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Ruiz Zafon – Le jeu de L’ange

Par gouttesdo, le 30 mars 2010

À observer la couverture de l’édition Robert Laffont, le lecteur sait déjà que l’atmosphère embrumée de Barcelone sera au cœur du roman, la ville oppressante à l’instar du roman précédent de Carlos Ruiz Zafon, l’Ombre du vent.

Nous étions nombreux, je pense, à attendre la traduction de ce second roman de Carlos Ruiz Zafon, victimes d’une addiction à l’univers fascinant mis en scène dans l’ouvrage précédent. Le jeu de l’Ange nous permet de plonger à nouveau dans Barcelone, et d’y retrouver maints repères qui accrochent les deux romans comme deux wagons d’un même train dévalant les voies pentues et tortueuses de la même ville… Sauf que Carlos Ruiz Zafon nous surprend en remontant le temps. L’Ombre du vent nous emmenait sur les traces de Daniel Sempere dans l’atmosphère suspicieuse du franquisme des années 1950, alors que le spectre de la guerre civile empoisonnait par la défiance et la terreur les investigations du jeune homme. Le jeu de l’Ange se situe dans une période largement antérieure, le roman s’ouvre en 1917, où le narrateur a alors 17 ans. David Martin, orphelin miséreux, bénéficie d’une première chance grâce à l’amitié d’un dandy fortuné Pedro Vidal, journaliste à « la Voz de la Industria ». L’influence de Pedro Vidal lui vaut sa première expérience d’écrivain, et sera déterminante tout au long du récit.

Au fil des souvenirs qu’ordonne David, nous sommes invités à retrouver le cimetière des livres oubliés et son atmosphère étrange. Devinez qui intronise le jeune garçon dans le labyrinthe mythique de la culture universelle ? Mais oui, vous pressentez bien, il s’agit d’un généreux libraire nomme Sempere ! Je ne connais pas l’Espagnol, mais mes souvenirs de latin me ramènent à l’étymologie de « semper =toujours » et je ne peux pas imaginer que ce patronyme n’y trouve pas sa source… Le lecteur avisé se livrera donc à une petite gymnastique salutaire pour découvrir que cet humaniste ne peut-être que le grand-père du Daniel Sempere de l’Ombre du vent… Voilà bien la construction d’un univers qui met en place une généalogie romanesque sans pour autant créer des ponts qui gêneraient l’accès à un ouvrage faute d’avoir lu le précédent. Je ne sais si Zafon a l’intention de créer une saga, mais ces deux romans peuvent fonctionner indépendamment.

L’enfance misérable de David s’est construite à travers le prisme fondateur des Grandes espérances de Dickens. Il est en droit de s’attendre à la réalisation de son rêve. Hélas, la misère et la mesquinerie humaines lui collent à la peau. « Dans le monde où je vivais, les espérances, grandes et petites, devenaient rarement réalités. » Il est le personnage que le destin englue inévitablement dans la noirceur ; par ailleurs, son attirance pour le fantasme mélodramatique lui permet de trouver le moyen de survivre et même de concrétiser un de ses nombreux rêves. Sous le pseudonyme d’Ignatius B. Samson, David écrit des romans à deux sous pour des éditeurs à la moralité douteuse. Ce succès peu glorieux offre en compensation les moyens d’habiter une demeure aussi mystérieuse qu’imposante, où il s’isole alors, inconscient de la destruction personnelle qui le gagne… David et Pedro Vidal conservent leurs liens d’amitié, fondés sur une estime réciproque, et si le lecteur ignore encore les raisons de l’intérêt que le dandy fortuné lui voue, nous n’ignorons pas que le luxe dans lequel il vit stimule l’ambition du narrateur. D’autant que sans oser y donner libre cours, David et Cristina, la fille du chauffeur de Pedro, ressentent une forte attirance. La destinée de notre narrateur s’assombrit encore quand il se découvre malade et condamné. Pourtant, il croise à plusieurs reprises un étrange personnage insaisissable, Andréas Corelli, éditeur à Paris, qui lui laisse entrevoir une possibilité de collaboration pleine de promesses… Corelli lui adresse des missives ornées d’un ange, mais ses apparitions se nimbent d’un sentiment tenace de malaise, malgré la guérison soudaine de notre écrivain…

Carlos Ruiz Zafon mène sans repos ses lecteurs dans les dédales d’une intrigue qui se resserre de plus en plus. L’atmosphère du décor urbain, les brumes polluées émanant du port autant que des usines, les quartiers sinistres ou luxueux juxtaposés sur le relief de la cité en un labyrinthe morbide, l’omniprésence de la nuit dans laquelle évolue le plus souvent le narrateur, tous ces éléments créent un monde à la limite du rationnel. La comparaison avec l’ouvrage précédent s’impose encore, dans les scènes d’obscurité ambiante où suinte la noirceur des âmes. David n’est pas un « bon jeune homme », il s’oublie dans les arcanes des passions qui le dévorent. Quand il rencontre une bonne fée en la personne de la jeune Isabella, son premier réflexe est de la repousser, malgré l’intervention du bon libraire Sempere, qui continue de veiller sur David comme sur un filleul. Celui-ci semble doué pour refuser le bonheur, et quand il passe enfin à portée de main… D’autres événements étranges, apparemment fortuits, dressent alors autour du personnage une spirale d’inquisition, un maillage de doutes insidieux sur la nature humaine, une suspicion infernale plus qu’angélique sur la tournure des péripéties.

