Mercredi 24 février 2010 Par Mélusine dans Littérature

Flaubert – Madame Bovary

Chose promise, chose due (hé hé).

J’ai découvert Emma Bovary en classe de 1ère, dans un sujet de baccalauréat blanc consacré à l’infidélité en littérature. Intriguée par un thème que je ne pensais pas si fréquent, je me suis penchée sur chacun des textes qui composaient le sujet d’examen, et particulièrement sur cette mal mariée si célèbre.

flaubert

Gustave Flaubert a trente ans lorsqu’il découvre ce fait divers normand : une femme se ruine pour ses amants avant de se suicider à l’arsenic. Il travaille pendant cinq ans à son roman qu’il publie en feuilleton en 1857 dans la Revue de Paris. Il est immédiatement traduit en justice : oser mettre en scène autant d’outrage à la morale publique et religieuse est insoutenable. Dans ce même procès, c’est un certain Charles Baudelaire qui est traduit en justice pour ses Fleurs du Mal, qu’il sera contraint de remanier après sa condamnation. Mais l’avocat fait remarquer qu’Emma expie toutes ses fautes. La Bovary sera donc publiée indemne.

bovaryL’histoire est d’abord celle de Charles Bovary : médecin de la campagne normande, il épouse Emma Rouault, une jeune fille élevée dans un couvent et qui vit à la ferme de son père. Trop heureuse de quitter sa vie de paysanne, Emma rêve de vivre auprès de son mari une vie aussi trépidante que celle de ses héroïnes de roman préférées : élans passionnées, fuites aventureuses, voilà ce qu’elle attend ! Mais Charles Bovary n’est pas un héros de roman : sa vie est terne et sans intérêt. Emma s’ennuie… Jusqu’à ce fameux bal chez le marquis d’Andervilliers : les belles robes, la musique, la danse, le luxe, les rencontres fugaces… voilà la vie qu’elle veut, et qu’elle entrevoit l’espace d’une soirée. Elle la hantera toute sa vie.

Et voilà comment la déchéance d’Emma Bovary commence. Elle prend un amant, puis un autre. Pour eux, pour elle aussi, elle dépense sans compter. Elle se débat avec des idéaux de grande vie et de grande passion, alors qu’autour d’elle, tout n’est que médiocrité et bêtise. Que dire de cette célèbre scène des comices où l’on débat du prix des volailles et des cochons pendant qu’elle retrouve son amant pour échanger des mots passionnés ? Voilà ce que Flaubert fait de son héroïne : il se moque d’elle en permanence. Le narrateur n’en finit plus de dérision sur cette pauvre Emma qui ne tient aucune de ses résolutions, qui délaisse sa propre fille et se laisse naïvement abuser par tous ses amants qui lui promettent monts et merveilles avant de disparaître. Ironie d’un narrateur qui ne soutiendra jamais son personnage et met en scène ses ébats avec une impudeur sur laquelle ses détracteurs se sont jetés : Emma, à peine dissimulée dans un fiacre avec son amant, ordonne au chauffeur de rouler, sans but précis. Et l’on suit ce fiacre qui se promène sans destination, qui s’agite sur la route mauvaise et dont une voix parfois s’échappe pour demander au cocher de rouler encore un peu…

De ce roman sur l’ennui, sur rien (pour reprendre un cliché répandu), je retiens surtout le cynisme d’un auteur qui n’a laissé aucun mot au hasard et n’a accordé de crédit à aucun de ses personnages. Mais surtout, nous avons là une des plus grandes figures de lectrice en littérature, qui vient rejoindre Don Quichotte, Julien Sorel et les autres. C’est aussi elle qui m’a convaincue que les personnages de lecteur dans les romans finissent presque toujours mal.

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Vendredi 19 février 2010 Par gouttesdo dans Littérature

Guenassia – Le Club des Incorrigibles Optimistes

« Je préfère vivre en optimiste et me tromper, que vivre en pessimiste et avoir toujours raison »( Anonyme)

Cet exergue en guise de préliminaire pourrait suffire à résumer la » substantifique moelle » de ce roman. Mais ce serait vous priver de moments délicieux passés en tête à tête avec le narrateur et la riche compagnie dont il s’entoure… Mieux vaut prendre le temps de lire ces pages en les dégustant comme il convient.
Il s’agit là encore d’un premier roman édité par un auteur de 59 ans ! En réalité Jean Michel Guenassia n’est pas un débutant en écriture, puisqu’il a signé au cours de sa carrière quelques scénarii pour la télévision ainsi que des pièces de théâtre, sans compter un roman policier publié en 1986. En cela, son écriture est celle d’un écrivain confirmé, au style direct, au poids des mots justement pesé; au fil des sept cent cinquante pages l’ensemble coule avec beaucoup d’aisance, le roman se quitte à regret.

