Le magazine Lire, a de longtemps souligné le talent de Marie Ndiaye. J’avais donc rangé dans ma petite case annotée « penser à ouvrir » son nom et quelques titres. Et puis le Goncourt 2009 est venu à point nommé réactiver la fonction « se souvenir de »…
Le roman Trois femmes puissantes nous convie à côtoyer trois personnages féminins durant un moment crucial de leur existence. Apparemment, elles ne sont unies par aucun lien spécifique, si ce n’est l’Afrique (en l’occurrence quelques allusions au Sénégal) comme origine commune, à des degrés divers. Mais d’une manière ou d’une autre, leurs parcours, leurs cheminements s’enracinent dans l’Histoire de ce continent …
Norah, justement, retourne au pays d’origine pour rendre visite à son père. D’entrée, nous comprenons qu’elle entretient avec le vieil homme un rapport difficile, ombrageux, tissé de craintes et de rancœurs. Elle s’attend à le retrouver impérial, élégant et froid, maître de sa tribu, cassant envers cette fille abandonnée à la France et ses banlieues… Elle est accueillie par un homme dont la tenue paraît négligée, et l’esprit accroché aux branches envahissantes du flamboyant qui ombrage sa demeure… Dans cette maison désertée, elle découvre avec stupeur deux petites sœurs, nées du dernier mariage de ce despote domestique… Elle s’étonne de l’absence de Sony, son frère bien-aimé dont elle a été séparée dans l’enfance par ce Père qui avait manifesté son dédain des filles en s’emparant de son seul fils. Au fil du récit, nous suivons la confusion des sentiments de Norah, face à ce père qui a perdu toute superbe, personnage à la dérive, retranché dans son troublant repaire végétal. Les souvenirs de Norah sont perturbés, et sa perception de malaise accrue par l’angoisse d’avoir laissé à Paris sa propre famille, culpabilisée par la certitude que son compagnon ne pourra faire face à l’éducation des filles.
Norah est loin de se douter de l’épreuve qui l’attend. Sony n’a pas disparu… Il a vraiment besoin d’elle, c’est ce qu’a décidé leur père. Piégée par le vieil homme autant que par son frère, elle ne peut résister à ce qu’on lui présente comme son devoir, d’autant que les événements se conjuguent pour la lier à leur dilemme. Norah connaît alors la vraie terreur, celle qui trahit son corps et son esprit… Jusqu’à ce qu’elle consente à endosser le rôle salvateur qu’on attend d’elle :
« Pareillement, elle avait cessé de se demander pourquoi elle ne doutait pas que renaîtrait en elle l’amour pour son enfant dès lors qu’elle serait allée au bout de ce qu’elle pouvait faire pour Sony, dès lors qu’elle les aurait délivrés, Sony et elle, des démons qui s’étaient assis sur leur ventre quand elle avait huit ans et Sony cinq.
Car c’était ainsi.
Et elle pouvait songer avec calme et gratitude à Jakob prenant soin des enfants à sa façon qui, peut-être, valait la sienne, elle pouvait penser sans inquiétude à Lucie.
Elle pouvait penser au visage radieux de son frère Sony quand, autrefois, elle jouait à le lancer sur le lit, elle pouvait penser à cela et n’en être pas ravagée.
Car c’était ainsi.
Elle veillerait sur Sony, elle le ramènerait à la maison. »
C’était ainsi. »
La seconde femme que Marie Ndiaye nous invite à rencontrer se prénomme Fanta. À l’opposé de Norah, elle a grandi au Sénégal, où elle est devenue professeur de français. C’est alors qu’elle a rencontré le personnage autour duquel s’organise le récit, Rudy Descas. C’est en effet à travers les mots de ce personnage glauque que nous suivons la triste histoire de Fanta, si aérienne et lumineuse lors de leur rencontre, où il est séduit par…
« Ces chevilles qui paraissaient ailées car comment auraient-elles pu, si étroites, si raides, deux vaillants petits bâtons bien droits recouverts d’écorce luisante, transporter aussi vite et légèrement le long corps délié, dense, musclé de la jeune Fanta, comment l’auraient-elles pu, s’était-il demandé avec ravissement, sans le renfort de deux petites ailes invisibles, certainement les mêmes que celles qui faisaient frémir doucement entre ses omoplates la peau de Fanta, dans l’échancrure de son débardeur bleu ciel, alors qu’il se tenait derrière elle à la cafétéria du lycée Mermoz, attendant son tour dans la file des professeurs, et qu’il se demandait, regardant sa nuque bien dégagée, ses épaules sombres, solides et la peau fine palpitante… »
Avec une mauvaise foi cachant mal sa conscience humiliée, Rudy livre une bataille intime contre la déréliction de son destin. Au fil de ce récit de presque deux cents de pages, nous suivons la chute de Rudy, dont le corollaire tragique est le déracinement de Fanta et le gâchis de sa vie. Rudy se l’avoue mal, tant il est obsédé par un amour-propre aussi malmené qu’il malmène la femme qu’il aime. Marie Ndiaye travaille ici le rebours des éléments.
