auteure, Khady Demba apparaît furtivement dans le premier chapitre du roman, furtivement, sous l’identité de la domestique du père de Norah, qui veille sur les deux sœurs cachées. De même, la Fanta du second récit sera citée comme cousine lointaine à contacter en arrivant en France. Car la tragédie de Khady se noue quand sa belle famille la chasse, organisant sommairement son exil en Europe, chez cette vague parentèle réputée installée dans le confort européen grâce à son mari. Là s’arrête toutes connexions entre les trois femmes.
Incapable d’entendre et de comprendre les tours et les détours que lui jouent ses beaux-parents, Khady réagit à l’instinct, et s’éveille à la conscience d’exister ; pour la première fois, elle prend des décisions la concernant, et s’extasie de ressentir l’émergence de sa propre volonté.
« …La disparition de cet homme bloqua le cours apaisé, studieux, absorbé de sa pensée nouvellement soumise et canalisée et Khady retomba dans les brumes vaguement angoissées de ses rêvasseries monotones.
Elle se laissa tomber à terre, se pelotonna sur son ballot.
Ni éveillée ni somnolente elle demeura ainsi prostrée, presque inconsciente de ce qui l’entourait et seulement accessible aux sensations de chaleur, puis de faim et de soif qu’elle éprouvait du fond de son inertie entrecoupée de soubresauts anxieux, jusqu’à ce qu’un soudain remue-ménage l’obligeât à lever la tête, à se dresser sur ses pieds. »


Consciente de son ignorance, c’est à un viscéral instinct de vie que Khady obéit en sautant de la barque qui la mènerait à coup sûr au trépas. Elle s’en sort avec une blessure qu’elle est incapable de soigner et qui handicape lourdement la suite de son périple, car elle ne peut plus échapper à l’obligation de cheminer, vers un ailleurs qu’elle ne sait pas imaginer. Le voyage, la pérégrination se suffit à elle-même, elle devient la vie de Khady, avec sa charge d’aléas, de douleurs et de trahison, d’agressions et de périls. Mais en elle s’est levée une certitude inébranlable qui lui permet de tout absorber, de survivre en dépit de tout :
« Au vrai, elle ne regretterait rien, immergée tout entière dans la réalité d’un présent atroce mais qu’elle pouvait se représenter avec clarté, auquel elle appliquait une réflexion pleine à la fois de pragmatisme et d’orgueil (elle n’éprouverait jamais de vaine honte, elle n’oublierait jamais la valeur de l’être humain qu’elle était, Khady Demba, honnête et vaillante) et que, surtout, elle imaginait transitoire, persuadée que ce temps de souffrance aurait une fin et qu’elle n’en serait certainement récompensée (elle ne pouvait penser qu’on lui devait quoi que ce fût pour avoir souffert) mais qu’elle passerait simplement à autre chose qu’elle ignorait encore mais qu’elle avait la curiosité de connaître. »

Armée de cette certitude, Khady affronte la suite logique et tragique de son destin.
Le contrepoint épilogue ne nous consolera pas du poids de sa disparition, mais s’inscrit dans la logique implacable d’une humanité cruelle où la vaillance et l’honnêteté ne sont pas nécessairement les valeurs salvatrices.

Sort-on comblé d’aise de la lecture d’un tel ouvrage ?
Assurément non, et ce, pas en raison du fond des histoires mises en mots par Marie Ndiaye. D’ailleurs, les deux premières femmes assurent la part positive de leur destin, et Khady, on l’a vu, s’impose par sa dignité. Alors où réside la lourdeur du récit ?
Peut-être l’avez-vous pressenti à la lecture des extraits dont j’ai émaillé cette note : Marie Ndiaye affecte les longues, très longues phrases qu’elle maîtrise parfaitement. Mais cette logorrhée savante fatigue le lecteur, elle le presse de se sentir « à la hauteur » du style, elle induit l’appartenance du lectorat à un haut niveau de langage… Pour être honnête, je me suis sentie lasse du procédé, au détriment de la sensibilité compassionnelle à l’égard du destin de ces femmes. La littérature n’est pas un exercice grammatical; le lecteur prêt à s’immerger dans l’univers d’un auteur se lasse vite s’il est amené à être conscient de son effort. Les pères fondateurs de notre littérature romanesque, Balzac, Hugo, Proust ou même Simone de Beauvoir n’ont jamais produit cet effet d’élitisme, quant à ma modeste expérience de lectrice.
Autant les trois destins de ces femmes apparaissent comme les témoins indispensables d’une société qu’il nous appartient de comprendre et d’accueillir, autant l’art précieux de Marie Ndiaye établit un écran entre les mots et notre cœur. Dommage.

