CC2010 – Extrait d’une famille nombreuse
Extrait d’une famille nombreuse – par Matthias Moreno
J’ai vu trop de fois ma mère enfanter pour que cela ait pu me laisser indifférent. Un sourire, au milieu d’un visage de morte, au milieu d’un nuage blanc. Le docteur pince fort, entre ses doigts gantés de chrome, et sectionne à ras-le-cordon. Le bébé hurle sous le coup de scalpel. « Voila dit-il, c’est un peu de douleur pour maintenant, et beaucoup de beauté pour plus tard. » L’architecte chenu des parfaits nombrils.
Il y eut d’abord ma sœur aînée, qui s’est jetée goulument sur le sein, rampant déjà dès les premières quinze secondes, escaladant de ses petits pieds et poings rageurs le ventre maternel, déterminée à survivre dans un concert de hurlements. On la retrouve trente ans plus tard Docteur en médecine et biologie, retournant chaque jour sur les lieux de son crime, au cas où les autres médecins auraient oublié d’exterminer un bout de son cordon de mémoire. Pas question d’avoir le moindre lien avec sa mère, à laquelle elle ne ressemble en rien, mais alors rien de rien.
Ensuite il y eut moi prématuré, apparu les yeux grands ouverts et dans un profond silence, contemplant anxieusement le visage de ma maman d’un regard sombre. J’ai refusé de téter. Dieu, comme il nous faut ménager ce sein qui nous a vus naître ! Ma grand-mère paternelle s’est précipitée sur mon berceau, a examiné mon pouce surnuméraire, la tâche de naissance recouvrant ma poitrine, et s’est enfuie en s’écriant « Ça, ça ne vient pas de chez nous ! » Pas étonnant que j’aie viré poète… Mystère au-dessus des mystères, ma mère a toujours été, plus que nulle autre, la femme de ma vie.
Puis vinrent Jonas, Noé, Guillaume et Charlotte. Nous avons tous notre petite légende originelle. Pour ceux qui n’en croiraient pas ma mère, les vidéos témoignent : tous sont venus au monde avec leur caractère propre, petits acteurs de théâtre sur un rideau d’hôpital. Nous avons tous joué le rôle qui nous correspondait depuis la naissance, anecdotes sans cesse répétées par nos parents : quand il est né il était comme ça, il avait déjà du goût pour, on voyait qu’il. Je l’entends à chaque repas et j’essaie de me souvenir. Jonas, je me rappelle qu’il s’est pointé avec la jaunisse. Et qu’il était sourd. Cela suffit-il à expliquer son esprit lunaire? J’avais deux ans, la vérité est que je ne me souviens de rien. Guillaume a commencé à émerger dans la baignoire. Je crois pouvoir entendre encore les sirènes des pompiers. Est-ce pour cela qu’on l’a catalogué casse-cou et pyromane ? Noé, je m’en souviens sans problème, l’enfant inattendu, l’angoisse de neuf mois quant à sa probable trisomie, ma mère en pleurs tous les soirs, de nombreuses complications médicales, et finalement le plus beau de tous. Aucun doute sur ses origines : c’est un ange tombé du ciel. Charlotte n’a tenu que dix secondes.
Aujourd’hui, seul de ma fratrie, je vis à l’autre bout du monde et j’essaie de comprendre, très loin du sud de la France où j’ai vu le jour. C’est ainsi que, hanté par cette scène de la natalité, j’écris des extraits de texte, pour parler d’un extrait.

