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La double vie d’Anna Song – Minh Tran Huy
La double vie d’Anna Song ou l’étrange histoire d’un Amour sublimé: le destin d’Anna Song aurait dû être prodigieux, comme en témoigne, dès l’ouverture du roman, la publication d’articles extrêmement élogieux concernant l’enregistrement, ou plutôt les enregistrements des prestations pianistiques d’Anna Song, musicienne inconnue jusqu’alors. Ironie de l’histoire, Anna Song vient de décéder, alors même que le monde entier commence à entrevoir son talent et s’apprête à réparer les années d’oubli…
Parallèlement, nous entrons dans le récit de Paul Desroches, le mari de la défunte Anna. En une confession à cœur ouvert, le narrateur revient sur les circonstances de sa rencontre avec la toute jeune Anna, et l’enracinement de leur lien, avant même l’entrée à l’école.
« Je suis aujourd’hui cette conscience au milieu du vide, mais à l’époque je ne me doutais de rien, ma grand-mère tenait ma main dans la sienne et je ne savais pas que les notes de piano qui flottaient dans l’air et me parvenaient avec de plus en plus d’acuité tandis que nous avancions dans la rue, je ne savais pas que la profonde mélancolie qui donnait à cette musique l’ineffable douceur d’un chant marquait mon entrée dans un monde peuplé de choses aussi irréelles et attirantes que des licornes au pelage doré. Un monde où les ombres qui vous accompagnaient jusque-là n’ont pas d’autre choix que de disparaître pour céder leur place à de nouveaux mirages.
Ma grand-mère s’est arrêtée devant la maison d’où provenait la musique et m’a expliqué que la petite fille de Mme Thi jouait depuis qu’elle était toute petite. Elle était très douée, et avait ému tous les parents lors d’une fête de fin d’année, en juin dernier. … Et c’est ainsi que j’ai commencé d’aimer Anna avant même de l’avoir vue. »
Ainsi, le premier contact entre Anna et Paul naît d’une révélation musicale.
Au fil des chapitres, Paul développe les différentes étapes de cette amitié intense, il insiste sur les qualités musicales d’Anna, déjà fine musicologue. Il s’attarde sur le lien étroit entre musique et sentiment, jusqu’au départ de la famille Thi pour la Californie, où la jeune enfant prodige ne manquera pas d’entreprendre une carrière remarquable … Paul reste seul face au vide du départ, absence physique qui le laisse aussi démuni que lors du décès accidentel de ses parents, légèrement antérieur à sa rencontre avec Anna.
Minh Tran Huy sait jouer elle aussi à la perfection de son instrument, l’écriture. Par le récit de Paul, nous percevons l’intensité du lien qui unit ces deux enfants porteurs de blessures identiques : l’un arraché au cocon familial malgré les soins attentifs de sa grand-mère ; la seconde, bien que née en France, isolée de ses racines vietnamiennes, par l’exil que ses parents ont choisi. Paul comble l’abîme en sublimant Anna par son art; celle-ci nourrit son émulation du souvenir rapporté d’un Eden perdu…
Cette déchirure psychologique exacerbe le talent de la fillette, il inspire à Minh Tran Huy une éloquence toute musicale dont je souhaite souligner l’exubérance et la maîtrise linguistiques :
« Un répertoire pratiqué par Anna jusqu’à ce qu’elle n’ait même plus besoin de penser pour l’exécuter à la perfection ; combiner notes, nuances et silences était devenu aussi naturel pour elle que parler. La technique et le travail proprement dits étaient venus s’ajouter à une facilité et une dextérité hors du commun : Anna pouvait sur demande livrer une douzaine de versions d’une pièce pour piano, dont elle déstructurait et restructurait les harmonies avec une égale aisance, développant les accords en arpèges et n’hésitant pas à quitter la partition pour y glisser des improvisations qui s’y intégraient comme par magie. Elle supprimait ou au contraire ajoutait des fioritures- dans un joyeux et baroque ballet de trilles, de mordants et de grupetti- et maniait le staccato et le legato comme un acteur module ses attitudes et ses intonations pour correspondre aux souhaits du metteur en scène… »
Mais les premières fausses notes ne tardent pas à sourdre dans le concert des louanges critiques. Intercalés dans le fil des épisodes narrant l’amitié des deux enfants, la tonalité des articles parus dans différents organes de presse spécialisée introduit une disharmonie intrigante. Alors que le récit de Paul aborde la distance qui se crée entre les deux amis, les louanges s’effacent progressivement à la suite d’une révélation étrange au sujet des fameux enregistrements…
La lumineuse irradiation que les dons d’Anna projettent sur un avenir flamboyant se ternit de difficultés, l’ex-enfant prodige est trahie par son propre corps… Paul de son côté est inapte à construire une vie cohérente, dépossédé des forces vives que lui communiquait la présence d’Anna…
Le roman prend à ce moment un tour différent. Nous entrons dans un jeu d’arcanes insondables. Le récit de Paul Desroches déroule les difficultés d’Anna, son propre manque d’énergie pour mener sa vie vent debout, la distance qui s’établit dans les rapports des deux amis qu’un océan et un continent séparent.