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Mardi 30 mars 2010 Par gouttesdo dans Littérature

Ruiz Zafon – Le jeu de L’ange

Robert Laffont
ISBN : 978-2-221-11169-7
Année 2009 pour la traduction, 2008 en traduction originale El Juego del Angel

À observer la couverture de l’édition Robert Laffont, le lecteur sait déjà que l’atmosphère embrumée de Barcelone sera au cœur du roman, la ville oppressante à l’instar du roman précédent de Carlos Ruiz Zafon, l’Ombre du vent.

Nous étions nombreux, je pense, à attendre la traduction de ce second roman de Carlos Ruiz Zafon, victimes d’une addiction à l’univers fascinant mis en scène dans l’ouvrage précédent. Le jeu de l’Ange nous permet de plonger à nouveau dans Barcelone, et d’y retrouver maints repères qui accrochent les deux romans comme deux wagons d’un même train dévalant les voies pentues et tortueuses de la même ville… Sauf que Carlos Ruiz Zafon nous surprend en remontant le temps. L’Ombre du vent nous emmenait sur les traces de Daniel Sempere dans l’atmosphère suspicieuse du franquisme des années 1950, alors que le spectre de la guerre civile empoisonnait par la défiance et la terreur les investigations du jeune homme. Le jeu de l’Ange se situe dans une période largement antérieure, le roman s’ouvre en 1917, où le narrateur a alors 17 ans. David Martin, orphelin miséreux, bénéficie d’une première chance grâce à l’amitié d’un dandy fortuné Pedro Vidal, journaliste à « la Voz de la Industria ». L’influence de Pedro Vidal lui vaut sa première expérience d’écrivain, et sera déterminante tout au long du récit.
Au fil des souvenirs qu’ordonne David, nous sommes invités à retrouver le cimetière des livres oubliés et son atmosphère étrange. Devinez qui intronise le jeune garçon dans le labyrinthe mythique de la culture universelle ? Mais oui, vous pressentez bien, il s’agit d’un généreux libraire nomme Sempere ! Je ne connais pas l’Espagnol, mais mes souvenirs de latin me ramènent à l’étymologie de « semper =toujours » et je ne peux pas imaginer que ce patronyme n’y trouve pas sa source… Le lecteur avisé se livrera donc à une petite gymnastique salutaire pour découvrir que cet humaniste ne peut-être que le grand-père du Daniel Sempere de l’Ombre du vent… Voilà bien la construction d’un univers qui met en place une généalogie romanesque sans pour autant créer des ponts qui gêneraient l’accès à un ouvrage faute d’avoir lu le précédent. Je ne sais si Zafon a l’intention de créer une saga, mais ces deux romans peuvent fonctionner indépendamment.

L’enfance misérable de David s’est construite à travers le prisme fondateur des Grandes espérances de Dickens. Il est en droit de s’attendre à la réalisation de son rêve. Hélas, la misère et la mesquinerie humaines lui collent à la peau. « Dans le monde où je vivais, les espérances, grandes et petites, devenaient rarement réalités. » Il est le personnage que le destin englue inévitablement dans la noirceur; par ailleurs, son attirance pour le fantasme mélodramatique lui permet de trouver le moyen de survivre et même de concrétiser un de ses nombreux rêves. Sous le pseudonyme d’Ignatius B. Samson, David écrit des romans à deux sous pour des éditeurs à la moralité douteuse. Ce succès peu glorieux offre en compensation les moyens d’habiter une demeure aussi mystérieuse qu’imposante, où il s’isole alors, inconscient de la destruction personnelle qui le gagne… David et Pedro Vidal conservent leurs liens d’amitié, fondés sur une estime réciproque, et si le lecteur ignore encore les raisons de l’intérêt que le dandy fortuné lui voue, nous n’ignorons pas que le luxe dans lequel il vit stimule l’ambition du narrateur. D’autant que sans oser y donner libre cours, David et Cristina, la fille du chauffeur de Pedro, ressentent une forte attirance.
La destinée de notre narrateur s’assombrit encore quand il se découvre malade et condamné. Pourtant, il croise à plusieurs reprises un étrange personnage insaisissable, Andréas Corelli, éditeur à Paris, qui lui laisse entrevoir une possibilité de collaboration pleine de promesses… Corelli lui adresse des missives ornées d’un ange, mais ses apparitions se nimbent d’un sentiment tenace de malaise, malgré la guérison soudaine de notre écrivain…

