Mardi 9 mars 2010 Par A. dans Littérature

Sur la route – Jack Kerouac

Going up the country.

Il y a des œuvres qui traversent les âges en restant toujours jeunes, fraîches et lourdes de sens. Un peu plus de 50 ans après sa parution, Sur la route reste une bible pour jeunes en perditions rêvant d’exils et de mondes à créer : autre part, autrement. La fascination pour des mythes qui évoquent tout le pittoresque d’un American Dream plus qu’imaginaire, la renonciation à ce monde terrestre pour la marge et la fascination de cette marge est l’étrange alchimie qui compose, lie, ce livre fascinant. Ainsi la lecture file, s’achève. Sur la route est une histoire perpétuelle, qui se renouvelle sans cesse dans une tête mise en ébullition par la lecture. Sans connaître autre chose de l’auteur, à travers les lignes, on sent que Jack Kerouac livre son chef d’œuvre, en bout de course, le sourire fou aux lèvres. Parce que fou, il aimerait l’être : il ne l’est pas. Il a choisi autre chose : être génial.

Sur la route est d’une certaine manière la chronique de l’immensité ravagée du territoire américain. Ce livre est la fuite raisonnée, d’abord, puis folle de Sal Paradise étudiant à la faculté en mal d’ailleurs, en mal de choses à écrire, vivre et ressentir. Dans ses voyages, il est accompagné de son « idole », qui peu à peu deviendra son ami : Dean Moriarty véritable fou, délinquant aux airs d’ange qui joue à l’intellectuel.
Si les Etats-Unis sont traversés plusieurs fois selon des itinéraires différents, l’aller s’achève toujours à San Francisco : véritable bout du monde car, même si la Frontière de ce territoire n’apparaît que mentale dans la tête de ces jeunes dépravés, elle est belle et bien physique.
Sur la route a le génie de saisir et restituer l’air constamment désabusé qui caractérise la jeunesse. Aux prémices du rock’n’roll – même si le livre est beaucoup plus tourné vers le Jazz – on sent se dessiner les envies tapageuses de destruction et d’autodestruction qui naîtront plus tard dans les cœurs adolescents. Se dessine une jeunesse voulant toujours plus que ce soit dans la vie, dans l’amour, dans le voyage. Lorsqu’on considère, 50 ans plus tard l’histoire de la jeunesse dans cette seconde partie du XXème siècle, on ne peut qu’entrevoir l’annonce du mouvement hippie qui suivra une décennie plus tard. Peut-être alors encore un peu trop énervés, sans doute moins libres de leurs corps et leurs esprits, les personnages de Sur la route n’adoptent pas cette idée du peace and love, mais n’en demeurent pas moins la première génération de ces vagabonds en puissance à la recherche d’absolu. Et puisque tout mouvement à un nom, un nom qui veut en jeter, faire peur, Jack Kerouac se nomme, nomme ses compatriotes : « Beat generation » (génération battue/fauchée).

La narration file, cachin-cahan, entre impro de Jazz et cuite à la bière. On pourra reprocher à la traduction d’être lourde lorsque la folie des jeunes gens file, coule sans reprendre son souffle dans la version originale. Sur la route est une procession de foi, dans un sens un recueillement sur soi-même lorsqu’on le lit dans la puissance de l’adolescence : il faut lui laisser le temps de respirer, cheminer. Des pauses, des reprises sont nécessaires pour ingérer ce texte, et ensuite, se laisser avaler et entrer dans les délires des protagonistes.
Quand s’ouvre l’ultime partie du livre, la folie de Dean qui ne cesse de se développer au travers du livre explose, éclate alors que Sal reste toujours dans cette limite de quasi ivresse. Leur dernier voyage jusqu’à Mexico apparaît ainsi comme un retour à la sainteté. Empreint de lyrisme, ce voyage voit défiler les images de la vierge dans les yeux de gamines. Seulement ce voyage à un air d’achevé, comme si, pour une fois, les images de la Frontière de ces jeunes et la Frontière réelle se recoupaient pour exposer la rudesse de ce territoire – ce fantasme – et la vie brute qu’elle mène. Et si l’on cherche ne serait-ce qu’une raison motivant le livre, motivant ces héros en guenilles, on comprend dans cette ultime excursion qu’à travers les descriptions des paysages seule la vie (et son sens) ne les intéresse.

