« Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image. »
La Société du Spectacle.

Par où commencer ? Il n’y a pas d’introduction à la dernière mise en scène de David Ayala. Le spectacle n’a pas attendu que l’on se trouve confortablement installé dans notre fauteuil pour débuter. On jette un dernier coup d’œil à son portable avant de l’éteindre, tandis que l’on tend une oreille vers la scène pour saisir des bribes de conversations déjà bien entamées entre plusieurs couples d’acteurs. Rien d’étonnant à cela si l’on peut admettre ce scandale : cette pièce se pose dans la continuité de notre quotidien, sans aucun ménagement.
« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles »
Ce spectacle, nous y adhérons depuis bien longtemps, mais ici, il n’est plus question de se familiariser avec cette idée. Pendant près de trois heures, impossible de se dégager d’une vérité au vitriol (quoique les moins aventureux auront toujours la possibilité de gagner la sortie en toute discrétion pendant l’entracte). La pensée corrosive de Debord est soutenue avec énergie par cette mise en scène qui ne fait pas dans l’économie de moyens. Mais que ceux qui se sont lassés de voir le théâtre contemporain recourir à tour de bras à l’audio-visuel ou à l’abolition du quatrième mur se rassurent, ici tous ces choix se trouvent parfaitement justifiés. Scanner va jusqu’au bout de sa cohérence avec la société du spectacle, dans le choix de montrer cette profusion d’images numériques et matérielles. Les pathologies de la société sont présentées tour à tour aux spectateurs à travers un filtre qui recouvre toute une partie de la scène. Loin de tamiser la réalité de la situation, le texte de Debord est placé sous une lumière blafarde qui n’est pas sans rappeler celle d’un laboratoire expérimental. Tout au long de la pièce, les acteurs alternent brutalement entre périodes spectaculaires et lectures dans la plus grande simplicité, extravagance et nudité. Ce processus instaure une digestion continue où la prise de recul ne se tient jamais très loin du plaisir que l’on prend à contempler des acteurs qui se donnent littéralement en spectacle.
Un jeu de miroir constant avec le spectateur, un véritable dialogue se met en place. Il est difficile de parvenir à garder pour soi une réserve qui n’a pas déjà été affrontée sur scène ou au cœur même du public. On nous propose d’entendre le témoignage de différentes personnes : Pourquoi se sentir ou non concerner par la société du spectacle ? Quelle raison aurions-nous de croire que les personnes présentent dans la salle, à l’évidence cultivées, informées, réfléchies, le seraient ? On nous invite à jouer avec les tabous. Le but du jeu étant de tirer au sort un mot directement en rapport avec la pièce, et de le laisser entrevoir aux autres en expliquant ce qu’il évoque pour nous. Difficile donc, de se calfeutrer dans son fauteuil. La réflexion se construit avec nous, spectateurs. Scanner n’est ni une démonstration rhétorique, ni un simple exercice intellectuel. Ici le théâtre retrouve sa raison d’être : gifler son public. Tous les éclats confus qui fusent sur scène convergent vers une seule énergie, la nécessité de se positionner, mais aussi la perspective de l’action. Parfois, la voix des morts résonne plus justement que celle des vivants. Inutile d’ailleurs, de recourir à l’intervention sur scène d’un Debord momifié – pour le coup un peu trop spectaculaire – afin de constater l’efficacité de ce théâtre quand il s’agit de retransmettre sa parole.
« Le spectacle se présente comme une énorme positivité, indiscutable et inaccessible. Il ne dit rien de plus que ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît»

Bien plus qu’une simple pièce à thèse, Scanner se veut l’illustration d’une pensée souvent jugée indigeste et élitiste. Elle reprend les grands thèmes de la critique Deborienne en les mettant en scène. Pour illustrer le fétichisme, les acteurs jouent une fête karaoké qui vire à l’orgie. Ce qui au début amuse le spectateur, finit par le dégouter et le choquer. Les acteurs dansent, s’embrassent, se bousculent, se déshabillent, hurlent… tout cela sur une musique électronique agressive. Au fond de la scène, des images défilent à toute vitesse : une vidéo de Sarkozy, une pub, une image porno, un monsieur muscle gonflé aux hormones, un abattoir où défilent des bêtes… Les images s’entrechoquent et créent une gêne palpable qui se répand dans toute la salle, ma voisine se retourne vers son conjoint et expire un « Pfff ». Le tour est réussi, par le biais de cet excès scénique, le public visualise son aliénation, le spectacle n’est plus un ensemble d’images mais un rapport social. Ces pratiques qui paraissaient cohérentes, rationnelles et nécessaires, semblent tout à coup répugnantes, inconsistantes et contraintes. On se sent écrasé par ce rapport de force, le mythe du spectacle s’effondre devant nos yeux en entrainant par là même la représentation fantasmée de notre puissance. La force de la pièce provient de ce court chamboulement, ce moment rare de pleine conscience. Au terme de la pièce, les acteurs invitent le public à poursuivre la critique en lui donnant une « perspective d’action ». Pour cela la pièce lance quelques pistes telle que la « dérive expérimentale » qui propose une réappropriation du milieu urbain à travers une promenade sans but, ni destination. Il s’agit ici de laisser libre cour à son instinct à ses envies, et de concevoir le déplacement comme un plaisir désintéressé où le hasard prend toute son importance. Cette recherche d’un comportement ludique et constructif permet une appréhension poétique du moment, hors de toute contrainte, de toute aliénation.
Par Chadagova et Kapitolina.