C’est en France que la canicule englue la superbe du narrateur. Le récit principal se situe en Gironde, où Rudy essaie de reconstruire la vie de sa famille. Mais cet érudit spécialiste de littérature médiévale se reconvertit mal en technico-commercial de l’entreprise de meubles où sa mère a réussi à le faire employer. Les erreurs professionnelles et affectives de Rudy s’enchaînent impitoyablement dans la fournaise d’un été français… Des cabines téléphoniques à sa vieille voiture, la chaleur indispose Rudy à la mesure de sa mauvaise conscience. Il se sait manipulateur, harceleur, odieux, menteur, mauvais père, mauvais fils, mauvais mari, lui qui a lésé sa femme de son avenir en prétendant l’emmener vivre dans un château… Au détour des phrases, les événements qui ont contribué à ce désastre se font jour…
À travers l’histoire désastreuse de ce couple mixte, Marie Ndiaye aborde allusivement la fragilité et l’ambiguïté des différences. Jusqu’aux funestes événements qui déclenchent la chute de Rudy, la chaleur de Dara Salam n’est pas difficile à supporter. Rudy se projette comme un homme charmant et charmeur, sa blondeur mentionnée de façon récurrente comme l’étendard de sa séduction. En France, Rudy est haletant, suant, conscient de la gêne due aux odeurs corporelles. À la petitesse des débrouilles de Rudy, Marie Ndiaye imagine que la magie animiste offrira la porte de salut … Le procédé paraît incongru, comme une pirouette inattendue, que le lecteur acceptera comme un clin d’œil. Curieusement, le récit reste en suspens, sur ce contrepoint en forme d’épilogue qui suggère l’apaisement d’une fin de crise ésotérique…
Khady est la troisième femme « puissante » de l’ouvrage. Ce récit, le plus court, est peut-être le plus dense et le plus prenant. Même si Khady Demba n’est pas une femme triomphante, elle possède une force structurante qui lui permet de survivre à tous les malheurs, toutes les humiliations, les abandons et les trahisons :
« De telle sorte qu’elle avait toujours eu conscience d’être unique en tant que personne et, d’une certaine façon indémontrable et non contestable, qu’on ne pouvait la remplacer, elle Khady Demba, exactement, quand bien même ses parents n’avaient pas voulu d’elle auprès d’eux et sa grand-mère ne l’avait recueillie que par obligation – quand bien même nul sur terre n’avait besoin ni envie qu’elle fût là. »
Khady est veuve d’un homme bon, un mari imposé qu’elle a appris à aimer après sa disparition soudaine, alors qu’elle est obligée de vivre auprès de sa belle-famille haineuse et mesquine.
« Ce n’est qu’après la mort de son mari, de cet homme si bon, si pacifique qu’elle avait eu pour mari trois ans durant, qu’elle prit la mesure de la patience de cet homme, une fois, que, arrachée à sa hantise, elle fut redevenue elle-même… »
Petite malice de l’auteure, Khady Demba apparaît furtivement dans le premier chapitre du roman, furtivement, sous l’identité de la domestique du père de Norah, qui veille sur les deux sœurs cachées. De même, la Fanta du second récit sera citée comme cousine lointaine à contacter en arrivant en France. Car la tragédie de Khady se noue quand sa belle famille la chasse, organisant sommairement son exil en Europe, chez cette vague parentèle réputée installée dans le confort européen grâce à son mari. Là s’arrête toutes connexions entre les trois femmes. Incapable d’entendre et de comprendre les tours et les détours que lui jouent ses beaux-parents, Khady réagit à l’instinct, et s’éveille à la conscience d’exister ; pour la première fois, elle prend des décisions la concernant, et s’extasie de ressentir l’émergence de sa propre volonté.
« La disparition de cet homme bloqua le cours apaisé, studieux, absorbé de sa pensée nouvellement soumise et canalisée et Khady retomba dans les brumes vaguement angoissées de ses rêvasseries monotones.
Elle se laissa tomber à terre, se pelotonna sur son ballot.
