Pour ce dossier, c’est le portrait d’un poète qui me tient particulièrement à cœur que je vais tenter de réaliser. En effet, Maïakovski est l’homme de lettres qui m’a le plus marqué dans mes pérégrinations littéraires, tant dans le contenu de ses œuvres qui ont su bouleverser ma façon de voir le monde, que dans l’influence qu’elles ont eu sur mes modestes écrits. Dans cet article, nous allons faire un résumé de ce qu’a été sa poésie, et de ce qu’a été l’homme, Vladimir Vladimirovitch Maïakovski, né le 7 juillet 1894 à Bagdadi, et décédé le 14 avril 1930 à Moscou.
Maïakovski est l’un des plus grands poètes de la littérature russe contemporaine. Sa vision du monde et la façon dont il l’a retranscrite dans ses écrits ont considérablement influencé ses contemporains et ses prochains. Se revendiquant de l’école futuriste, courant qu’il a largement propagé et dont il a participé à la création, il a, en concordance parfaite avec son époque, mis en avant une vision révolutionnaire de la poésie et du langage poétique. Vladimir Maïakovski a basé tous ses écrits sur une contestation permanente du passé poétique de la littérature. Il a en effet très largement critiqué les grands symbolistes russes (représentés notamment par Innokenti Annenski, le « Mallarmé russe »), voyant dans leur courant un peuple d’écrivain prostrés par l’amour, enfermés dans leur vergue sentimentale et complètement passéistes. Cette contestation ne s’est pas faite par les simples discours, puisque tout dans la poésie de Maïakovski s’éloigne du passé. En effet, c’est avec le présent que cette poésie évolue, ce sont les progrès technologiques et urbains du début du XXème siècle qu’elle met sans cesse en avant, c’est l’amour épuré des condoléances, c’est le vacarme assourdissant des grandes villes, l’effacement progressif de la présence religieuse dans la société, l’avant-garde talentueuse du début du siècle (à travers de nombreux artistes présents notamment à Paris). Le programme du futurisme est ainsi la base de l’explosion artistique venue de la Russie soviétique dans les années vingt : Kasimir Malevitch, Marc Chagall, Sergueï Eisenstein, Vsevolod Meyerhold, pour ne citer qu’eux. Si tous ces artistes d’avant-garde, qui ont précédé et suivi le futurisme, ne se revendiquent pas forcément de celui-ci, il est néanmoins à noter que ce courant a eu une réelle influence sur l’évolution globale de l’art russe jusque dans les années trente.
Maïakovski était un personnage, une légende. Si bien que ses dons d’orateurs et de récitants, sa personnalité particulière, le romantisme ambiant de son existence, son militantisme permanent, et son cillement constant entre joie et tristesse, en ont fait un personnage devenu dangereux pour le Parti, qui brigue un art partial, dans tous les sens du terme. La conventionnalité de l’art communiste est définie, et Staline, succédant à Lénine, exige comme ce dernier un art qui exalte le peuple et le Parti Communiste. Si certains ont bien plus mal vécu ce phénomène – je pense notamment à Dmitri Chostakovitch, compositeur qui, s’il ne s’est pas exilé par amour pour sa patrie, a vécu toute une partie de sa vie dans la misère et la peur, malgré sa popularité mondiale – Vladimir Maïakovski ne voit aucun problème à exalter le peuple et le communisme. C’est ce qu’il fait notamment avec Mystère-Bouffes en 1920, une pièce de théâtre qui oppose monde capitaliste et monde prolétaire et dans lequel tout le monde se retrouve au paradis après la victoire du peuple sur les « impurs ». Ou encore avec le poème 150 000 000 qui exalte les cent cinquante millions d’âmes qui peuplent alors la Russie. On peut parler pour cela d’un paradoxe Maïakovski…
En effet, la poésie de Maïakovski a ouvert de nombreuses discussions entre ses contemporains, qui l’ont souvent décomposée en éléments contradictoires inégalement appréciés. On attribue ainsi une importance primordiale à la nouveauté de son langage poétique, et au relief tourmenté de sa personnalité lyrique, en regrettant cependant l’outrance de son engagement communiste. Néanmoins, malgré cette dernière caractéristique, l’intelligentsia communiste n’a jamais réservé ses nombreuses critiques à l’égard du poète, notamment à propos de sa novation formelle. Ce qui ne plaît pas, c’est que ce qui prime chez l’écrivain sont ses propres idées, sa propre vision des lettres, plutôt que celles du Parti, malgré le thème de l’exaltation du communisme.
