Mercredi 28 avril 2010 Par Mélusine dans Littérature

Dumas – Les Trois Mousquetaires

3 mousquetairesLa culture populaire a toujours un fondement classique. Les fameux trois mousquetaires, qui sont en fait quatre, sont connus à peu près de tous, mais lorsque j’ai découvert une vieille édition du roman d’Alexandre Dumas, je me suis dit que c’était l’occasion pour moi de revenir aux sources, comme j’aime à le faire.

Alexandre Dumas commence sa carrière littéraire par le théâtre et le vaudeville, et développe très tôt un grand intérêt pour l’histoire. En bon romantique, il délaisse la grandiose histoire antique pour se consacrer à des événements plus récents, plus proches de ses lecteurs de 1844. Il met donc en scène les mousquetaires du roi Louis XIII et les intrigues de cour qui gravitent autour de lui.

Le jeune D’Artagan, fraichement débarqué de sa Gascogne natale, s’arrête à Meung dans son voyage pour Paris. Il transporte fièrement une lettre de recommandation de son père, adressé à M. de Tréville, capitaine des mousquetaires du roi. Mais il est humilié par deux inconnus qui lui confisquent ladite lettre : il ignore qu’il s’agit de Milady de Winter et de Rochefort, deux agents du cardinal de Richelieu dont l’influence grandit chaque jour et se pose ouvertement comme un contre-pouvoir à celui du Roi. Mais il en faut plus arrêter ce sang bouillonnant de Gascon : il se rend quand même à Paris. C’est alors qu’il aperçoit Rochefort : furieux, il se précipite à sa poursuite, bousculant au passage trois gentilshommes qui n’acceptent pas d’être rudoyés de la sorte. D’Artagnan est un homme d’honneur : ils règleront leurs comptes dès le lendemain, en duel, les uns à la suite des autres (et oui, pour le moment, il doit poursuivre Rochefort pour lui faire sa fête, vous suivez ?). Et voici comment D’Artagnan, sans le savoir, provoque en duel les trois meilleurs mousquetaires du Roi, chacun à quinze minutes d’intervalle.

Surprenant début, non ? J’ai pris une véritable claque. Je pensais découvrir un livre de cape et d’épée au goût un peu suranné, du vu et du revu. Mais ce D’Artagnan est, dès les premières pages, un petit garnement qui collectionne les problèmes et provoque de véritables émeutes partout où il passe, bien malgré lui parfois. Loin du noble mousquetaire raffiné dont on peut en garder l’image, c’est davantage un adolescent impulsif et borné que l’on nous présente. C’est délicieux. Ce qui prime dans ce roman, c’est l’action, la bonne humeur, les situations rocambolesque, les tours de passe-passe, et l’on ne se refuse pas un peu de grivoiserie : les mousquetaires eux-mêmes sont des piliers de bars indisciplinés, toujours sans le sou puisqu’ils passent leur temps à jouer aux cartes et à boire. Leurs principales qualités : leur sens de l’honneur, leur fidélité à leurs amis et surtout à leur Roi. Ainsi ils affrontent volontiers les soldats du cardinal, quitte à provoquer une bagarre générale. Et c’est un vrai plaisir de voir le Roi lui-même les réprimander publiquement  (« Les duels sont interdits par la loi, messieurs, votre travail est de faire régner l’ordre ») et, dès que le cardinal a le dos tourné, de les féliciter à voix basse (« Vous avez gagné au moins ? »).

Mais que serait un roman romantique sans son histoire d’amour ? Les Mousquetaires sont aussi les serviteurs de la Reine, et celle-ci ne sait que faire pour ne pas décourager le duc de Buckingham qui ne cache plus son amour pour elle, sans perdre la dignité qui sied à une Reine de France. Voici donc des missions bien moins officielles pour nos mousquetaires.

Bref, ça part dans tous les sens, on ne s’ennuie pas une minute, il y en a pour absolument tous les goûts. J’ai dévoré ce gentil pavé en deux jours. Et vous ?

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Jeudi 18 mars 2010 Par Mélusine dans Littérature

Stendhal – Le Rouge et le Noir

Mais que se cache-t-il donc derrière ce titre trop souvent entendu ? Une histoire de lecture, une histoire de crise sociale, une histoire de héros perdu dans un siècle qui n’est pas le sien.

stendhal

Tout commence lorsque Henri Beyle, dit Stendhal, entend parler d’un sordide fait divers dans son Isère natale. En 1828, un jeune homme brillant est condamné à mort à l’âge de vingt-cinq ans pour avoir tiré sur sa maitresse, qui l’avait engagé comme précepteur pour ses enfants. La trame du roman est là.

