Après avoir découvert (et dévoré) Les Trois Mousquetaires, j’ai été surprise de voir que notre cher Alexandre Dumas, auteur de romans d’aventures avec ses fresques historiques haletantes et ses héros romantiques gonflés à bloc, s’était aussi frotté aux vampires, revenants et autres créatures fantasmatiques. Et avec succès. Parce que du romantisme historique au fantastique, curieusement, le fossé n’est pas si grand.
Les 1001 fantômes commence comme un roman réaliste. Le narrateur est un certain Alexandre Dumas, écrivain, invité par un de ses amis à l’ouverture de la chasse dans un petit village. Au retour de cette partie de chasse, il croise un homme étrange, l’air hagard, les mains ensanglantées. Soupçonnant quelque drame, il le suit jusqu’à la mairie. L’homme demande à voir le maire : il vient de tuer sa femme et veut se constituer prisonnier. Incrédulité générale : Jacquemin est un brave homme, même le maire le tutoie. Mais il a tout de même les mains couvertes de sang. Le maire propose donc à Jacquemin de l’accompagner chez lui pour constater les faits. Aussitôt, Jacquemin panique et refuse. Il veut être mis en prison, au plus vite, mais retourner là-bas, certainement pas ! Devant l’incompréhension générale, il s’explique de cette terreur : il a coupé la tête de sa femme et celle-ci, une fois séparée du corps, lui a parlé. « Misérable ! J’étais innocente ! » lui a lancé la tête. Le maire, le docteur et l’écrivain procèdent donc au procès-verbal. Et Jacquemin, s’il refuse de donner la raison de son crime, le raconte en détails : non seulement la tête lui a parlé, mais elle l’a mordu, à pleines dents. Il en a encore la cicatrice, des marques profondes autour du pouce.
Dit-il vrai ? Est-il fou ? Ou fait-il semblant d’être fou pour avoir des circonstances atténuantes au procès ? Difficile à dire. Toujours est-il que la discussion alimente les ragots et l’écrivain, convié au dîner par le maire, n’est pas au bout de ses découvertes. Autour de la table, les langues se délient, et dans les nombreuses histoires qui sont racontées, les morts se relèvent et finissent le travail, avec ou sans tête. Mais surtout, Dumas l’historien vient y mettre son grain de sel : on raconte que Charlotte Corday, célèbre pour avoir tué Marat, a été giflée par le bourreau après son exécution en 1793, et que la tête, même détachée du corps, a rougi, non pas de douleur, mais de honte, sur les deux joues. Quant à Henri IV, malgré la révolution, il reste le plus populaire des rois de France, et celui qui pensait humilier sa dépouille par patriotisme en paiera le prix fort, même cent ans plus tard. La grande Histoire vient corroborer des rumeurs au coin du feu. Il ne s’agit donc plus de simples histoires de fantômes dans ce livre où les têtes tombent et les tombes s’ouvrent. Il s’agit de véritables interrogations sur des mythes urbains créés par l’histoire elle-même, allant chercher au cœur de la mémoire collective de quoi alimenter nos peurs les plus viscérales.
Alors me direz-vous, quel rapport entre Les Trois Mousquetaires, Le Collier de la Reine, Monte-Cristo et les fantômes de Dumas ? Et bien tout d’abord, l’exaltation romanesque : Dumas n’est pas un auteur réaliste, il transfigure la réalité et l’histoire pour en faire un objet de roman, fantasmatique à tous égards, c’est-à-dire capable de faire rêver, d’embraser, de transporter. Plus c’est grand, plus c’est construit, plus il y a de ficelles, d’aventures, de retournements, mieux c’est. Ce qui plait à Dumas, c’est de montrer qu’au cœur même du réel le plus réel, celui partagé par tous par le biais de l’histoire, il y a du romanesque, du fictionnel, qu’il suffit d’exhumer. Dans ce cas, pourquoi ne pas aller chercher les légendes spectrales autour d’Henri IV et Charlotte Corday, qui feront d’excellents supports à fantasmes, donc à fantômes ?
Et quitte à chercher à exhumer la fiction la plus fictionnelle de l’histoire, pourquoi ne pas choisir celle qui se déroule précisément sous ses yeux ? Car comme la plupart des écrivains du XIXème siècle, Dumas est un spectateur de la naissance du monde moderne. Lorsqu’il vient au monde, en 1802, la France éponge encore le sang de la Terreur qui a suivi la Révolution. Les Français viennent de découvrir qu’ils pouvaient eux-mêmes s’entretuer par centaines et ce, grâce à une invention diaboliquement géniale : la guillotine, fascinante par sa capacité à donner la mort en moins d’une seconde. D’où une question qui subsiste : face à une mort aussi violente qu’une tête brutalement tranchée, meurt-on immédiatement ? est-il possible que la vie s’envole si rapidement ? N’est-il pas envisageable que l’étincelle, le souffle, persiste quelques secondes, quelques minutes, quelques années dans un corps mort ? Nous voici au cœur de la question qui mêle théologie, technologie, biologie et superstition et qui alimente toutes ces nouvelles fantastiques de Dumas. Et il n’est pas le seul. Car s’il se plait, en 1850, à imaginer le sort de la maîtresse de Danton, grande figure de la Révolution dans La Femme au Collier de Velours, un certain Villiers de l’Isle-Adam, aristocrate isolé mais toujours au premier rang lors des exécutions, se posera les mêmes questions dans ses Contes Cruels : dans Le secret de l’échafaud, un docteur, pour les besoins de la science, n’hésite pas à demander à un condamné de lui indiquer par un triple clignement d’œil s’il conserve sa lucidité après la décollation.
La sourde inquiétude de Dumas et de Villiers, c’est celle de tout un siècle d’écrivains et d’hommes, livrés à leur propre cruauté et bestialité, abandonnés par un Dieu qu’ils ont renié avec la Révolution, seuls devant leurs doutes et leur propre fragilité.
Ne reste plus qu’à attendre 1914 pour que la littérature révèle un pas supplémentaire vers l’incompréhension de l’âme humaine.
Autres romans de Dumas sur le Hangar : Les Trois Mousquetaires, Joseph Balsamo, La reine Margot