Puis, il est temps de lâcher le livre. Lu en une nuit ou plusieurs mois ; c’était une expérience marquante. Si l’on considère l’épreuve et son achèvement, on ne peut que sourire, satisfait. L’ultime paragraphe que l’on se répète les jours de chagrin : comme un vieux tube, ou plutôt comme une litanie singulière, hérétique :

Ainsi donc, en Amérique, quand le soleil descend et que je suis assis près du fleuve sur le vieux quai démoli, contemplant au loin, très loin, le ciel au dessus du New-Jersey, et que je sens tout ce pays brut rouler en bloc son étonnante panse géante jusqu’à la Côte Ouest et toute cette route qui y va, tous ces gens qui rêvent dans son immensité ― et, dans l’Iowa, je le sais, les enfants à présent doivent être en train de pleurer dans ce pays où on laisse les enfants pleurer, et cette nuit les étoiles seront en route et ne savez-vous pas que Dieu c’est le Grand Ours et l’homme-orchestre? et l’étoile du berger doit être en train de décliner et de répandre ses pâles rayons sur la prairie, elle qui vient juste avant la nuit complète qui bénit la terre, obscurcit tous les fleuves, décapite les pics et drape l’ultime rivage et personne, personne ne sait ce qui va arriver à qui que ce soit, n’étaient les mornes misères de l’âge qu’on prend ― alors je pense à Dean Moriarty, je pense même au Vieux Dean Moriarty, le père que nous n’avons jamais trouvé, je pense à Dean Moriarty.

Les yeux se ferment, ne subsiste qu’une sensation de beauté dans toutes cette horrible Amérique qui est décrite. Et l’impression que la liberté n’est qu’une histoire de choix. Un choix magnifique.