Le récit s’organise comme la chronique de la vie d’un jeune garçon, d’Octobre 1959 à Juillet 1964. Michel Marini, le narrateur, revient sur les années décisives de son adolescence, après les retrouvailles tardives d’un ami perdu de vue. Cette rencontre ravive le souvenir d’une période capitale dans la formation du narrateur, quatre années riches d’événements historiques et familiaux…
Michel habite avec sa famille le quartier latin et suit les cours du fameux lycée Henri IV. Sa mère intransigeante « porte la culotte », son père, plus souple, arrondit parfois les angles, et Michel souffre d’une éducation où les préoccupations professionnelles de ses parents sont accentuées par la rigueur ambiante. Il affiche sa rébellion précoce en escapades buissonnières qui le mène de son lycée, H IV, jusqu’à ce bistrot de la place Denfert- Rochereau, le Balto, où il rencontre les membres de ce mystérieux Club aux règles tacites et incontournables. Cependant, la vie du jeune Michel n’est pas seulement consacrée au baby-foot et aux échecs, ainsi qu’aux efforts pour éviter le surveillant général de son sélect lycée; comme tout jeune homme, d’autres émotions le guettent : histoires de famille compliquée,concernée directement par la tournure des événements en Algérie . Michel a un grand frère, Franck, qu’il admire infiniment, comme tout cadet qui se respecte. Pourtant, le parcours de cet aîné et la fréquentation de ses amis Pierre et Cécile constituent également pour le narrateur une ouverture sur le monde en même temps que la confrontation aux circonstances historiques qui bouleversent la France en cette période particulière. L’adolescent explore les multiples facettes de l’amitié, expérimente à la fois la solidarité et la complicité compassionnelles, la trahison et les meurtrissures de l’amour, autant d’initiations grandeur nature qui forgent son passage à la maturité.

Voilà les éléments qui nourrissent ce récit vif et coloré, sensible et dense. Si Jean Michel Guenassia saisit le point de vue d’un adolescent, il démontre habilement comment la fréquentation des membres du Club des Incorrigibles Optimistes constitue un contrepoint déterminant dans son initiation à la complexité du monde. Il parvient à embrasser sans fausse naïveté les arcanes de ce groupe d’hommes lestés d’expériences amères, qui tentent de transmettre leur Optimisme, comme un ultime sursaut contre l’adversité…. De ce fait, le déracinement des membres du Club est traduit avec véracité aux limites du cynisme et d’une auto-dérision qui rafraîchit le récit et nous attache à ces personnages originaux.
En filigrane de ce récit personnel, Jean Michel Guenassia dresse un tableau percutant de la période, de la fascination pour le rock’n roll aux sursauts engagés des intellectuels, des drames de la décolonisation aux fractures politiques du bloc de l’Est, tout est humainement rapporté par le regard généreux d’un écrivain qui était alors à peine plus jeune que son personnage.
Je vous invite donc à la lecture de cet ouvrage dense qui se lit avec passion.
Ce livre a obtenu le Goncourt des Lycéens en 2009

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Mardi 16 février 2010 Par Mélusine dans Littérature

Maupassant – Bel Ami

Maupassant est un de ces auteurs sur lesquels on a beaucoup souffert en classe. Non que je trouve un plaisir sadique à vous remettre sous les yeux les auteurs qui ont fait vos devoir d’école, mais je reste persuadée que nos « classiques » font d’excellentes lectures plaisir à condition qu’on leur enlève leur étiquette.

maupassant

Maupassant, donc. Un jeune Normand, disciple de Flaubert (lui aussi, je vous le remettrai sous les yeux, un de ces jours), misogyne, débauché, buveur, bref : le gendre idéal. Il fréquente assidument les prostituées, seules femmes pour lui à ne pas être hypocrites sur leur nature ; l’une d’entre elle lui transmet la syphilis, il en fait une fierté.

bel amiDe la à voir du biographique dans Bel Ami… Georges Duroy, son héros, porte beau et lisse sa moustache blonde en se demandant comment trouver quelques sous. Il rencontre son vieil ami Forestier, rédacteur à La Vie Française, un journal en vogue. Pour l’aider, celui-ci lui propose d’écrire pour le journal. Mais on ne s’improvise pas si vite journaliste… Forestier lui offre alors l’aide de Madeleine, son épouse. La jolie Madeleine a la plume précise, le mot juste, l’analyse perspicace. L’article est bouclé, et voilà Duroy propulsé dans les salons mondains, parmi les jolies femmes dont le mari est en voyage. Et il les séduit l’une après l’autre pour grimper un à un tous les échelons de la gloire.