Carlos Ruiz Zafon mène sans repos ses lecteurs dans les dédales d’une intrigue qui se resserre de plus en plus. L’atmosphère du décor urbain, les brumes polluées émanant du port autant que des usines, les quartiers sinistres ou luxueux juxtaposés sur le relief de la cité en un labyrinthe morbide, l’omniprésence de la nuit dans laquelle évolue le plus souvent le narrateur, tous ces éléments créent un monde à la limite du rationnel. La comparaison avec l’ouvrage précédent s’impose encore, dans les scènes d’obscurité ambiante où suinte la noirceur des âmes. David n’est pas un « bon jeune homme », il s’oublie dans les arcanes des passions qui le dévorent. Quand il rencontre une bonne fée en la personne de la jeune Isabella, son premier réflexe est de la repousser, malgré l’intervention du bon libraire Sempere, qui continue de veiller sur David comme sur un filleul. Celui-ci semble doué pour refuser le bonheur, et quand il passe enfin à portée de main… D’autres événements étranges, apparemment fortuits, dressent alors autour du personnage une spirale d’inquisition, un maillage de doutes insidieux sur la nature humaine, une suspicion infernale plus qu’angélique sur la tournure des péripéties.

Avec ce roman étrange où la narration navigue entre confession néoréaliste et intrigue occulte, Carlos Ruiz Zafon confirme son talent de conteur fascinant à l’univers très personnel. En quelques phrases, dès le premier chapitre du roman, il établit un univers précis et cohérent, il donne vie à des personnages englués dans leur fatum, scellés aux trottoirs de la ville omniprésente. Impossible d’échapper à la cité tentaculaire, si ce n’est pour mieux se heurter à la cruauté du destin. Si vous n’êtes pas d’humeur romanesque, sans doute cet univers vampirisant vous semblera parfois lourd, et le flirt ambigu que l’auteur mène avec le fantastique peut vous déranger. Mais si vous acceptez les règles du jeu, vous suivrez avec délices l’ensorcelante partie qui livre le narrateur aux forces de l’Ange.

Évidemment, l’homme qui confère à Barcelone une telle intensité dramatique est catalan.
Carlos Ruiz Zafon est né en 1964. Il se lance très tôt en Écriture, puisque son premier roman voit le jour quand il n’a que 14 ans…
Après un passage dans la publicité, Carlos Ruiz Zafon connaît un premier succès en 1993 avec son quatrième roman, El principe de la niebla (Le prince du brouillard) qui remporte en 2000 le prix de la jeunesse d’Édebé.
Une nouvelle carrière de scénariste s’ouvre alors pour Carlos Ruiz Zafon, qui émigre à Los Angeles, d’où il poursuit en parallèle son œuvre personnelle. Le considérable succès de l’Ombre du Vent, couronné du prix Planeta en 2004, vaut au roman d’être traduit du Castillan en Anglais, français, allemand et …Catalan !

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Dimanche 28 mars 2010 Par Lady Dylan dans Littérature

Barjavel – La nuit des temps

C’est un liLa nuit des tempsvre à lire à quinze ans. Non qu’il soit trop tard ensuite, non que son style puisse nous paraitre trop simple, que son intrigue perde de sa valeur. Mais c’est à cet âge qu’on est le plus réceptif au romantisme puissant de La nuit des temps de Barjavel.

Il ne s’agit pas seulement de l’histoire d’amour entre Simon le scientifique et Eléa, la femme sublime qu’il a découvert dans les profondeurs de l’Antarctique et qui semble venue du passé. Il y a un romantisme fou dans la description du monde d’où vient Eléa, une société parfaite.

Pas de divorces dans ce pays (appelé Gondawa) où les futurs amants sont désignés par un ordinateur et élevés ensemble. Pas de faim car ils possèdent une technologie qui leur fournit des biens tant qu’il en faut. Tout le monde peut vivre dans la paix. Mais Enisoraï, un autre pays immense, n’a pas aussi bien réussi et les menace de la guerre…

Romantisme dans la révolte de la jeunesse de Gondawa contre l’arme solaire développée en mesure de dissuasion contre Enisoraï (parallèle évident avec la bombe atomique, par contre la révolte des jeunes était visionnaire et n’a pas été inspirée par mai 68, le roman ayant été achevé en 1967).