À mesure que s’éteint l’éclat du prodige musical d’Anna, son parcours nous est livré par le récit de Paul ravi de retrouver la jeune femme.
Mais qu’en est-il vraiment ?
Comment a-t-elle pu se prêter aux manœuvres dévoilées?
Beaucoup de questions intriguent, dont les réponses ne seront dévoilées qu’en tout dernier lieu.
Ce roman agit sur le lecteur en usant d’un véritable sortilège, dû à la personnalité résolue et discrète cependant d’Anna Song. Mais ne vous y trompez pas, la vie d’Anna est double à plus d’un titre. Oui, ce roman a du charme, il nous semble en l’ouvrant que nous allons entendre une petite cantate innocente alors que l’écriture de Minh Tran Huy nous entraîne dans une suite de fugues entêtantes.
Idylle, par Christine Gouttefarde
Après nous avoir proposé une belle critique très originale de « La délicatesse » de David Foenkinos qui s’adresse à l’auteur, Christine nous livre un très beau texte qui dès la première ligne se met à couler devant nos yeux , puis dans nos veines pour enfin gorger notre cerveau de douce poésie.
C’est un filet qui source
Il fait perler vos yeux et rosir votre bouche
Un ru fragile s’écoule
Et tout à coup se penche et puis vacille et tremble
Le fond de l’âme coule
On résiste et sans plus de vouloir
On courbe l’échine
On s’incline
On se donne
De mots et d’étreintes le ruisseau
S’enfle il est fort
Il se gonfle et jaillit
Déborde et divague dans vos nuits qui tressaillent
Vos aurores qui s’échouent !
Son eau libre et folle
Contre les pierres se cogne
Les frôle les baise les cajole
Puis les creuse et ruse et sans pitié les rogne
Vous livrez à ses flots votre corps en lambeaux
Et vous lapez encore et encore les lames sans repos
Mais le torrent se lasse et bientôt se tarit
Vous guettez une goutte
Pour calmer votre soif
Vous sucez l’herbe sèche
Vous grattez dans la boue
Le torrent s’est tari
Déserté votre lit
Sur les galets
Vous pleurez
Vos larmes
Buvez.
Jacques le Fataliste et son maître – Denis Diderot
Et s’il me plaisait, moi, chers internautes, de ne pas vous parler du roman de Diderot, et de vous raconter plutôt ma journée d’aujourd’hui ? Que vous importe, après tout ?
Bienvenue dans l’anti-roman par excellence. Denis Diderot le commence en 1765 et le poursuivra jusqu’à sa mort en 1784. Et ce n’est que douze ans après sa mort qu’il sera publié. Curieux parcours…

Portrait de Denis Diderot, par Louis-Michel Van Loo, 1767
Déroutant du début à la fin, voici son incipit :
« Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut. »
Et l’histoire n’ira pas beaucoup plus loin. Le maitre et le valet marchent et Jacques propose de raconter ses aventures amoureuses pour passer le temps, mais jamais ils n’arriveront au terme de ce récit. Au fil de leur voyage, une multitude de récits annexes, eux-mêmes sans cesse interrompus, repris, ne respectant pas de chronologie, vont venir s’intercaler avec l’histoire de Jacques et de son maître. Et dans chacune de ces parenthèses, Diderot saisit une occasion d’exprimer ses idées sur différents sujets chers aux Lumières : matérialisme, anticléricalisme, mais aussi sexualité vont trouver leur place. La critique sociale de Diderot est évidente : c’est bien évidemment le valet qui surpasse le maître. La philosophie de Jacques : le monde est régi par le fatalisme qui détermine chaque être humain de mille et une manières.