Soyons clairs : ce roman, c’est l’histoire d’un salaud. Mais d’un salaud tellement habile qu’on ne peut s’empêcher de le suivre. Duroy est un opportuniste qui n’hésite pas à s’approprier les réussites des autres et qui excelle à assurer ses arrières : qu’il s’agisse d’acheter un appartement pour éviter que sa maîtresse ne le jette dehors, de prendre sa femme en flagrant délit d’adultère le premier, ou d’enlever une jeune oie blanche pour forcer le mariage, tous les moyens sont bons. Il n’hésite pas à épouser Madeleine après la mort de Forestier : ce serait trop bête de laisser passer une occasion pareille ! Même l’argent semble lui venir naturellement, puisqu’après tout, ses maîtresses sont riches, très riches, et il sait où aller chercher la bonne opportunité pour investir. Mais ce que Maupassant dépeint aussi au passage, c’est la toute-puissance du journalisme (et par extension des médias), qui tiennent les hommes politiques à leur merci, puisqu’ils ont l’argent et le pouvoir sur la foule. Quant aux journalistes eux-mêmes, ils ne sont pas mieux traités par notre auteur, lorsque les meilleurs d’entre eux font écrire leurs articles par leur femme, voire se contentent de reprendre les anciens papiers en changeant les noms, et s’entassent dans une salle de rédaction où il y a plus de cartes à jouer et de bilboquets que de machines à écrire ! Facile pour Duroy, dans un tel milieu, de se fondre parmi les magouilleurs afin de remplir son lit et ses poches, et même, qui sait, d’accéder à la députation. C’est une véritable expérience que de lâcher un jeune loup affamé dans un monde corrompu pour voir ce que ça donne : c’est ça aussi, le naturalisme !

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Dimanche 7 février 2010 Par Hazel dans Littérature

Kaïr-Eddine – Soleil arachnide (nouvelle édition)


Une nouvelle édition de Soleil arachnide
de Mohammed Kaïr-Eddine chez Gallimard

Dans ses fameuses Lettres à un jeune poète, Rilke rappelait à son correspondant que « les œuvres d’art sont d’une infinie solitude ». Cette phrase nous est venue à l’esprit pour introduire un recueil de poèmes de Mohammed Khaïr-Eddine écrit en 1969, Soleil arachnide. Quatorze ans après la mort du poète marocain, il était temps que Gallimard nous propose cette édition nouvelle du même recueil présentée par Jean-Paul Michel. Né en 1941 non loin de Tafraout dans l’Anti-Atlas marocain, cet écrivain a eu un parcours littéraire inséparable de l’émergence du groupe de jeunes artistes et poètes réunis autour d’un ensemble de credo littéraires, esthétiques et politiques dont la revue Souffles fut l’organe officiel. Pour le public large, Mohammed Khaïr-Eddine est, avant tout, l’auteur d’Agadir (Paris, Seuil, 1967), un récit qui s’inspire des conséquences du séisme qui frappa la ville marocaine en 1960.  Certains de ses commentateurs ont parlé d’« écriture sismique », tant elle repose sur une conscience narratrice trouble (et troublée), essayant de se recomposer au fur et à mesure d’une enquête menée sur un monde parti en éclats et dont la ville portuaire est devenue le symbole.

Une œuvre recomposée ou “décomposée” ?

