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- Sartre – Les Mains sales
- La Rafle, un film de Rose Bosch
- Van Gogh, un film de Maurice Pialat
- Ghost Writer, un film de Roman Polanski
- Shutter Island, un film de Martin Scorsese
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Sartre – La nausée
La Nausée, c’est en quelque sorte ce qui a permis à Sartre d’exploser dans le monde littéraire, et qui nous a fait observer les premiers prémices de la pensée existentialiste sartrien dans la littérature. Tout commence à Bouville, une petite ville portuaire imaginée par Sartre, où Antoine Roquentin, après avoir vécu de voyages dans sa jeunesse, s’est installé et s’adonne à des recherches sur le marquis de Rollebon, afin de rédiger un mémoire sur la vie de ce dernier. Jusque là tout va bien… Mais un jour, et c’est ainsi que démarre concrètement le roman, Roquentin va décider de commencer à écrire un journal, après s’être aperçu d’un net changement dans sa perception des objets de la vie courante. Il semble à Antoine que chaque objet lui est indifférent, comme mu par une vie propre, et malgré tout l’effort qu’il y met, chaque fois qu’il essaie de se représenter l’objet en question, son nom, ses caractéristiques, et son utilité, celui-ci dégage alors un étrange malaise, une Nausée, et disparaît jusqu’à son nom, dans l’esprit de Roquentin. Il y a en face de lui, un monde inanimé, inaccessible, incompréhensible, comme autre. Petit à petit, ce ne seront plus les objets, mais lui-même qui va perdre de son sens, et provoquera en lui cette Nausée caractéristique à sa vision imposée du monde… Face à l’amour, aux corps mêmes, Antoine ne peut plus rien. Face à lui même, à la vie, aux choses non plus. Il est sans arrêt baigné par le malaise et le dégoût. Jusqu’au jour où il comprend que le retour à la normale, et sa propre réalisation même, passeront peut-être par la création d’une œuvre romanesque, faite pour déranger et faire réfléchir ses lecteurs.
L’approche de la conscience et de la contingence dans la Nausée est particulière à Sartre, puisqu’elle sera au centre de son œuvre philosophique existentialiste. Pour élaborer son premier roman, après avoir publié plusieurs essais philosophiques sur l’imaginaire, Sartre étudiera tout particulièrement Husserl et sa phénoménologie. On peut penser que c’est en quelque sorte ce roman qui lui a donné l’occasion d’exprimer ses propres idées autour de l’énonciation brève d’un concept nouveau. Quoiqu’il en soit, Sartre aura incontestablement marqué la littérature et la philosophie de son temps. Même en dehors de toute culture philosophique, son roman est très largement ouvert et compréhensible, pour tous les esprits, en restant très clair sur les sentiments et ressentis du personnage. Comme on l’a vu précédemment avec Les Mains sales, Sartre est un pluridisciplinaire, et c’est sans doute cette capacité, ce talent, qui lui a permis d’exploser aux yeux de tous, comme un grand homme de lettres et d’esprit.
Cependant, je n’ai pas fini. Certes, pour l’anniversaire de la mort de Sartre, j’aurais pu être hyper sympa et me contenter de lui jeter des fleurs, comme l’ont fait des milliers avant moi. Cependant, et je sais que je ne suis pas non plus le premier à le faire, malgré tout le respect que j’ai pour la Nausée, je me dois de mettre au point une petite critique. Il y a en effet plusieurs points sur lesquels on peut se permettre de petits reproches. Tout d’abord, la vraisemblance. La vraisemblance de la nausée en elle-même : il faut imaginer un bonhomme, qui ne fait à peu près rien du tout de sa vie, qui se met à réfléchir sur son existence malgré lui, car c’est effectivement un galet qui sert de déclic, et que la notion d’existence dans sa propre existence est existante, ce qui semble fondamentalement affreux et dégoutant. En fait, la réaction de Roquentin, son parcours, je le vois plus comme une prise de tête un peu personnelle, sur le fait d’exister; le tout autour de questions somme toute assez simplistes : qu’est-ce que tu fous là coco ? quel sens à ma vie ? est-ce que ce galet existe ? ce galet existe un galet ? est-ce que j’existe ? suis-je un galet ? Je pousse la critique dans la caricature, certes, et mes compétences en philosophie ne me permettent sûrement pas d’apprécier toutes les idées et la réflexion de Sartre. Cependant, en bon littéraire que je devrais être, je me dois de donner un point de vue de littéraire, c’est à dire de lecteur lambda, pas forcément fanatique d’existentialisme. Pour ma part, niveau questions sur l’existence, je me contenterai plus facilement de la Chute, de l’ami Camus.