Avec ce roman étrange où la narration navigue entre confession néoréaliste et intrigue occulte, Carlos Ruiz Zafon confirme son talent de conteur fascinant à l’univers très personnel. En quelques phrases, dès le premier chapitre du roman, il établit un univers précis et cohérent, il donne vie à des personnages englués dans leur fatum, scellés aux trottoirs de la ville omniprésente. Impossible d’échapper à la cité tentaculaire, si ce n’est pour mieux se heurter à la cruauté du destin. Si vous n’êtes pas d’humeur romanesque, sans doute cet univers vampirisant vous semblera parfois lourd, et le flirt ambigu que l’auteur mène avec le fantastique peut vous déranger. Mais si vous acceptez les règles du jeu, vous suivrez avec délices l’ensorcelante partie qui livre le narrateur aux forces de l’Ange.

Évidemment, l’homme qui confère à Barcelone une telle intensité dramatique est catalan. Carlos Ruiz Zafon est né en 1964. Il se lance très tôt en écriture, puisque son premier roman voit le jour quand il n’a que 14 ans… Après un passage dans la publicité, Carlos Ruiz Zafon connaît un premier succès en 1993 avec son quatrième roman, El principe de la niebla (Le prince du brouillard) qui remporte en 2000 le prix de la jeunesse d’Édebé. Une nouvelle carrière de scénariste s’ouvre alors pour Carlos Ruiz Zafon, qui émigre à Los Angeles, d’où il poursuit en parallèle son œuvre personnelle. Le considérable succès de l’Ombre du Vent, couronné du prix Planeta en 2004, vaut au roman d’être traduit du Castillan en Anglais, français, allemand et …Catalan !

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6 réponses à “Ruiz Zafon – Le jeu de L’ange”

  1. j’ai été moi-même prise au jeu de cette atmosphére étrange où se mélent réel et rêve. Torbillion fantôme des désirs et envie de cet écrivain torturé.
     mais je crois l’avoir lu trés rapidement et je n’ai pas trés bien saisie quand il retrouve christina à l’hopital et la fin.
    Ta critique détaillée me redonne envie de le lire!

  2. ode dit :

    Je crois en effet que ce roman est suffisamment  touffu pour supporter d’être lu à plusieurs reprises, surtout si tu te donnes un délai  qui te permet de prendre de la distance avant de re-découvrir l’intrigue. Un peu comme on peut relire Alexandre Dumas par exemple à différents moments de sa vie et s’étonner de se prendre au jeu des intrigues qui s’emmêlent à l’infini.   D’autant que, tu le soulignes, la résolution de l’intrigue comporte un ensemble de faux semblants… Malheur à celui qui perd le fil! Quant à l’épisode romanesque où David retrouve Cristina, oui, c’est assez fascinant , poétique, romanesque, romantique ( là, on peut même évoquer un esprit Jane Eyre, Les hauts des Hurlevent, ou twin Peaks)… selon les repères de chacun…
     

  3. LAETITIA dit :

    J’avais déjà très envie de lire ce livre, ayant adoré le premier, mais après cet article… J’ai franchement envie de courir à ma librairie aller l’acheter, mais dommage qu’elle soit fermée à cette heure-ci…
    L’univers de cet auteur est tellement passionant et prenant! On le lache pas avant la fin:)
    J’ai vraiment hate de pouvoir le lire, tout en sachant que je vais adorer!

  4. Hazel dit :

    C’est drôle, étant en Terminale Littéraire, j’ai eu un devoir commun d’espagnol ce matin et… je suis tombée sur un passage de ce bouquin. La langue m’a paru facile. peut-être pourrai-je le lire en espagnol :)

  5. gouttesdo dit :

    Si ton espagnol te le permet, c’est forcément toujours mieux d’accéder à un texte dans la langue initiale. En ce qui me concerne, c’est hors de question pour l’espagnol, et j’ai dû attendre un moment la traduction en français, alors que l’ouvrage était en vitrine de toutes les librairies allemandes depuis un moment. Mais bon… il me semble que la traduction est excellente, du moins l’atmosphère du roman est envoûtante même en français. Je constate avec plaisir que les sujets d’examen sont puisés dans la littérature très récente, c’est super pour Zafon! C’est une vraie reconnaissance.
    À titre d’exemple, Andrée Chédid a attendu plus de vingt ans entre la notoriété de ses premiers ouvrages et l’introduction d’extraits de ces textes dans les ouvrages scolaires…

  6. Hazel dit :

    Oui, c’est vrai que j’ai également été agréablement surprise de rencontrer un texte d’un auteur récent. Mais c’est bien la première fois que cela m’arrive…

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