Going up the country.
Il y a des œuvres qui traversent les âges en restant toujours jeunes, fraîches et lourdes de sens. Un peu plus de 50 ans après sa parution, Sur la route reste une bible pour jeunes en perditions rêvant d’exils et de mondes à créer : autre part, autrement. La fascination pour des mythes qui évoquent tout le pittoresque d’un American Dream plus qu’imaginaire, la renonciation à ce monde terrestre pour la marge et la fascination de cette marge est l’étrange alchimie qui compose, lie, ce livre fascinant. Ainsi la lecture file, s’achève. Sur la route est une histoire perpétuelle, qui se renouvelle sans cesse dans une tête mise en ébullition par la lecture. Sans connaître autre chose de l’auteur, à travers les lignes, on sent que Jack Kerouac livre son chef d’œuvre, en bout de course, le sourire fou aux lèvres. Parce que fou, il aimerait l’être : il ne l’est pas. Il a choisi autre chose : être génial.
Sur la route est d’une certaine manière la chronique de l’immensité ravagée du territoire américain. Ce livre est la fuite raisonnée, d’abord, puis folle de Sal Paradise étudiant à la faculté en mal d’ailleurs, en mal de choses à écrire, vivre et ressentir. Dans ses voyages, il est accompagné de son « idole », qui peu à peu deviendra son ami : Dean Moriarty véritable fou, délinquant aux airs d’ange qui joue à l’intellectuel.
Si les Etats-Unis sont traversés plusieurs fois selon des itinéraires différents, l’aller s’achève toujours à San Francisco : véritable bout du monde car, même si la Frontière de ce territoire n’apparaît que mentale dans la tête de ces jeunes dépravés, elle est belle et bien physique. Sur la route a le génie de saisir et restituer l’air constamment désabusé qui caractérise la jeunesse. Aux prémices du rock’n’roll – même si le livre est beaucoup plus tourné vers le Jazz – on sent se dessiner les envies tapageuses de destruction et d’autodestruction qui naîtront plus tard dans les cœurs adolescents. Se dessine une jeunesse voulant toujours plus que ce soit dans la vie, dans l’amour, dans le voyage. Lorsqu’on considère, 50 ans plus tard l’histoire de la jeunesse dans cette seconde partie du XXème siècle, on ne peut qu’entrevoir l’annonce du mouvement hippie qui suivra une décennie plus tard. Peut-être alors encore un peu trop énervés, sans doute moins libres de leurs corps et leurs esprits, les personnages de Sur la route n’adoptent pas cette idée du peace and love, mais n’en demeurent pas moins la première génération de ces vagabonds en puissance à la recherche d’absolu. Et puisque tout mouvement à un nom, un nom qui veut en jeter, faire peur, Jack Kerouac se nomme, nomme ses compatriotes : « Beat generation » (génération battue/fauchée).
La narration file, cachin-cahan, entre impro de Jazz et cuite à la bière. On pourra reprocher à la traduction d’être lourde lorsque la folie des jeunes gens file, coule sans reprendre son souffle dans la version originale. Sur la route est une procession de foi, dans un sens un recueillement sur soi-même lorsqu’on le lit dans la puissance de l’adolescence : il faut lui laisser le temps de respirer, cheminer. Des pauses, des reprises sont nécessaires pour ingérer ce texte, et ensuite, se laisser avaler et entrer dans les délires des protagonistes.
Quand s’ouvre l’ultime partie du livre, la folie de Dean qui ne cesse de se développer au travers du livre explose, éclate alors que Sal reste toujours dans cette limite de quasi ivresse. Leur dernier voyage jusqu’à Mexico apparaît ainsi comme un retour à la sainteté. Empreint de lyrisme, ce voyage voit défiler les images de la vierge dans les yeux de gamines. Seulement ce voyage à un air d’achevé, comme si, pour une fois, les images de la Frontière de ces jeunes et la Frontière réelle se recoupaient pour exposer la rudesse de ce territoire – ce fantasme – et la vie brute qu’elle mène. Et si l’on cherche ne serait-ce qu’une raison motivant le livre, motivant ces héros en guenilles, on comprend dans cette ultime excursion qu’à travers les descriptions des paysages seule la vie (et son sens) ne les intéresse.
Puis, il est temps de lâcher le livre. Lu en une nuit ou plusieurs mois ; c’était une expérience marquante. Si l’on considère l’épreuve et son achèvement, on ne peut que sourire, satisfait. L’ultime paragraphe que l’on se répète les jours de chagrin : comme un vieux tube, ou plutôt comme une litanie singulière, hérétique :
Ainsi donc, en Amérique, quand le soleil descend et que je suis assis près du fleuve sur le vieux quai démoli, contemplant au loin, très loin, le ciel au dessus du New-Jersey, et que je sens tout ce pays brut rouler en bloc son étonnante panse géante jusqu’à la Côte Ouest et toute cette route qui y va, tous ces gens qui rêvent dans son immensité ― et, dans l’Iowa, je le sais, les enfants à présent doivent être en train de pleurer dans ce pays où on laisse les enfants pleurer, et cette nuit les étoiles seront en route et ne savez-vous pas que Dieu c’est le Grand Ours et l’homme-orchestre? et l’étoile du berger doit être en train de décliner et de répandre ses pâles rayons sur la prairie, elle qui vient juste avant la nuit complète qui bénit la terre, obscurcit tous les fleuves, décapite les pics et drape l’ultime rivage et personne, personne ne sait ce qui va arriver à qui que ce soit, n’étaient les mornes misères de l’âge qu’on prend ― alors je pense à Dean Moriarty, je pense même au Vieux Dean Moriarty, le père que nous n’avons jamais trouvé, je pense à Dean Moriarty.
Les yeux se ferment, ne subsiste qu’une sensation de beauté dans toutes cette horrible Amérique qui est décrite. Et l’impression que la liberté n’est qu’une histoire de choix. Un choix magnifique.
Exprimez-vous !


Tu sais, tu ne vas pas croire mais je me souviens, il y a à peu près, quand je ne connaissais que ton blog sur Cow, j’ai le Le vagabond américain en voie de disparition du même auteur; et à chaque page, je pensais à ton monde virtuel, que j’adorais parcours sans pour autant en lire le contenu…