Dans cette édition nouvelle de Soleil arachnide, Jean-Paul Michel nous propose un autre ordre de succession des textes du recueil. Même s’il a essayé de l’expliquer par un souci « de restituer l’ordre de composition des poèmes », cette “liberté” nous a semblé fâcheuse. En effet, dans l’édition d’origine (Paris, Seuil, 1969), l’œuvre débute avec une épigraphe placée en tête d’un poème portant le même titre que le recueil. L’incipit, choisi par le poète, amorce un itinéraire complexe menant le lecteur du « hiéroglyphe simple des arachnides » à une sorte de « Manifeste » (titre du dernier poème) poétique. C’est ainsi que l’hermétisme caractéristique de Soleil arachnide est décrypté à la lumière d’un cheminement au fur et à mesure duquel une signifiance prend corps. D’ailleurs, Khaïr-Eddine insiste dans le texte final que l’œuvre d’un créateur acquiert son Sens grâce à cet art de « la composition » que seul l’artiste est capable (autorisé) de “sceller”. Toucher à cette « composition » ne peut, à notre avis, que trahir une “construction” langagière qui est, au fond, une sémiotique du monde et de l’être khaïr-eddiniens.

Dans un des rares entretiens accordés par le poète à un journal tunisien (Le Temps du 13 avril 1988 : « Mohammed Khaïr-Eddine, La poésie est une souffrance métaphysique permanente »), il a été question de ce qu’on a convenu d’appeler l’hermétisme de Khaïr-Eddine. Invité à s’exprimer sur ce sujet, il précise, dans la même interview, que « le problème de l’incompréhension » est un faux problème : « je ne crois pas que je descendrai dans la rue pour être à la hauteur du caniveau ». La focalisation sur ce trait stylistique de Khaïr-Eddine risque même d’occulter l’essence d’une parole poétique pleine de vigueur et d’authenticité. La réaction, presque insolente, de l’artiste réclame un lecteur qui devrait, lui aussi, se hisser « à la hauteur » de ce qu’un langage littéraire peut (et doit) renfermer d’épaisseur artistique et humaine. De nos jours, face aux normes (portant sur le fond aussi bien que sur la forme des textes “imprimables”) imposées par certains éditeurs, on pourrait également se demander qui, dans la génération actuelle d’écrivains et de poètes “débutants”, veille encore à la teneur artistique de ses textes et à leur “littérarité”. Quels sont ceux qui ne cèdent pas aux facilités de la demande d’un lectorat de plus en plus “limité” et conditionné par des schémas mentaux souvent générés par une bonne partie des médias de masse ?

« Ma plume serait…un fusil de fellagha ! »

Dans le dernier texte du recueil, le poète présente métaphoriquement son écriture à l’aide de l’image forte d’une arme redoutable : « ma machine est une bombe atomique ». En 1970, le narrateur de Moi l’aigre (récit de Khaïr-Eddine) utilisera le passé pour dire qu’il pratiquait, depuis un certain temps, « la guérilla linguistique ». En menant, jusqu’au bout, la désarticulation du langage et de ce que le signe linguistique comporte d’institutionnel, l’artiste récuse une certaine forme de la production littéraire. Il va jusqu’à concentrer la figure du poète-combattant dans la métaphore des « fellagha »: « ma plume serait un fusil asthmatique n’était sa grosseur, / un fusil de fellagha ! ». Dans la série « Nausée noire », le poète se présente avec l’expression « ce soldat de 1941 ». Le croisement de l’image du poète avec celle du « soldat » n’est pas synonyme de ralliement à un corps militaire organisé. Il est le combattant solitaire pour un idéal de liberté visant l’homme à travers la littérature. Le rebelle qu’il est ne saurait mener le combat en suivant les chemins traditionnels de l’affrontement : « à moi les vasistas de la prison a-civile / à moi l’anarchie… ». Le désordre semble être la modalité principale du combat qui s’annonce. L’acte d’écrire est inséparable de ce qui en est le fondement, à savoir la lutte contre le mal, l’ignorance et toutes les formes de pouvoir qui enchaînent l’homme : « Hommes mes barils de poudre », crie le poète dans « Refus d’inhumer ». Mettre le feu à tous ces barils pour embraser un monde jugé caduc et aliénant devient une priorité absolue.