Grâce aux souvenirs d’Eléa on suit donc en parallèle deux époques qui se répondent et qui implosent, explosent. L’écriture est sans fioritures mais sublime, peut-être parce que l’histoire en elle-même est terriblement poétique.

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Vendredi 26 mars 2010 Par Novembre dans Littérature

Steinbeck – Rue de la Sardine

Toujours sur ma bonne lancée, je suis allé me fournir en romans de Steinbeck, et je dois avouer à tous que je ne suis vraiment pas déçu. Là, il s’agit de Rue de la Sardine, un roman qui expose à son lecteur la petite vie peu banale d’une rue  à Monterey, en Californie. On y retrouve de ces personnages à la fois normaux et étranges, typiques de Steinbeck, avec quelque chose d’attachant, de sensible : Dora et son lupanar, Lee Chong et son épicerie, Doc et son laboratoire, Mack et ses copains, qui résident libres et heureux au Palais des Coups. Pas vraiment d’intrigue principale, comme à l’habitude, sinon la vie du quartier. La force du livre réside dans l’entremêlement de dizaines de courts récits, des petites histoires relatives au quartier ou aux personnages principaux. On suit tout de même l’incroyable motivation de Mack et ses amis à organiser quelque chose de grand pour Doc, car « c’est un chic type ». Mais l’idée se solde bien souvent par un cuisant échec.

Le style Steinbeck est extraordinaire. Il est à lui seul reconnaissable entre tous. Non seulement au niveau de la plume, qui n’a rien à se reprocher, glissant de somptueuses descriptions à des formulations d’un humour sans équivoque, mais aussi dans le scénario : le lieu et la description que Steinbeck en fait, même chose pour les personnages, tout baigne dans une innocence extraordinairement soufflante et attachante. Steinbeck nous montre que les rapports humains, tout comme l’authenticité des caractères ne sont pas tant à déplorer que cela dans ce monde et qu’une alternative à l’empoisonnement de la société est toujours possible en chacun de nous.

Un livre pas comme les autres, donc forcément à lire. Du très bon.

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Mercredi 24 mars 2010 Par A. dans Actualités, Art pictural, Cinéma

La Rafle, un film de Rose Bosch

La rafle afficheAu pays de l’évènementiel, le cinéma doit sans doute être le président, si ce n’est le dictateur tant il sait effacer les autres formes d’art et d’expression dans ce domaine. L’association évènement cinématographique et seconde guerre mondiale on est sur de plus d’accéder à un respect de circonstance d’une part, et de l’autre faire couler de l’encre. Celui de ce début 2010 a un nom plus qu’évocateur – La Rafle – et a l’ambition de marier toile historique (la rafle du Vel d’hiv) et fiction. Présenté comme unique film traitant de ce fait de l’Histoire « peu connu » (pour les plus de 25 ans il semblerait car il est maintenant au programme d’Histoire en troisième et en terminale) mais aussi comme déchirant, puissant et j’en passe. Il est vrai que des films avec les mêmes ambitions ont rencontré un franc succès et sont restés gravés dans les mémoires comme des films d’une extrême finesse (l’exemple le plus évident étant La Vie est Belle de Benigni). Dans cette tâche difficile, une ligne de conduite à respecter est nécessaire. Ainsi, savoir où arrêter une simple énonciation de faits historiques et où insérer la fiction, dans quelle proportion et par quels procédés est l’essentiel du travail du réalisateur qui alors fait de son film une alchimie savante toujours à la limite du raté et du génie.

La Rafle est-il un exemple de cette alchimie ? Au risque de me faire traiter d’insensible : certainement pas. Il faut dire que sans être persuadé du raté de ce film, je partais avec un sérieux a priori. La bande annonce m’avait semblée chargée d’une émotion dérangeante, non pas par la brutalité des faits qui sont décrit mais par son côté factice.