1 commentaire
Lundi 8 mars 2010 Par A. dans Littérature

Les grands chemins – Jean Giono

C’est toujours un étrange sentiment qui nous habite lorsqu’on ouvre un livre que l’on n’a pas vraiment choisi de lire, un livre au programme d’un cours. Secrètement on prie pour qu’il soit intéressant, et, avant même de s’intéresser à lui, on le soupèse, considère sa taille, essaye de découper – partitionner – le roman afin de dire : « je lirai tant de pages chaque jour. » (soyons réaliste, je n’ai jamais su me tenir à ces emplois du temps drastiques et je doute que quelqu’un un jour aie pu le faire). La lecture de la  4ème de couverture est, personnellement, un calvaire car je n’ai jamais réussi à trouver de l’intérêt pour un livre dans ces courts résumés. Entendons nous bien : je suis un traumatisé des lectures obligatoires car, malgré tout l’intérêt que je porte à la littérature il me semble que les profs du lycée se sont toujours acharnés à me bombarder de livres qui à la première lecture m’ont semblé comme des montagnes infranchissables.
C’est donc sans une immense conviction que je me suis lancé dans Jean Giono. Les autres œuvres qui composaient mon programme de littérature du premier semestre étant plaisantes, sans pour autant être des révélations à la première lecture.
J’étais toutefois plutôt motivé pour en finir avec ce roman qui me paraissait un fleuve : le flot de mots ne s’arrête jamais et le texte ne subit aucune coupure de la première à la dernière page. Mais après tout, lorsque l’on considère toutes les rues Jean Giono qui jalonnent la Provence, il faut bien se dire qu’un jour ou l’autre il faudra s’y frotter. Et, un conseil, frottez-vous-y, avec délectation.
Les grands chemins sortent dans le second temps de l’œuvre de Giono. Il se situe très loin du lyrisme de ses premiers roman (avec Regain notamment) mais tâtonne tout de même dans les pages ouvrant le roman entre ces descriptions de la nature dont il était alors friand, et une autre forme d’écriture qu’il avait annoncé quelques années plus tôt et mis en place avec Un roi sans divertissement avant de laisser l’hiver tuer toute envolée.
Comme je l’ai dit, le texte est un flot de paroles sans fin. Ecrit au présent, on ne sait dans un premier temps comment prendre le texte, comment le décrire. Ce présent bien peu dérangeant de nos jours, est en soit un enjeu littéraire à lui-même tant il était novateur à l’époque de la sortie, en 1951. A ceci s’ajoute une première personne qui ne se dévoile jamais vraiment, sans identité, mais tout de même, débonnaire, amoureux d’une nature qui le lui rend bien. Le narrateur vit, en pleine puissance une sortie d’été à la recherche d’un refuge : vagabond dans l’âme voulant quelque peu repousser l’idée d’un hiver figé mais conscient qu’un jour la balade finira.
Peu à peu une ambiance opaque s’installe, quelque peu ouatée dans les dernières brulures de l’été, dans la Provence Alpine. Le narrateur trouve un village dans lequel s’installer, rencontre un compagnon de route qu’il nommera L’Artiste. Part, dans un autre village. On découvre que L’Artiste est un tricheur. Dans une scène embrouillée il se fait tabasser. Nouvelle fuite. Puis la neige, et l’ennui qui s’installe.
Tout ceci se fait sans vraiment de paroles. Quelques ellipses par ci par là. Le discours est brouillon, sans ponctuation, sans annonce de locuteurs. C’est avec une écriture du vif que Giono retranscrit à merveille ce présent continu qui ne s’arrête jamais vraiment, allant crescendo alors que les pages défilent.
Mais dans ce concert, ce vertige de l’écriture, Les grands chemins se dessine comme un livre immobile qui prend sa naissance dans le paysage informe d’une montagne immaculée. Le narrateur à la recherche d’alcôve, mais d’occupation surtout, se laisse endormir, hiberne presque avant de peu à peu se réveiller tandis que la saison avance. Alors, il recherche peu à peu à retrouver le chemin de la vie, de ressentir à nouveau la nature endormie, de la maîtriser comme il sait si bien le faire. En attendant le retour de l’été, il assouvira son désir de contrôle auprès de L’Artiste, son compagnon qui veut s’en aller mais reste toujours dans le giron du narrateur. Entre eux s’installe une relation ambiguë, entre franche amitié et amour : un jeu de domination constante dans lequel le narrateur gagne à chaque fois.
En prenant du recul, on peut considérer ce livre comme un western résolument glacé avec pour décor la montagne plutôt que le désert. Les scènes de café comparables à celles de Saloon, la lenteur des scènes, l’absence de dialogues à proprement parler se rapprochent des westerns de Sergio Leone et plus précisément Pour une poignée de Dollars où le personnage sans nom qu’incarne Clint Eastwood, mystérieux quant à son passé, est à lui seul l’élément perturbateur et de résolution de l’animation d’un village figé (dans l’hiver pour Les grands chemins, dans une guerre sans fin dans Pour une poignée de dollars).
Les motivations de ces héros dont on ne sait rien ? Le film effleure l’idée au détour de quelques paroles nonchalantes, pour ce qui est de l’œuvre de Giono, il l’a expliqué dans son œuvre précédente : Un roi sans divertissement. Le besoin de divertissement dans l’ennui constant de l’hiver est la clef de cette œuvre, reprenant par la même la théorie du divertissement Pascalien.
Quelque condition qu’on se figure, si l’on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde, et cependant qu’on s’en imagine, accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher. S’il est sans divertissement, et qu’on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu’il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point, il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent, des révoltes qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables ; de sorte que, s’il est sans ce qu’on appelle divertissement, le voilà malheureux et plus malheureux que le moindre de ses sujets, qui joue et se divertit.
Ni rapport, ni procès verbal – encore moins journal – de ce qui est en train de se passer Les grands chemins reste un témoignage pris à la volée d’un roi voulant à tous prix se divertir. D’un roi qui n’est qu’un inconnu sans besoin de passé ni de futur pour vivre et être témoin de sa propre vie. En dehors de cette réflexion, l’œuvre n’en demeure pas moins plaisante à la lecture ; la fin tout particulièrement laisse planer un sentiment trouble de puissance et de virtuosité. La reprise de traits du western dans un folklore provençal ne dérange pas, au contraire, et donne des idées nouvelles du traitement que l’on pourrait faire d’un style qui s’est essoufflé avec le temps. La mise en parallèle de cette œuvre et celles de Sergio Leone, par ailleurs, esquisse une figure plus précise du héros sans nom, solitaire et sans histoire permettant de redécouvrir sous un autre angle les œuvres de ce grand réalisateur.
5 commentaires
Samedi 6 mars 2010 Par gouttesdo dans Littérature