Mohammer Kaïr-Eddine

La maturité d’une (re)écriture « sudique » du monde :

Parmi les écrivains maghrébins ayant réussi le pari d’affirmer leur identité dans la langue de l’autre, Khaïr-Eddine tient une place de marque. Il s’agit d’un défi extrêmement compliqué, parce qu’« une langue d’acquisition seconde, fût-elle maniée à la perfection, ne peut être confondue avec une langue native ». Cette opinion, réfléchie, de Roman Jakobson souligne la complexité de la question de la « langue » dans une production littéraire. Après avoir désarticulé la langue française, l’artiste de Soleil arachnide s’y affirme en proclamant sa différence. Les vingt-cinq textes dont nous parlons dévoilent un usage provocateur du français : le poète affectionne les néologismes (« sudique ») et se sert, intentionnellement, de quelques mots “bannis” de l’usage par d’éminents organismes officiels comme l’Académie française. L’utilisation de certains termes (« alunir », « j’électre », « se marécage » etc.) permet à Mohammed Khaïr-Eddine de teinter sa langue d’une coloration propre au citoyen du Sud qu’il est. En effet, sa vision du monde nous est transmise dans les insinuations du langage qu’il forge. La poétique de Soleil arachnide a ainsi pu inscrire les convictions politiques, intellectuelles et sociales d’un homme libre au cœur de son esthétique.

L’écriture poétique que nous découvrons dans Soleil arachnide a également su échapper à un discours littéraire “jdanovien” où le message et l’envie de dire auraient détruit les richesses du langage. Plutôt que d’être brandies comme les marques d’un style révolutionnaire et avant-gardiste, la déconstruction des modèles archaïques et la destruction des institutions qui les véhiculent se font, selon une expression de Roland Barthes, dans « le bruissement de la langue ». En fait, la modernité de Khaïr-Eddine est surtout visible dans la conscience de l’artiste face à ce qu’un langage peut cacher, au-delà de son apparence anodine de moyen de communication. En trouvant le verbe approprié aux exigences de l’être profond, le langage créé par l’artiste atteint un objectif primordial. Le texte se transforme en une « machine » parfaitement rôdée d’où sort un être métamorphosé. Le mouvement amorcé par la « violence du texte » (l’expression est de Marc Gontard) concrétise les élans de l’âme de ceux qui y pénètrent (les lecteurs). Ce langage de l’âme satisfait pleinement à ce que Roman Jakobson considère une des fonctions essentielles de l’art poétique : « c’est la poésie qui nous protège contre l’automatisation, contre la rouille qui menace notre formule de l’amour et de la haine, de la révolte et de la réconciliation, de la foi et de la négation » (Questions de Poétique, Paris, Seuil, p. 125.). L’œuvre de Khaïr-Eddine  nous donne à voir (et à penser) une écriture du désir et une énergie, inépuisable, de l’âme et du corps dont la mise en scène (scripturale) revigore la formule des valeurs fondamentales de l’homme.

Mohammed Khaïr-Eddine Soleil arachnide,
Paris, Seuil, 1969, rééd. Gallimard, 2009, 144 pages.

Voici un lien qui vous mènera vers un bon article sur l’auteur.

Par Adel Habbassi.

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Jeudi 4 février 2010 Par A. dans Littérature

Fante – Demande à la poussière

Demande à la poussière couvertureDemande à la poussière n’est pas le genre de choses que l’on calcule. Il est ce genre de livres dont on n’entend rien que l’on choisit dans le rayon d’une librairie puis qu’on ouvre une fois chez soi. Il est un livre dont on n’attend rien. Juste un peu d’évasion, quelques courses improbables dans un autre bout du monde qui peut être attachant, en plein hiver. Un ailleurs chaud, un duvet, une soupape. Pourquoi lui ? Le titre sans doute, si énonciateur, on aimerait penser qu’il nous interpelle, qu’il est un clin d’œil ironique. C’est le magnétisme. Il est de ces livres que, un jour, on trouve dans sa boîte aux lettres, que l’on ne sait pas de la part de qui c’est. Le cœur bat, la montée des marches jusqu’à la chambre est fébrile. On a reçu un livre par la poste, d’un inconnu, il a un titre, c’est tout un monde.

Entendons-nous bien, avant d’ouvrir le livre, on est quelqu’un et puis à la première ligne on est quelqu’un d’autre. Marqué par la virtuosité simple des mots que l’on lit. Demande à la poussière devient alors, au-delà d’un livre, une évidence dans laquelle on finit par s’identifier porté par l’atmosphère lourde que met en place l’auteur. Ce livre est un fantasme à lui tout seul. Il est un résultat. Une vision neuve d’un Big Bang littéraire. Charles Bukowski, qui préface l’œuvre, déclare :

« Un jour j’ai sorti un livre, je l’ai ouvert et c’était ça. Je restai planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l’or à la décharge publique. J’ai posé le livre sur la table, les phrases filaient facilement à travers les pages comme un courant. Chaque ligne avait sa propre énergie et était suivie d’une semblable et la vraie substance de chaque ligne donnait forme à la page, une sensation de quelque chose sculpté dans le texte. Voilà enfin l’homme qui n’avait pas peur de l’émotion. »

Demande à la poussière ? Une idée alternative de ces quelques lettres : CQFD. Après tout, si l’on se penche sur le titre, que demander de plus à la poussière que l’histoire du monde. Que de nous raconter la vie, la vraie, celle que l’on ne connait pas que l’immobilisme terriens sait et ne révèle jamais.