Ni éveillée ni somnolente elle demeura ainsi prostrée, presque inconsciente de ce qui l’entourait et seulement accessible aux sensations de chaleur, puis de faim et de soif qu’elle éprouvait du fond de son inertie entrecoupée de soubresauts anxieux, jusqu’à ce qu’un soudain remue-ménage l’obligeât à lever la tête, à se dresser sur ses pieds. »
Consciente de son ignorance, c’est à un viscéral instinct de vie que Khady obéit en sautant de la barque qui la mènerait à coup sûr au trépas. Elle s’en sort avec une blessure qu’elle est incapable de soigner et qui handicape lourdement la suite de son périple, car elle ne peut plus échapper à l’obligation de cheminer, vers un ailleurs qu’elle ne sait pas imaginer. Le voyage, la pérégrination se suffit à elle-même, elle devient la vie de Khady, avec sa charge d’aléas, de douleurs et de trahison, d’agressions et de périls. Mais en elle s’est levée une certitude inébranlable qui lui permet de tout absorber, de survivre en dépit de tout :
« Au vrai, elle ne regretterait rien, immergée tout entière dans la réalité d’un présent atroce mais qu’elle pouvait se représenter avec clarté, auquel elle appliquait une réflexion pleine à la fois de pragmatisme et d’orgueil (elle n’éprouverait jamais de vaine honte, elle n’oublierait jamais la valeur de l’être humain qu’elle était, Khady Demba, honnête et vaillante) et que, surtout, elle imaginait transitoire, persuadée que ce temps de souffrance aurait une fin et qu’elle n’en serait certainement récompensée (elle ne pouvait penser qu’on lui devait quoi que ce fût pour avoir souffert) mais qu’elle passerait simplement à autre chose qu’elle ignorait encore mais qu’elle avait la curiosité de connaître. »
Armée de cette certitude, Khady affronte la suite logique et tragique de son destin.
Le contrepoint épilogue ne nous consolera pas du poids de sa disparition, mais s’inscrit dans la logique implacable d’une humanité cruelle où la vaillance et l’honnêteté ne sont pas nécessairement les valeurs salvatrices.
Sort-on comblé d’aise de la lecture d’un tel ouvrage ? Assurément non, et ce, pas en raison du fond des histoires mises en mots par Marie Ndiaye. D’ailleurs, les deux premières femmes assurent la part positive de leur destin, et Khady, on l’a vu, s’impose par sa dignité. Alors où réside la lourdeur du récit ? Peut-être l’avez-vous pressenti à la lecture des extraits dont j’ai émaillé cette note : Marie Ndiaye affecte les longues, très longues phrases qu’elle maîtrise parfaitement. Mais cette logorrhée savante fatigue le lecteur, elle le presse de se sentir « à la hauteur » du style, elle induit l’appartenance du lectorat à un haut niveau de langage… Pour être honnête, je me suis sentie lasse du procédé, au détriment de la sensibilité compassionnelle à l’égard du destin de ces femmes. La littérature n’est pas un exercice grammatical; le lecteur prêt à s’immerger dans l’univers d’un auteur se lasse vite s’il est amené à être conscient de son effort. Les pères fondateurs de notre littérature romanesque, Balzac, Hugo, Proust ou même Simone de Beauvoir n’ont jamais produit cet effet d’élitisme, quant à ma modeste expérience de lectrice.
Autant les trois destins de ces femmes apparaissent comme les témoins indispensables d’une société qu’il nous appartient de comprendre et d’accueillir, autant l’art précieux de Marie Ndiaye établit un écran entre les mots et notre cœur. Dommage.
Exprimez-vous !


Décidément, je ne comprends pas bien les prix littéraires. J’étais déjà plus ou moins persuadée qu’il s’agissait de livres écrits en vue simplement d’un public restreint d’experts assez pédants. Cette critique me conforte dans cette idée qu’ils s’attribuent des récompenses en cercle fermé au mépris du petit peuple lecteur.
Et ça a le don de m’énerver.
Je pense, pour ma part, qu’il ne s’agit pas simplement d’experts assez pédants, ni de cercle fermé. Je crois que c’est plutôt que chaque année un éditeur essaie de truster les prix pour vendre plus. Comment ? Probablement par le relationnel, le « réseau ». Et le mépris du petit peuple lecteur, oui, c’est exactement ça. Peut-être plus encore que du mépris. Cette année on a été servi en plus : Beigbeder, N’Diaye… manque plus qu’un petit Marc Lévy !
En fait, je me promets souvent qu’on ne m’y reprendra plus… Mais quand on m’offre un exemplaire d’un livre, il est vraiment rare que je l’oublie tout à fait. Ah si, il y a un William Boyd qui a deux ans, tout au fond de ma PAL… Le sujet du Marie N’Diaye m’interpellait, le sort de ces 3 femmes et leurs rapports à la terre d’origine , leur éventuel triomphe sur un système qui les condamne d’avance, etc…
Mais bon, après tout, on ne se refait pas… J’ai toujours envie d’aborder quelqu’un que je ne connais pas avec un à-priori positif. Après, il faut rester honnête et ne pas se prendre la tête…
Je n’ai pas encore lu ce livre, mais ce que vous en dites me donne envie de l’acheter ! Les romans de Marie Ndiaye que j’ai lus m’ont troublée, non pas en raison de leur écriture, mais plutôt à cause de leur contenu : histoire d’un enfant maltraité par sa mère (Rosie Carpe) ; roman à l’atmosphère fantastique (un temps de saison)… Cette auteure à la voix douce dérange, c’est certain. Mais je crois que l’on peut dire sans se tromper que c’est un écrivain, même si on n’apprécie pas ses oeuvres…