La double vie d’Anna Song – Minh Tran Huy

La double vie d’Anna Song ou l’étrange histoire d’un Amour sublimé: le destin d’Anna Song aurait dû être prodigieux, comme en témoigne, dès l’ouverture du roman, la publication d’articles extrêmement élogieux concernant l’enregistrement, ou plutôt les enregistrements des prestations pianistiques d’Anna Song, musicienne inconnue jusqu’alors. Ironie de l’histoire, Anna Song vient de décéder, alors même que le monde entier commence à entrevoir son talent et s’apprête à réparer les années d’oubli…

Parallèlement, nous entrons dans le récit de Paul Desroches, le mari de la défunte Anna. En une confession à cœur ouvert, le narrateur revient sur les circonstances de sa rencontre avec la toute jeune Anna, et l’enracinement de leur lien, avant même l’entrée à l’école.
« Je suis aujourd’hui cette conscience au milieu du vide, mais à l’époque je ne me doutais de rien, ma grand-mère tenait ma main dans la sienne et je ne savais pas que les notes de piano qui flottaient dans l’air et me parvenaient avec de plus en plus d’acuité tandis que nous avancions dans la rue, je ne savais pas que la profonde mélancolie qui donnait à cette musique l’ineffable douceur d’un chant marquait mon entrée dans un monde peuplé de choses aussi irréelles et attirantes que des licornes au pelage doré. Un monde où les ombres qui vous accompagnaient jusque-là n’ont pas d’autre choix que de disparaître pour céder leur place à de nouveaux mirages.
Ma grand-mère s’est arrêtée devant la maison d’où provenait la musique et m’a expliqué que la petite fille de Mme Thi jouait depuis qu’elle était toute petite. Elle était très douée, et avait ému tous les parents lors d’une fête de fin d’année, en juin dernier. … Et c’est ainsi que j’ai commencé d’aimer Anna avant même de l’avoir vue. »

Ainsi, le premier contact entre Anna et Paul naît d’une révélation musicale.

Au fil des chapitres, Paul développe les différentes étapes de cette amitié intense, il insiste sur les qualités musicales d’Anna, déjà fine musicologue. Il s’attarde sur le lien étroit entre musique et sentiment, jusqu’au départ de la famille Thi pour la Californie, où la jeune enfant prodige ne manquera pas d’entreprendre une carrière remarquable … Paul reste seul face au vide du départ, absence physique qui le laisse aussi démuni que lors du décès accidentel de ses parents, légèrement antérieur à sa rencontre avec Anna.

Minh Tran Huy sait jouer elle aussi à la perfection de son instrument, l’écriture. Par le récit de Paul, nous percevons l’intensité du lien qui unit ces deux enfants porteurs de blessures identiques : l’un arraché au cocon familial malgré les soins attentifs de sa grand-mère ; la seconde, bien que née en France, isolée de ses racines vietnamiennes, par l’exil que ses parents ont choisi. Paul comble l’abîme en sublimant Anna par son art; celle-ci nourrit son émulation du souvenir rapporté d’un Eden perdu…

Cette déchirure psychologique exacerbe le talent de la fillette, il inspire à Minh Tran Huy une éloquence toute musicale dont je souhaite souligner l’exubérance et la maîtrise linguistiques :
« Un répertoire pratiqué par Anna jusqu’à ce qu’elle n’ait même plus besoin de penser pour l’exécuter à la perfection ; combiner notes, nuances et silences était devenu aussi naturel pour elle que parler. La technique et le travail proprement dits étaient venus s’ajouter à une facilité et une dextérité hors du commun : Anna pouvait sur demande livrer une douzaine de versions d’une pièce pour piano, dont elle déstructurait et restructurait les harmonies avec une égale aisance, développant les accords en arpèges et n’hésitant pas à quitter la partition pour y glisser des improvisations qui s’y intégraient comme par magie. Elle supprimait ou au contraire ajoutait des fioritures- dans un joyeux et baroque ballet de trilles, de mordants et de grupetti- et maniait le staccato et le legato comme un acteur module ses attitudes et ses intonations pour correspondre aux souhaits du metteur en scène… »