Bon, ceci dit, la Nausée reste un livre très intéressant, et comme je l’ai dit précédemment, accessible. Ce sera même parfois cette forme un peu fantaisiste, de la ville inventée, de la Nausée un peu retentissante, qui pourra plaire au lecteur. L’important est toujours de se faire son avis par soi-même, et en tant que classique, si vous ne l’avez pas chez vous, filez l’acheter !
Sartre – Les Mains sales

Jean-Paul Sartre s’est envolé le 15 avril 1970, il y a maintenant quarante ans. Tout au long de la semaine, le Hangar lui rend hommage en vous proposant de découvrir plusieurs de ses œuvres.
Lorsqu’il fait paraître Les Mains sales, en 1948, Jean-Paul Sartre est déjà un homme de lettres mainte et mainte fois reconnu, tant dans la littérature, que dans le théâtre et la philosophie. Cette pièce, mise en scène pour la première fois par Simone Berriau au Théâtre Antoine le 2 avril de cette même année, relate le questionnement politique de Sartre quant au communisme et notamment à l’idée de Parti et tout ce qui s’y lie irrémédiablement. Prenant dans ses réflexions l’apparence du personnage de Hugo, un jeune intellectuel issu du milieu bourgeois, il mêle dans la pièce réflexion existentialiste et questions sur l’intérêt et l’évolution du parti politique. Hugo, dans le premier tableau, vient à peine de sortir de prison pour bonne conduite, deux ans après avoir assassiné Hoederer, un des pontes du Parti prolétarien en Illyrie (pays inventé par Sartre) sur l’ordre de Louis et Olga, deux autres militants très actifs. L’histoire se passe pendant la seconde guerre mondiale, dans un contexte que l’on connaît où s’opposent force alliées, communistes et fascistes, au point de vue idéologique. Hugo se rend donc chez Olga, chez qui se tient le siège clandestin du Parti. Cette dernière lui fait passer un petit questionnaire sur les véritables raisons qui ont poussé Hugo à tuer Hoederer. Au Parti, il semblerait qu’on doute de lui désormais, malgré le grand sacrifice auquel il a consenti. Dans les tableaux suivants, on retrace l’histoire de Hugo : différentes questions d’ordre politique traverseront la pensée de Sartre. Tout d’abord, peut-on tuer un individu dans l’intérêt d’une idée politique ? L’intérêt d’une idée politique est-il d’ailleurs légitime ? Y’a-t-il une vérité politique ? Puis, viendront s’ajouter à ces questions le malaise existentialiste face à l’action, que l’on retrouve aussi dans La Nausée.
Il serait dommage de révéler tous les éléments de l’action. Cependant cette pièce est très prenante et on ne peut que conseiller de la lire car, même si on peut ne pas adhérer à l’engagement politique, et voire philosophique, dans le théâtre, ce n’est jamais du temps perdu. On ressent néanmoins toute la force de Sartre et son activité dans la vie de la pensée dans son époque, avec toujours la volonté de faire réagir son public.
Ionesco – Le roi se meurt
Qui n’a jamais rêvé de posséder et de contrôler tout, absolument tout ce qui l’entoure, tout ce qu’il connait et ne connait pas, tout ce qui est visible et invisible, matériel et immatériel ?