La vision du film amplifie cette sensation. On assiste à une surenchère de pathos. A la tragédie de la rafle – qui aurait sans nul doute suffit à elle-même – se rajoute les ficelles grossières de toutes les techniques (ou plutôt astuce) possible et imaginables ayant pour but de faire pleurer le quidam : que ce soit le petit garçon plein d’innocence et de phrases naïves, ou encore la gentille (vraiment gentille) infirmière qui se met au même régime que les détenus pour montrer au préfet que c’est très vilain ce qu’ils sont en train de faire les français… L’apothéose reste quand même lorsque le nounours du petit tombe sur le quai de gare alors qu’il est enfourné dans un wagon de déportation. Les acteurs livrent toutefois une prestation convenable. Mélanie Laurent, dans le rôle de l’infirmière, joue… Mélanie Laurent, Gad Elmaleh quant à lui est juste, Jean Réno aussi sans être transcendant et les gamins ne sont pas mauvais, même plutôt crédibles. Mais, cela ne fait rien, on perd le but premier par ces égarements narratifs à la fois faciles et extrêmement lourds.

La rafle en elle-même ne constitue, d’ailleurs, pas l’essentiel du film. Après une longue introduction montrant une certaine douceur de vivre dans un Montmartre des plus pittoresques (dans lequel plane tout de même une certaine peur) entrecoupée de très (trop) courtes scènes de réunions entre le chef de la Gestapo et les Allemands d’un côté et Pétain et Laval de l’autre, planifiant la rafle ; la nuit du 16 au 17 juillet est vite résumée (presque bâclée). S’en suit la captivité dans le vélodrome d’hiver, un peu plus longue mais principalement centrée sur le personnage de Mélanie Laurent et le seul médecin autorisé à officier (Jean Réno). Au final, on ne ressent pas vraiment la longueur de cette captivité et si l’arrivée de l’eau avec les pompiers est montrée comme salutaire, on n’en saisit pas vraiment l’enjeu. Le reste du film se passera dans un camp de déportés dans le Loiret et, en termes de temps, sera aussi important que tous les évènements énumérés.

Face à ce déséquilibre on se demande ce qui est privilégié : l’Histoire ou la portée dramatique que l’on peut en retirer. La légitimité du format film est d’autant plus discutable lorsque l’on ne comprend pas vraiment où la réalisatrice veut en venir montrant Pétain hésitant, même trahit par Laval qui prend la décision de son propre chef de livrer les enfants. Encore plus déroutant : dans les scènes suivantes, Pétain semble agir comme si tout était normalement, du moins sans tromperie. Ce changement d’attitude peu compréhensible, se retrouve dans l’attitude du policier en charge du camp des déportés qui affiche un air affecté, presque défait face à l’ampleur de ce qui se passe dans le vélodrome d’hiver pour se révéler froid, presque tyrannique, à la fin.

Autre point reprochable, les scènes avec Hitler qui sont simplement inutiles. Si l’on peut pressentir la volonté d’afficher son inhumanité (qui n’a aucun besoin d’être montrée) en opposant sa villégiature et la captivité du groupe de juifs que l’on suit, ces scènes sont totalement ratées, molles, vaines et font se perdre encore plus le film.

A la sortie de la salle, et suite à la fin honteuse – dont je ne souhaite pas dévoiler le secret tellement elle vous fera bondir de votre fauteuil – je me suis demandé dans quelle mesure n’aurait-il pas été préférable, ou judicieux, d’adopter le format du documentaire, ou du moins du docu-fiction pour traiter d’un évènement tel ?

Lorsque je vois en interview Sylvie Testud (qui joue un très court rôle) défendre le film en disant que c’est le premier film traitant de cet évènement, j’en suis tout à fait convaincu : ce film ne nous montre pas ce qu’à été la rafle du Vel d’hiv ; il en résume les tenants et les aboutissants, brosse très largement sa mise en application et noue le tout d’une fiction des plus caricaturales et ainsi ne réussi pas à livrer un témoignage de ce qu’a été cette rafle. Et, de fait, cette espèce de supercherie historique échoue précisément là où elle pense réussir.

Peut-on romancer l’histoire ? La question est légitime. Il faudrait visionner à nouveau des films comme La Vie est Belle pour savoir. Mais si l’on reconsidère, avec du recul, le parti pris par Tarantino avec Inglorious Basterds, décidant d’ignorer toute trace historique dans son film, on peut l’estimer plus pertinent car ne se perdant pas à la recherche d’une ligne de conduite, ou, du moins, à la recherche de légitimité.

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