Mais les premières fausses notes ne tardent pas à sourdre dans le concert des louanges critiques. Intercalés dans le fil des épisodes narrant l’amitié des deux enfants, la tonalité des articles parus dans différents organes de presse spécialisée introduit une disharmonie intrigante. Alors que le récit de Paul aborde la distance qui se crée entre les deux amis, les louanges s’effacent progressivement à la suite d’une révélation étrange au sujet des fameux enregistrements…
La lumineuse irradiation que les dons d’Anna projettent sur un avenir flamboyant se ternit de difficultés, l’ex-enfant prodige est trahie par son propre corps… Paul de son côté est inapte à construire une vie cohérente, dépossédé des forces vives que lui communiquait la présence d’Anna…

Le roman prend à ce moment un tour différent. Nous entrons dans un jeu d’arcanes insondables. Le récit de Paul Desroches déroule les difficultés d’Anna, son propre manque d’énergie pour mener sa vie vent debout, la distance qui s’établit dans les rapports des deux amis qu’un océan et un continent séparent.

À mesure que s’éteint l’éclat du prodige musical d’Anna, son parcours nous est livré par le récit de Paul ravi de retrouver la jeune femme.
Mais qu’en est-il vraiment ?
Comment a-t-elle pu se prêter aux manœuvres dévoilées?
Beaucoup de questions intriguent, dont les réponses ne seront dévoilées qu’en tout dernier lieu.
Ce roman agit sur le lecteur en usant d’un véritable sortilège, dû à la personnalité résolue et discrète cependant d’Anna Song. Mais ne vous y trompez pas, la vie d’Anna est double à plus d’un titre. Oui, ce roman a du charme, il nous semble en l’ouvrant que nous allons entendre une petite cantate innocente alors que l’écriture de Minh Tran Huy nous entraîne dans une suite de fugues entêtantes.

Pas de commentaires
Mercredi 3 mars 2010 Par Mélusine dans Littérature

Jacques le Fataliste et son maître – Denis Diderot

Et s’il me plaisait, moi, chers internautes, de ne pas vous parler du roman de Diderot, et de vous raconter plutôt ma journée d’aujourd’hui ?  Que vous importe, après tout ?

Bienvenue dans l’anti-roman par excellence. Denis Diderot le commence en 1765 et le poursuivra jusqu’à sa mort en 1784. Et ce n’est que douze ans après sa mort qu’il sera publié. Curieux parcours…

diderot

Portrait de Denis Diderot, par Louis-Michel Van Loo, 1767

Déroutant du début à la fin, voici son incipit :

jacques le fataliste« Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut. »

Et l’histoire n’ira pas beaucoup plus loin. Le maitre et le valet marchent et Jacques propose de raconter ses aventures amoureuses pour passer le temps, mais jamais ils n’arriveront au terme de ce récit. Au fil de leur voyage, une multitude de récits annexes, eux-mêmes sans cesse interrompus, repris, ne respectant pas de chronologie, vont venir s’intercaler avec l’histoire de Jacques et de son maître. Et dans chacune de ces parenthèses, Diderot saisit une occasion d’exprimer ses idées sur différents sujets chers aux Lumières : matérialisme, anticléricalisme, mais aussi sexualité vont trouver leur place. La critique sociale de Diderot est évidente : c’est bien évidemment le valet qui surpasse le maître. La philosophie de Jacques : le monde est régi par le fatalisme qui détermine chaque être humain de mille et une manières.

Mais Diderot ne veut pas faire de traité philosophique sous couvert d’un roman. L’ironie de Diderot sur son époque est mordante, notamment sur les ecclésiastiques, débauchés et fourbes. Les situations rocambolesques et absurdes s’accumulent, sans parler de croustillantes maximes (« Je ne sais ce que c’est des principes, sinon des règles qu’on prescrit aux autres pour soi »). Ainsi notre Jacques, blessé, ne se soignera jamais mieux qu’à coup de bouteilles de vin. Sans parler de la manière dont il tombe amoureux, alors que la jolie servante frotte et frotte encore sa blessure sur sa cuisse… Diderot se permet d’ailleurs un bel éloge de la lascivité en littérature, une manière d’égratigner au passage les convenances hypocrites de la bonne société. Mais surtout, régulièrement, le narrateur intervient dans sa propre histoire, pour y faire des commentaires sur l’action, sur les discours des personnages, sur leur morale ou même sur un sujet parallèle. Une manière pour Diderot de briser l’illusion romanesque : non lecteur, tu ne t’installeras pas confortablement dans une reproduction de ton petit monde en mieux, où les décors, les actions et les personnages sont tous en rapport les uns avec les autres pour faire ce que Flaubert appellera « la pyramide », une construction bien cohérente, avec un début, un milieu et une fin. Non, ici, l’auteur peut décider de ne pas finir son histoire, ou d’en raconter une autre, tiens, pourquoi pas :

