Contes Cruels – Villiers de l’Isle-Adam
Par loyauté, je vous présente aujourd’hui l’auteur que j’ai le mieux connu. Jean-Marie-Mathias-Philippe-Auguste, comte de Villiers de l’Isle-Adam : son simple nom montre de quelle illustre connaissance il s’agit. Un aristocrate pur jus, royaliste, perdu au dix-neuvième siècle, époque bourgeoise par excellence, qui se décide une vocation littéraire et la suivra jusqu’à vivre dans la misère absolue.

Villiers de l’Isle-Adam représenté par Félix Valloton dans Le livre des Masques de Rémy de Gourmont
Ses premières poésies passent totalement inaperçues ; il se tourne vers le théâtre. C’est encore l’échec, les pièces sont sifflées, on quitte la salle. Il en tire les conclusions : ce siècle est tout simplement trop positiviste, trop stupide pour le comprendre. Son œuvre n’en est que plus grandiose ! Il commence à écrire des contes et des nouvelles dans la Revue des lettres et des arts. Enfin, en 1883, paraît le recueil des Contes cruels qui lui apporte le succès. Paradoxalement, c’est celui dans lequel il fustige le plus ses contemporains.
Vingt-huit contes, parfois plus proches de la nouvelle ou même de l’essai. Le recueil s’ouvre sur Les Demoiselles de Bienfilâtre, deux sœurs exerçant le plus vieux métier du monde. L’une d’elle va commettre une faute impardonnable : tomber amoureuse ! Vous rendez-vous compte ? Aimer gratuitement, quelle infamie ! Le ton est donné : avec ironie, cynisme, cruauté, l’auteur dépeint son siècle, mais aussi son idéal. Dès la deuxième nouvelle, on retrouve Véra, l’épouse adorée du comte d’Atholl, morte brutalement. Refusant la mort de sa bien-aimé, le comte continue à vivre comme si elle était toujours là, au point qu’elle semble réellement là… Le fantastique, voilà probablement ce qui fera connaître Villiers de l’Isle-Adam. On le retrouve dans L’Intersigne, où notre narrateur voit en rêve un terrifiant prêtre lui tendre un manteau, et qui ressemble étrangement son ami l’abbé Maucombe chez qui il loge. Mauvaise augure?
En bon symboliste, Villiers s’amuse à mettre en place des équivalences entre les valeurs les plus solides de son siècle et les plus sordides : dans A s’y méprendre, c’est un enterrement qui ressemble étonnamment à un rendez-vous de clients mondains. Avec désillusion, il déplore également l’intrusion du positivisme sûr de lui dans le sacré et le divin : les héros de Virginie et Paul ont un air de ressemblance avec les amoureux célèbres, mais Virginie ne donne sa main à travers la grille que si Paul y glisse de l’argent ; les galants qui emmènent les jeunes femmes au bal leur offrent de belles fleurs, sans se douter que ce sont les croque-morts qui récupèrent sur les tombes ces Fleurs de ténèbres, plutôt que de les laisser faner inutilement. Et l’on peut applaudir l’invention de L’appareil pour l’analyse chimique du dernier soupir, qui permet, en prédisant la fin de vie, de se familiariser avec le moment du deuil pour le rendre moins douloureux, banal en somme. Lorsque le monde est bien laid, apparaît une noble victime, tel ce Duke of Portland, qui donne de somptueuses fêtes dans son château où ses amis s’amusent en son absence pour cacher son lourd secret.
La valeur suprême qu’a corrompu son siècle, selon Villiers, c’est l’art. En témoigne La machine à gloire, cette machine cachée sous les sièges au théâtre qui produit de faux applaudissements pour pousser les spectateurs eux-mêmes à applaudir sans même savoir pourquoi, par simple mimétisme. Ou comment provoquer le succès à l’envi sans se soucier de la qualité de ce qui se passe sur scène. Aigri, Villiers, ou lucide ?
Pourquoi vous ai-je parlé de lui par loyauté ? Parce que j’ai passé un an et demi de recherches à essayer de comprendre ce qui se passait dans la tête de cet idéaliste, le tout s’étant terminé par un beau mémoire universitaire. Au final, c’est une vraie connivence que j’ai développée avec cet auteur qui, avec sa désinvolture à l’égard de toute ligne de conduite personnelle, philosophique ou artistique, voulait défendre « la plus belle des causes perdues ».
L’avez-vous lu ? Qu’en avez-vous pensé ?
Exprimez-vous !







Je n’en ai jamais entendu parler, je le connaissais juste de nom, mais ton article me donne envie de me procurer ses Contes Cruels, car j’y vois à travers ton article une parité avec les Diaboliques d’Aurevilly, je me trompe peut -être mais cette impression me donne vraiment envie de lire ce recueil.
Je n’ai pas lu d’Aurevilly (mais ça ne saurait tarder) mais je pense qu’en effet, on doit avoir des similitudes, ne serait-ce que par l’esprit décadent. Je pense que ça te plaira!
http://www.le-hangar.com/wp-includes/images/smilies/icon_lol.gifC‘est vrai, Mélusine, que cet article agit comme un bon ressort, pour donner envie de découvrir ou redécouvrir cet auteur fin et caustique. En fait, la seconde période du XIXème abonde en oeuvres courtes et ciselées: j’ai mémoire des nouvelles de Mérimée, ou théophile Gautier, totalement inconu aujourd’hui. À côté des nouvelles fantastiques de Maupassant. De la belle ouvrage!Comment réussir à tout lire???
Si vous aimez le dandy dépravé, un peu plus terre à terre cependant, allez faire un tour chez J. K. Huysmans
Il est – à notre plus grand malheur – impossible de lire ne serait-ce qu’une infime partie des choses intéressantes, tout simplement parce qu’il y en a trop. Je croule sous mon malheur du au manque de temps lorsque je vois les 31 (je viens de les compter !) livres qui trônent sur mon étagère, et j’ai envie de pleurer d’injustice lorsque je contemple savoureusement ma liste de lecture longue de 15 pages que je me suis fabriquée et que je ne cesse de compléter…
Mérimée ou Gautier pour moi sont des noms bien plus connus que Villiers ou que Nerval par exemple: Mérimée a inventé le mythe de Carmen et Gautier celui de la morte amoureuse. Ca ne passe pas inaperçu. Quant à Maupassant, là, on est dans le roi incontesté de la nouvelle française, et pas seulement pour le fantastique. Je l’ai découvert par ce registre, mais j’apprécie de plus en plus son réalisme.
Avoir une PAL et une LAL d’une longueur désespérante est notre lot à tous, Hazel. C’est une frustration permanente!