Dans Le roi se meurt Ionesco nous livre la plus étrange et la plus marquante des leçons de morale en immortalisant l’homme et son égocentrisme dans le personnage principal qui est Le Roi. Le roi va mourir. Ses deux reines, son médecin, le garde et sa servante Juliette partagent avec lui les dernières heures de sa vie. Le roi – l’homme – est mis à l’épreuve, il est comme une bête dans une cage enfermé sans aucune issue possible dans son corps qui s’engourdit et endolorit à chaque instant. Ses jambes le lâchent, sa tête aussi : exposé dans son malheur devant les personnages qui sont ses plus fidèles compagnons, et devant le public, le roi Bérenger refuse d’admettre la réalité en passant par trois étapes qui se succèdent à travers toute la pièce : le refus de l’évidence, la révolte, et enfin la résignation.
Nous retrouvons Bérenger, ce héros récurrent dans les pièces de Ionesco notamment dans Tueur sans Gages ou Rhinocéros. Le choix d’avoir donné au Roi de la pièce ce nom déjà plus d’une fois utilisé résout le problème de l’identité du personnage d’un façon très simple : il la supprime. En effet, Ionesco pousse sans cesse à l’extrême dans ses pièces les deux valeurs fondamentales du théâtre de l’absurde qui sont la destruction de l’identité du personnage, et la destruction de toute forme de communication. Malgré la cohérence et la répartition équitable des dialogues, nous sommes confrontés à un monologue plaintif continuel du roi, qui à tout prix cherche à se sauver; les autres répliques, celles des reines Marie et Marguerite, du médecin et même du garde sonnent vide. Nous sommes contraints de nous identifier à ce Roi égoïste et mourant et au fil des pages – et je pense, au fil de la représentation même si je ne suis pas allée voir une seule représentation de la pièce – ce n’est plus lui qui se retrouve coincé sur scène devant sa propre fin, mais nous, lecteurs et spectateurs qui nous retrouvons cloitrés dans une salle de théâtre devant l’absurdité de l’égocentrisme humain. A travers cette courte pièce très agréable et bouleversante, Ionesco recouvre les origines du théâtre dramatique en employant d’une façon totalement revisitée la méthode de la catharsis.
Autres œuvres de cet auteur : la Cantatrice Chauve
Prologue, par Kapitolina
D’où me vient le verbe ?
C’aurait pu commencer comme ça
Dégoupille-moi la bouche.
De mes gencives, de mes dents, de mes lèvres
Je broie
les prémices de la fin des mois
des mois sans matière à faire
toi pour tous
tu colonialises mes fureurs.
Mars 2010.
Autre texte de cet auteur : Mon Leviathan domestique
Scanner – David Ayala, d’après Guy Debord
« Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image. »
La Société du Spectacle.

Par où commencer ? Il n’y a pas d’introduction à la dernière mise en scène de David Ayala. Le spectacle n’a pas attendu que l’on se trouve confortablement installé dans notre fauteuil pour débuter. On jette un dernier coup d’œil à son portable avant de l’éteindre, tandis que l’on tend une oreille vers la scène pour saisir des bribes de conversations déjà bien entamées entre plusieurs couples d’acteurs. Rien d’étonnant à cela si l’on peut admettre ce scandale : cette pièce se pose dans la continuité de notre quotidien, sans aucun ménagement.
« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles »
Ce spectacle, nous y adhérons depuis bien longtemps, mais ici, il n’est plus question de se familiariser avec cette idée. Pendant près de trois heures, impossible de se dégager d’une vérité au vitriol (quoique les moins aventureux auront toujours la possibilité de gagner la sortie en toute discrétion pendant l’entracte). La pensée corrosive de Debord est soutenue avec énergie par cette mise en scène qui ne fait pas dans l’économie de moyens. Mais que ceux qui se sont lassés de voir le théâtre contemporain recourir à tour de bras à l’audio-visuel ou à l’abolition du quatrième mur se rassurent, ici tous ces choix se trouvent parfaitement justifiés. Scanner va jusqu’au bout de sa cohérence avec la société du spectacle, dans le choix de montrer cette profusion d’images numériques et matérielles. Les pathologies de la société sont présentées tour à tour aux spectateurs à travers un filtre qui recouvre toute une partie de la scène. Loin de tamiser la réalité de la situation, le texte de Debord est placé sous une lumière blafarde qui n’est pas sans rappeler celle d’un laboratoire expérimental. Tout au long de la pièce, les acteurs alternent brutalement entre périodes spectaculaires et lectures dans la plus grande simplicité, extravagance et nudité. Ce processus instaure une digestion continue où la prise de recul ne se tient jamais très loin du plaisir que l’on prend à contempler des acteurs qui se donnent littéralement en spectacle.
