Et s’il me plaisait, moi, chers internautes, de ne pas vous parler du roman de Diderot, et de vous raconter plutôt ma journée d’aujourd’hui ? Que vous importe, après tout ? Bienvenue dans l’anti-roman par excellence. Denis Diderot le commence en 1765 et le poursuivra jusqu’à sa mort en 1784. Et ce n’est que douze ans après sa mort qu’il sera publié. Curieux parcours… Déroutant du début à la fin, voici son incipit :
« Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut. »
Et l’histoire n’ira pas beaucoup plus loin. Le maitre et le valet marchent et Jacques propose de raconter ses aventures amoureuses pour passer le temps, mais jamais ils n’arriveront au terme de ce récit. Au fil de leur voyage, une multitude de récits annexes, eux-mêmes sans cesse interrompus, repris, ne respectant pas de chronologie, vont venir s’intercaler avec l’histoire de Jacques et de son maître. Et dans chacune de ces parenthèses, Diderot saisit une occasion d’exprimer ses idées sur différents sujets chers aux Lumières : matérialisme, anticléricalisme, mais aussi sexualité vont trouver leur place. La critique sociale de Diderot est évidente : c’est bien évidemment le valet qui surpasse le maître. La philosophie de Jacques : le monde est régi par le fatalisme qui détermine chaque être humain de mille et une manières.
Mais Diderot ne veut pas faire de traité philosophique sous couvert d’un roman. L’ironie de Diderot sur son époque est mordante, notamment sur les ecclésiastiques, débauchés et fourbes. Les situations rocambolesques et absurdes s’accumulent, sans parler de croustillantes maximes (« Je ne sais ce que c’est des principes, sinon des règles qu’on prescrit aux autres pour soi »). Ainsi notre Jacques, blessé, ne se soignera jamais mieux qu’à coup de bouteilles de vin. Sans parler de la manière dont il tombe amoureux, alors que la jolie servante frotte et frotte encore sa blessure sur sa cuisse… Diderot se permet d’ailleurs un bel éloge de la lascivité en littérature, une manière d’égratigner au passage les convenances hypocrites de la bonne société. Mais surtout, régulièrement, le narrateur intervient dans sa propre histoire, pour y faire des commentaires sur l’action, sur les discours des personnages, sur leur morale ou même sur un sujet parallèle. Une manière pour Diderot de briser l’illusion romanesque : non lecteur, tu ne t’installeras pas confortablement dans une reproduction de ton petit monde en mieux, où les décors, les actions et les personnages sont tous en rapport les uns avec les autres pour faire ce que Flaubert appellera « la pyramide », une construction bien cohérente, avec un début, un milieu et une fin. Non, ici, l’auteur peut décider de ne pas finir son histoire, ou d’en raconter une autre, tiens, pourquoi pas :
« Vous voyez, lecteur, que je suis en beau chemin, et qu’il ne tiendrait qu’à moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le récit des amours de Jacques, en le séparant de son maître et en leur faisant courir à chacun tous les hasards qu’il me plairait »
Roman polyphonique, roman rhapsodique, qui rassemble artificiellement et emprunte un peu de partout, tant à la comédie qu’au roman picaresque, ce livre est un patchwork, un ovni de la littérature française. Et pourtant ce n’est rien comparé à la Vie et aventure de Tristram Shandy de l’anglais Lawrence Sterne, dont il s’est largement inspiré. Digression tentante, mais je vous en fais grâce !
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