« Vous voyez, lecteur, que je suis en beau chemin, et qu’il ne tiendrait qu’à moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le récit des amours de Jacques, en le séparant de son maître et en leur faisant courir à chacun tous les hasards qu’il me plairait »

Roman polyphonique, roman rhapsodique, qui rassemble artificiellement et emprunte un peu de partout, tant à la comédie qu’au roman picaresque, ce livre est un patchwork, un ovni de la littérature française. Et pourtant ce n’est rien comparé à la Vie et aventure de Tristram Shandy de l’anglais Lawrence Sterne, dont il s’est largement inspiré. Digression tentante, mais je vous en fais grâce !

Pas de commentaires
Samedi 27 février 2010 Par Hazel dans Littérature

La délicatesse – David Foenkinos

« En relisant mon roman, je pensais en permanence à tous les romans que ce roman aurait pu être. Aux autres chemins qu’il aurait pu parcourir, du drame à la bouffonnerie. Il y a dans l’écriture de roman comme une fidélité brutale : le début d’un mariage. On choisit une vie, on est monogame de la virgule, et puis, plus on avance, plus on pense à tous les points-virgules avec qui on pourrait être. Avec qui on pourrait vivre une parenthèse. On attend la parution, comme un soulagement, comme une façon de se dire : « Ca y est, maintenant, tu es dans ton cercueil : on ne peut plus te modifier » « 

Il n’y a rien à modifier à ce livre Mr Foenkinos, j’avais été séduite par « En cas de bonheur » et j’ai retrouvé avec délices dans ce dernier roman votre élégance piquante, votre humour, votre poésie et votre sens de l’aphorisme. Un éloge de votre délicatesse, celle des personnages finement analysés, celles des sentiments avec ce côté prude et désuet qui vous caractérise, celle de vos formules, toujours élégantes et pourtant drôles…

C’est l’histoire de Nathalie, une belle femme discrète et volontaire qui aime lire et rire, qui voit disparaitre brutalement, après quelques années de bonheur, son mari, et avec lui, sa confiance en la vie. Et c’est cette deuxième partie de vie de Nathalie que vous nous racontez, Mr Foenkinos.

« Notre horloge corporelle n’est pas rationnelle. C’est exactement comme un chagrin d’amour : on ne sait pas quand on s’en remettra. Au pire moment de la douleur on pense que la plaie sera toujours vive. Et puis un matin, on s’étonne de ne plus ressentir ce poids terrible. Quelle surprise de constater que le mal-être s’est enfui. Pourquoi ce jour-là ? Pourquoi pas plus tard ou plus tôt ? C’est la décision totalitaire de notre corps. »

C’est justement ce jour-là que cette Nathalie triste et désabusée choisit pour embrasser sans réfléchir Markus, le collègue le moins suédois, le plus moche et le plus insignifiant de son entreprise … Il n’est pas amateur de Krispolls, ni de routes rectilignes à l’infini, ni du calme et de la nonchalance de la Suède.

Il va la surprendre et va la séduire avec sa manière bien à lui, la faire renaître à une seconde vie amoureuse, juste par Sa Délicatesse. Et pour les curieux ou les désabusés de la Carte du Tendre, ou seulement pour nous ouvrir plus grand encore la porte de votre univers facétieux, vous nous rajoutez tout plein de petits bonus en fin de chapître : une discographie de John Lennon s’il n’était pas mort en 1980, les propos de Ségolène au moment de sa défaite contre Martine Aubry, la déclaration d’Isabelle Adjani sur le plateau télévisé de Bruno Masure, la recette du risotto aux asperges, les dictons ridicules que les gens aiment répéter et enfin vos aphorismes préférés qui jalonnent vos romans et qui font notre régal.

En voici un juste pour le plaisir :
« L’art d’aimer ? C’est savoir joindre à un tempérament de vampire la discrétion d’une anémone. »

par Christine Gouttefarde.

Pas de commentaires