Mais Diderot ne veut pas faire de traité philosophique sous couvert d’un roman. L’ironie de Diderot sur son époque est mordante, notamment sur les ecclésiastiques, débauchés et fourbes. Les situations rocambolesques et absurdes s’accumulent, sans parler de croustillantes maximes (« Je ne sais ce que c’est des principes, sinon des règles qu’on prescrit aux autres pour soi »). Ainsi notre Jacques, blessé, ne se soignera jamais mieux qu’à coup de bouteilles de vin. Sans parler de la manière dont il tombe amoureux, alors que la jolie servante frotte et frotte encore sa blessure sur sa cuisse… Diderot se permet d’ailleurs un bel éloge de la lascivité en littérature, une manière d’égratigner au passage les convenances hypocrites de la bonne société. Mais surtout, régulièrement, le narrateur intervient dans sa propre histoire, pour y faire des commentaires sur l’action, sur les discours des personnages, sur leur morale ou même sur un sujet parallèle. Une manière pour Diderot de briser l’illusion romanesque : non lecteur, tu ne t’installeras pas confortablement dans une reproduction de ton petit monde en mieux, où les décors, les actions et les personnages sont tous en rapport les uns avec les autres pour faire ce que Flaubert appellera « la pyramide », une construction bien cohérente, avec un début, un milieu et une fin. Non, ici, l’auteur peut décider de ne pas finir son histoire, ou d’en raconter une autre, tiens, pourquoi pas :
« Vous voyez, lecteur, que je suis en beau chemin, et qu’il ne tiendrait qu’à moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le récit des amours de Jacques, en le séparant de son maître et en leur faisant courir à chacun tous les hasards qu’il me plairait »
Roman polyphonique, roman rhapsodique, qui rassemble artificiellement et emprunte un peu de partout, tant à la comédie qu’au roman picaresque, ce livre est un patchwork, un ovni de la littérature française. Et pourtant ce n’est rien comparé à la Vie et aventure de Tristram Shandy de l’anglais Lawrence Sterne, dont il s’est largement inspiré. Digression tentante, mais je vous en fais grâce !
Rencontre du constant désir, par Dany Héon
Rencontre du constant désir
À Jeanne-Marie Rugira
Elle embrasse mon mouvement
Pour lui donner un second souffle
Me recycle dans l’orage pur
Et me laisse naître
Sur l’herbe fraîche et gorgée
Je goûterai les jours qui suivront
Ma saveur
Par des miettes de hasard
Qui n’ont de hasard
Que mon incapacité à les relier
J’ai le goût du sang neuf dans la bouche
Sève vivifiante et vigoureuse
Comme un dessein longtemps mûri
La vie me veut
En chair et en âme
Comme une femme désirante depuis longtemps
Sait reconnaître le moment opportun
Aujourd’hui elle m’apparut personnellement
De toutes les manières
Qu’elle a eu le loisir de choisir
Tout le monde croyait
Que je lisais paisiblement Cohen
Alors que je laissais ses effets
À cette leçon à propos
Prolongement des doigts
De ton amour maternel
Alors que je n’y pensais plus
Tout apparut soudain
Entre deux vers
Elle a dit, Sois pas niaiseux, Len.
Prends ton désir au sérieux¹
D’accord d’accord
Et puis
[…] pour ce qui est des femmes
et de la musique
il y en aura en abondance
au paradis¹.
¹Léonard Cohen, Livre du constant désir
Par Dany Héon.
Silence, patience…, par Betty Gini
Silence, patience…
Par la grâce des silences
Patience, patience…
On ne meurt que deux fois
Au cœur des draps de soie
De l’absence
Contre soi.
Et quand vient le silence
Patience, patience…
On entend les abois
Des sorcières au trépas
Qui dansent
Le Sabbat.
Et puis les heures avancent
Silence, silence…
Tout au centre de soi
L’étranger se déploie
Dans la démence
De nos émois.
Sur le pont d’innocence
Silence, patience…
Vos élans d’autrefois
Se souviendront de moi
Dans l’arrogance
D’un toujours là.
Par Betty Gini.





