Les vacances scolaires de février coïncident pratiquement avec la réouverture du musée du Luxembourg, offrant aux Parisiens une exposition remarquable consacrée à Lucas Cranach.
Portrait de jeune femme vers 1530
huile sur bois
Bien qu’Allemand par ses origines géographiques et son cadre de vie, Lucas Cranach a produit une œuvre picturale importante qui peut se rattacher à l’influence des peintres que l’on appelle encore souvent les primitifs flamands : du XVème au XVIème siècles ce sont les peintres-chantres d’une époque mouvante et mystérieuse, charnière entre deux mondes, équilibristes raffinés évoluant entre les certitudes strictement codifiées du Moyen-Âge et l’éclosion de la pensée moderne. Nourris d’échanges intenses, ces humanistes ne connaissaient pas alors les revendications individualistes et fonctionnaient en école, en atelier, par la pratique d’un compagnonnage parfois itinérant. Chez tous, nous pouvons admirer une finesse graphique, la délicatesse des traits, la densité des couleurs, le traitement des matières et des fonds. Chez les peintres du Nord de l’Europe, les fonds sont d’abord unicolores et sombres comme un écrin dont le velouté rehausse la pâleur du teint de la jeune femme ci-dessus. Progressivement, et Cranach en constitue un exemple magnifique, ces artistes s’imprègnent des techniques différentes : les artistes septentrionaux confient les secrets de leurs pigments aux artistes italiens qui leur exposent en retour la richesse des perspectives paysagères conférant une profondeur thématique aux scènes évoquées. Ce partage des techniques autant que des aspirations idéologiques concourent à magnifier les sujets et créer des œuvres vives et touchantes.
À l’opposé du portrait de jeune femme qui illustre le début de cette note, je vous propose de vous arrêter devant le remarquable martyre de sainte Catherine. À la douceur intimiste du portrait ci-dessus, des contrastes lumineux répondent ici : opposant la sérénité sobre de la Sainte en posture retenue et atours austères, à la brutalité rutilante des personnages au second plan, soldats et spectateurs venus assister au massacre païen, et la détermination du bourreau, arrêté dans son élan vengeur par les manifestations divines irradiant d’un ciel tourmenté, jets de feu d’une étrange modernité.
Datée de 1508, cette représentation me paraît étrangement annonciatrice d’une tendance aux représentations de scènes mythologiques plus propres aux peintres du siècle suivant, comme Nicolas Poussin.
Lucas Cranach dit l’Ancien (1472-1553) appartient à une époque bouillonnante à de nombreux égards. Homme universel, ami très proche de Martin Luther, il honore cependant de nombreuses commandes pour l’épiscopat catholique. Peintre officiel des Princes de Wittenberg en Saxe, il s’est formé chez Albrecht Dürer vers 1504-1505. L’exposition est conçue pour permettre une approche comparée des œuvres, et saisir les liens qui se tissent alors entre ces artistes novateurs. De nombreuses gravures illustrent ce propos. La rénovation des salles, en particulier la pénombre ambiante et les éclairages individuels des tableaux, permettent une contemplation intimiste des œuvres.
Si l’aperçu que je vous livre ici vous en donne l’envie, surtout ne luttez pas. Ces œuvres ne séjourneront au musée que jusqu’au 23 Mai…
Peut-être avez-vous été sensibles aux articles des magazines qui se sont fait l’écho de cette manifestation. Une part importante est réservée aux nus, par ailleurs magnifiques, il est vrai :
Nymphe à la source (1537)
La nymphe à la source en est une illustration sensuelle : sur quatre plan différents, la nymphe abandonnée à la volupté de son repos sur un fond traité à la manière mille fleurs, clin d’œil aux représentations des tapisseries du Moyen-Âge, puis la grotte opposant à la douceur charnelle du corps étendu, un contraste minéral et énigmatique par l’obscurité mystérieuse dont sourd le menu filet d’eau. Enfin, le quatrième et dernier plan propulse nos regards vers une cité lointaine, ouverture du tableau à une appartenance sociale de son allégorie. Quelle richesse !
Cette représentation d’Adam et Ève n’est pas la plus belle : Il semblerait que ce sujet ait été maintes fois traité par Cranach et ses disciples. J’en retiens surtout le diptyque exposé dans la salle consacré à ce thème. Là encore vous reconnaîtrez la symbolique animalière de part et d’autre des personnages, la morphologie longiligne des corps la lumière très particulière de l’arrière plan, éclairage plus vif derrière les arbres sous un ciel s’ obscurcissant au-dessus du serpent à l’œuvre …
Ne ratez surtout pas les différentes représentations du suicide de Lucrèce. L’intensité dramatique trouve son apogée dans la version de Lucas Cranach fils, avec une héroïne au visage torturé, davantage habitée par son désespoir que dans les multiples versions attribuées à son père.
Enfin, je ne peux me retenir de vous offrir ce superbe visage de Vierge en prière, dont la douceur et la pureté m’ont frappée. Il nous vient de Quentin Metsys, et se rattache à un diptyque daté de 1505. Ce visage à l’ovale charnu confère une grâce intemporelle à cette représentation de la virginité, sans cacher l’intensité du recueillement dans la douceur du regard. Le rose opalescent des joues incarne pleinement la jeune femme ; comme chez Cranach sur la nymphe ci-dessus, le traitement de la coiffe et du voile transparent ajoute une aura de légèreté soyeuse qui renforce la sensualité de la représentation.
Dernier cadeau, mais non des moindres, et sans commentaire, je vous laisse sur cette allégorie de la justice, l’œuvre la plus fameuse sans doute produite par Lucas Cranach l’Ancien. Elle date de 1537 et comme la plupart des œuvres exposées a été peinte sur un support de bois.