Maïakovski est l’homme de quelques idées fondamentales sur l’art obstinément défendues en toutes circonstances et qu’on retrouve à la source de toutes ses démarches créatrices. Elles sont en outre ses fers de lance dans la création du futurisme en 1917. Le poète est un des grands découvreurs de nouvelles zones d’expressivité du langage russe : intonations, organisation de sons, élargissement du vocabulaire, forme très orale. La révolution russe n’y est pas pour rien : en effet, la tâche centrale qui incombe à une génération est d’exprimer la réalité nouvelle d’une époque, et qui dit révolution des âmes dit révolution des lettres, il fallait ainsi placer au centre du matériau expressif une structuration différente du langage, l’expression de thèmes relativement libérés et novateurs. C’est pourquoi les futuristes, à l’instar des cubistes, mettent au centre de leur sensibilité les images qui incarnent l’homme nouveau du XXème siècle, et donc la nouvelle beauté qu’il promeut : le grand monde urbain, artificiel et prométhéen de la technique, de l’industrie. D’où une écriture si géométrique, explosive, rugueuse, anguleuse, et un certain penchant général à la provocation.
Votre pensée,
qui rêvasse sur votre cervelle ramollie,
tel un laquais obèse sur une banquette graisseuse,
je m’en vais l’agacer
d’une loque de mon coeur sanguinolent
et me repaître à vous persifler, insolent et caustique.
Le Nuage en pantalon, 1914
Maïakovski justifie ses écrits en 1917 par la déclaration suivante : « La poésie du futurisme, c’est la poésie de la ville, de la ville contemporaine. La ville a enrichi nos expériences et nos impressions d’éléments nouveaux qu’ignoraient les poètes du passé. Nous, citadins, nous ignorons les forêts, les champs et les fleurs, [il raille ici le symbolisme] nous ne connaissons que les tunnels des rues avec leurs mouvements, leur bruit grondant, leurs lueurs fugitives, leur éternel va et vient. Le mot ne doit pas décrire, mais exprimer par lui-même. Le mot a son parfum, sa couleur, son âme. Or le rythme de la vie a changé. Tout a acquis une rapidité fulgurante comme sur les bandes du cinématographe. Les rythmes lents, calmes, réguliers de l’ancienne poésie ne correspondent plus au psychisme du citadin d’aujourd’hui. La fièvre, voilà ce qui symbolise le mouvement de la vie contemporaine. Dans la ville, il n’y a pas de lignes régulières, arrondies, mesurées. Les angles, les ruptures, les zigzags, voilà ce qui caractérise le tableau de la ville. Dans le domaine du langage, ce sera la rudesse du ton parlé, des sonorités grinçantes ou rauques, les images brutales, aiguës comme des cure-dents. »
Mais l’engagement poétique n’est qu’une facette de l’innumérable poète Maïakovski. Bien souvent dans sa poésie, le théoricien laisse place au romantique, à l’éternel éperdu de sa Lili Brik. Il est l’auteur de monuments lyriques qui livrent le portrait d’une âme décidément regorgeant de sentiments, de ressentis, tourmentée par des aspirations hyperboliques, et par une insatisfaction tragique. « A la horde déchaînée de mes désirs, l’or de toutes les Californies ne suffirait pas. »
Par quelle nuit
délirante
fébrile,
quels Goliaths m’ont conçu
si grand
et tellement inutile
Sans doute réellement insatisfait, le poète se donnera la mort le 14 avril 1930, d’une balle dans le cœur : « Le canot de l’amour s’est fracassé contre la vie (courante). Comme on dit, l’incident est clos. Avec vous, nous sommes quittes. N’accusez personne de ma mort. Le défunt a horreur des cancans. Au diable les douleurs, les angoisses et les torts réciproques ! … Soyez Heureux ! [...] Maman, mes sœurs, mes amis pardonnez-moi – ce n’est pas la voie ( je ne la recommande à personne ) mais il n’y a pas d’autre chemin possible pour moi. Lili aime-moi ! »
Voir aussi sur le Hangar : Le nuage en pantalon, Vladimir Maïakovski
Sources : Vers (1912-1930, Editions de l’Harmattan), Encyclopédie Universalis (éd. 1983), La culture poétique de Maïakovski (N. Khardjiev, V. Trenine, trad. Gérard Conio).