rouge noirJulien Sorel n’est pas né dans la bonne famille. Fils d’un solide artisan scieur, il n’arrive pas à faire accepter sa passion pour la lecture et son désir des « choses intellectuelles » comme il le dit. Malingre mais cultivé, il ne peut rependre le travail paternel. Il connaît par contre très bien les textes religieux, le grec, le latin, et voue un véritable culte à Napoléon, son modèle. Il parvient donc à se faire engager comme précepteur chez Monsieur de Rênal, le maire de Verrières. Il gagne vite la sympathie des enfants, mais surtout remarque vite qu’il ne laisse pas indifférente Madame de Rênal, l’épouse de son employeur. Quelle fierté pour ce fils d’artisan qu’une femme du monde succombe à son charme ! Le voilà son amant. Mais on jase, on jase… Des rumeurs sur « l’adultère » de la femme du maire commencent à se répandre. Inquiet, Monsieur de Rênal décide de se séparer de Julien. Grâce à son intelligence, il parvient encore à se faire recommander : le voici maintenant secrétaire particulier du Marquis de la Mole. Et l’aristocrate a une fille, un beau parti, qui elle aussi s’intéresse vite au petit paysan fier et passionné.

Ambition sociale, quand tu nous tiens… Julien Sorel est un personnage que j’ai à la fois adoré et détesté. La vie s’est tout simplement trompé de monde pour lui, qui a une âme de marquis, une âme d’aristocrate (la preuve, elles se l’arrachent !) Ce roman, c’est donc une vraie histoire romantique, avec des passions déchaînées, des jalousies et des trahisons, des dénonciations de tout ce qui vient empêcher le bonheur et particulièrement la hiérarchie sociale que Julien Sorel exècre et retrouve partout (même là où il est le seul à la voir, d’ailleurs). Têtu, impulsif, imbu de lui même, il mérite parfois une bonne paire de gifles. Mais c’est aussi un vrai roman réaliste, avec tout ce qu’il peut avoir de pessimiste sur un monde hypocrite et cynique. Stendhal cible sur l’action, les événements, l’intensité, tant il déteste les descriptions (lui qui allait jusqu’à les remplacer par des schémas dans ses manuscrits). Julien Sorel sort tout droit de tous les livres qu’il a lu et reste un personnage de livre, qui fait pleurer les femmes mais qui ne changera pas le monde. C’est donc avant tout un lecteur, qui illustre le pouvoir des livres sur notre vie. Et rien que pour ça, je l’aime.

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Mercredi 3 mars 2010 Par Mélusine dans Littérature

Diderot – Jacques le Fataliste et son maître

Et s’il me plaisait, moi, chers internautes, de ne pas vous parler du roman de Diderot, et de vous raconter plutôt ma journée d’aujourd’hui ?  Que vous importe, après tout ?

Bienvenue dans l’anti-roman par excellence. Denis Diderot le commence en 1765 et le poursuivra jusqu’à sa mort en 1784. Et ce n’est que douze ans après sa mort qu’il sera publié. Curieux parcours…

diderot

Portrait de Denis Diderot, par Louis-Michel Van Loo, 1767

Déroutant du début à la fin, voici son incipit :

jacques le fataliste« Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut. »

Et l’histoire n’ira pas beaucoup plus loin. Le maitre et le valet marchent et Jacques propose de raconter ses aventures amoureuses pour passer le temps, mais jamais ils n’arriveront au terme de ce récit. Au fil de leur voyage, une multitude de récits annexes, eux-mêmes sans cesse interrompus, repris, ne respectant pas de chronologie, vont venir s’intercaler avec l’histoire de Jacques et de son maître. Et dans chacune de ces parenthèses, Diderot saisit une occasion d’exprimer ses idées sur différents sujets chers aux Lumières : matérialisme, anticléricalisme, mais aussi sexualité vont trouver leur place. La critique sociale de Diderot est évidente : c’est bien évidemment le valet qui surpasse le maître. La philosophie de Jacques : le monde est régi par le fatalisme qui détermine chaque être humain de mille et une manières.

Mais Diderot ne veut pas faire de traité philosophique sous couvert d’un roman. L’ironie de Diderot sur son époque est mordante, notamment sur les ecclésiastiques, débauchés et fourbes. Les situations rocambolesques et absurdes s’accumulent, sans parler de croustillantes maximes (« Je ne sais ce que c’est des principes, sinon des règles qu’on prescrit aux autres pour soi »). Ainsi notre Jacques, blessé, ne se soignera jamais mieux qu’à coup de bouteilles de vin. Sans parler de la manière dont il tombe amoureux, alors que la jolie servante frotte et frotte encore sa blessure sur sa cuisse… Diderot se permet d’ailleurs un bel éloge de la lascivité en littérature, une manière d’égratigner au passage les convenances hypocrites de la bonne société. Mais surtout, régulièrement, le narrateur intervient dans sa propre histoire, pour y faire des commentaires sur l’action, sur les discours des personnages, sur leur morale ou même sur un sujet parallèle. Une manière pour Diderot de briser l’illusion romanesque : non lecteur, tu ne t’installeras pas confortablement dans une reproduction de ton petit monde en mieux, où les décors, les actions et les personnages sont tous en rapport les uns avec les autres pour faire ce que Flaubert appellera « la pyramide », une construction bien cohérente, avec un début, un milieu et une fin. Non, ici, l’auteur peut décider de ne pas finir son histoire, ou d’en raconter une autre, tiens, pourquoi pas :