Un jeu de miroir constant avec le spectateur, un véritable dialogue se met en place. Il est difficile de parvenir à garder pour soi une réserve qui n’a pas déjà été affrontée sur scène ou au cœur même du public. On nous propose d’entendre le témoignage de différentes personnes : Pourquoi se sentir ou non concerner par la société du spectacle ? Quelle raison aurions-nous de croire que les personnes présentent dans la salle, à l’évidence cultivées, informées, réfléchies, le seraient ? On nous invite à jouer avec les tabous. Le but du jeu étant de tirer au sort un mot directement en rapport avec la pièce, et de le laisser entrevoir aux autres en expliquant ce qu’il évoque pour nous. Difficile donc, de se calfeutrer dans son fauteuil. La réflexion se construit avec nous, spectateurs. Scanner n’est ni une démonstration rhétorique, ni un simple exercice intellectuel. Ici le théâtre retrouve sa raison d’être : gifler son public. Tous les éclats confus qui fusent sur scène convergent vers une seule énergie, la nécessité de se positionner, mais aussi la perspective de l’action. Parfois, la voix des morts résonne plus justement que celle des vivants. Inutile d’ailleurs, de recourir à l’intervention sur scène d’un Debord momifié – pour le coup un peu trop spectaculaire – afin de constater l’efficacité de ce théâtre quand il s’agit de retransmettre sa parole.
« Le spectacle se présente comme une énorme positivité, indiscutable et inaccessible. Il ne dit rien de plus que ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît»

Bien plus qu’une simple pièce à thèse, Scanner se veut l’illustration d’une pensée souvent jugée indigeste et élitiste. Elle reprend les grands thèmes de la critique Deborienne en les mettant en scène. Pour illustrer le fétichisme, les acteurs jouent une fête karaoké qui vire à l’orgie. Ce qui au début amuse le spectateur, finit par le dégouter et le choquer. Les acteurs dansent, s’embrassent, se bousculent, se déshabillent, hurlent… tout cela sur une musique électronique agressive. Au fond de la scène, des images défilent à toute vitesse : une vidéo de Sarkozy, une pub, une image porno, un monsieur muscle gonflé aux hormones, un abattoir où défilent des bêtes… Les images s’entrechoquent et créent une gêne palpable qui se répand dans toute la salle, ma voisine se retourne vers son conjoint et expire un « Pfff ». Le tour est réussi, par le biais de cet excès scénique, le public visualise son aliénation, le spectacle n’est plus un ensemble d’images mais un rapport social. Ces pratiques qui paraissaient cohérentes, rationnelles et nécessaires, semblent tout à coup répugnantes, inconsistantes et contraintes. On se sent écrasé par ce rapport de force, le mythe du spectacle s’effondre devant nos yeux en entrainant par là même la représentation fantasmée de notre puissance. La force de la pièce provient de ce court chamboulement, ce moment rare de pleine conscience. Au terme de la pièce, les acteurs invitent le public à poursuivre la critique en lui donnant une « perspective d’action ». Pour cela la pièce lance quelques pistes telle que la « dérive expérimentale » qui propose une réappropriation du milieu urbain à travers une promenade sans but, ni destination. Il s’agit ici de laisser libre cour à son instinct à ses envies, et de concevoir le déplacement comme un plaisir désintéressé où le hasard prend toute son importance. Cette recherche d’un comportement ludique et constructif permet une appréhension poétique du moment, hors de toute contrainte, de toute aliénation.
Par Chadagova et Kapitolina.