Cette espèce de grâce, d’absolu, se retrouve dans ce que raconte Demande à la poussière. S’il est dur de résumer un livre aussi touchant de simplicité, on peut dire qu’au travers des pages, on suit un homme – Arturo Bandini – aux prises avec son rêve : être écrivain. L’histoire est conté sur fond d’Ouest sauvage, de poussière et de sècheresse dans un Los Angeles qui n’a rien d’accueillant loin du clinquant qu’on peut lui reconnaître. On suit le héros, véritable alter ego de l’auteur lui même, errer dans les rues de Los Angeles où il s’est réfugié après s’être échappé de chez lui. On y voit son amour pour une serveuse mexicaine naître et le manger, et la première page de son roman rester désespérément blanche, à la recherche d’une quelconque idée. Les souvenirs du héros servent de second plan permanent dans lesquels Bandini (ou Fante) évacue l’aigreur de son enfance difficile dans le Colorado ; celle d’un fils d’immigré italien.

De la lecture ressort une étrange impression d’humanité. Comme si Fante, par l’intermédiaire de Bandini cherchant en vain quoi écrire, espérait trouver le sens de la vie sur terre. La fin brutale apparaît comme une nouvelle respiration tant l’ambiance mise en place par l’auteur est pesante, presque poisseuse. Cette fin nous donne la possibilité de relativiser sur l’importance des “épreuves” de la vie. Sur le fait même de les nommer ainsi, alors qu’ils ne restent en fin de compte qu’une série d’évènements. Au final, la puissance des mots, porté par un style baignant dans une fausse familiarité d’usage, de Fante et l’espoir qui en ressort restent dans l’atmosphère et planent au dessus de tout ; même de la chaleur oppressante du désert du Mojave dans laquelle vient mourir le livre sans réellement avoir réussi à pousser le héros hors de l’immobilisme flamboyant de l’errance. Le cœur au bord des lèvres, il faut le dire, bien sûr ce livre se ferme comme n’importe quel livre. Bien sûr qu’on meurt tous, même les héros, même les héros les plus célestes. Et pourtant, en chacun de nous qui voulons tant, qui souhaitons tant, écrire et être lu, il y a un Arturo Bandini, qui pousse et pousse à embrasser une vie qui n’est pas la débauche d’un Kerouac, d’un Ellis, mais qui pourtant est aussi percutant dans les images.

Le silence dure longtemps, j’ai la tête de la bonne femme sur les genoux, mes doigts jouent dans son nid, je compte les cheveux blancs. Remue-toi, Arturo ! Si Camillia Lopez te voyait comme ça, elle et ses grands yeux noirs, ton seul amour, ta princesse Maya… Oh, bon Dieu Arturo, qu’est ce que tu trimbales ! T’as peut-être écrit Le Petit Chien Qui Riait, mais c’est pour sûr que t’écriras jamais les Mémoires de Casanova. Qu’est ce que tu fabriques, planté là ? Tu nous couves un chef-d’œuvre ? Comme crétin tu te poses un peu là, Bandini !
Elle a levé les yeux et comme j’avais les yeux fermés elle ne pouvait pas lire mes pensées. Mais peut-être que si, justement. Peut-être que c’est pour ça qu’elle a dit : « T’es fatigué. Tu devrais faire un somme. » Peut-être que c’est pour ça aussi qu’elle a tiré le lit Murphy escamotable et insisté pour que je m’allonge dessus à côté d’elle, sa tête entre mes bras. Peut-être que c’est pour ça qu’elle a demandé, en étudiant mon expression :
« T’en aimes une autre c’est ça ? »
« Oui. Je suis amoureux d’une fille à Los Angeles. »
Elle m’a touché la figure.
« Je sais », elle a dit. « Je comprends. »
« Non, tu peux pas. »

L’avez-vous lu ? Qu’en avez-vous pensé ?
Exprimez-vous !

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