« Vous voyez, lecteur, que je suis en beau chemin, et qu’il ne tiendrait qu’à moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le récit des amours de Jacques, en le séparant de son maître et en leur faisant courir à chacun tous les hasards qu’il me plairait »

Roman polyphonique, roman rhapsodique, qui rassemble artificiellement et emprunte un peu de partout, tant à la comédie qu’au roman picaresque, ce livre est un patchwork, un ovni de la littérature française. Et pourtant ce n’est rien comparé à la Vie et aventure de Tristram Shandy de l’anglais Lawrence Sterne, dont il s’est largement inspiré. Digression tentante, mais je vous en fais grâce !

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Mercredi 24 février 2010 Par Mélusine dans Littérature

Flaubert – Madame Bovary

Chose promise, chose due (hé hé).

J’ai découvert Emma Bovary en classe de 1ère, dans un sujet de baccalauréat blanc consacré à l’infidélité en littérature. Intriguée par un thème que je ne pensais pas si fréquent, je me suis penchée sur chacun des textes qui composaient le sujet d’examen, et particulièrement sur cette mal mariée si célèbre.

flaubert

Gustave Flaubert a trente ans lorsqu’il découvre ce fait divers normand : une femme se ruine pour ses amants avant de se suicider à l’arsenic. Il travaille pendant cinq ans à son roman qu’il publie en feuilleton en 1857 dans la Revue de Paris. Il est immédiatement traduit en justice : oser mettre en scène autant d’outrage à la morale publique et religieuse est insoutenable. Dans ce même procès, c’est un certain Charles Baudelaire qui est traduit en justice pour ses Fleurs du Mal, qu’il sera contraint de remanier après sa condamnation. Mais l’avocat fait remarquer qu’Emma expie toutes ses fautes. La Bovary sera donc publiée indemne.

bovaryL’histoire est d’abord celle de Charles Bovary : médecin de la campagne normande, il épouse Emma Rouault, une jeune fille élevée dans un couvent et qui vit à la ferme de son père. Trop heureuse de quitter sa vie de paysanne, Emma rêve de vivre auprès de son mari une vie aussi trépidante que celle de ses héroïnes de roman préférées : élans passionnées, fuites aventureuses, voilà ce qu’elle attend ! Mais Charles Bovary n’est pas un héros de roman : sa vie est terne et sans intérêt. Emma s’ennuie… Jusqu’à ce fameux bal chez le marquis d’Andervilliers : les belles robes, la musique, la danse, le luxe, les rencontres fugaces… voilà la vie qu’elle veut, et qu’elle entrevoit l’espace d’une soirée. Elle la hantera toute sa vie.

Et voilà comment la déchéance d’Emma Bovary commence. Elle prend un amant, puis un autre. Pour eux, pour elle aussi, elle dépense sans compter. Elle se débat avec des idéaux de grande vie et de grande passion, alors qu’autour d’elle, tout n’est que médiocrité et bêtise. Que dire de cette célèbre scène des comices où l’on débat du prix des volailles et des cochons pendant qu’elle retrouve son amant pour échanger des mots passionnés ? Voilà ce que Flaubert fait de son héroïne : il se moque d’elle en permanence. Le narrateur n’en finit plus de dérision sur cette pauvre Emma qui ne tient aucune de ses résolutions, qui délaisse sa propre fille et se laisse naïvement abuser par tous ses amants qui lui promettent monts et merveilles avant de disparaître. Ironie d’un narrateur qui ne soutiendra jamais son personnage et met en scène ses ébats avec une impudeur sur laquelle ses détracteurs se sont jetés : Emma, à peine dissimulée dans un fiacre avec son amant, ordonne au chauffeur de rouler, sans but précis. Et l’on suit ce fiacre qui se promène sans destination, qui s’agite sur la route mauvaise et dont une voix parfois s’échappe pour demander au cocher de rouler encore un peu…

De ce roman sur l’ennui, sur rien (pour reprendre un cliché répandu), je retiens surtout le cynisme d’un auteur qui n’a laissé aucun mot au hasard et n’a accordé de crédit à aucun de ses personnages. Mais surtout, nous avons là une des plus grandes figures de lectrice en littérature, qui vient rejoindre Don Quichotte, Julien Sorel et les autres. C’est aussi elle qui m’a convaincue que les personnages de lecteur dans les romans finissent presque toujours mal.

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Mardi 16 février 2010 Par Mélusine dans Littérature

Maupassant – Bel Ami

Maupassant est un de ces auteurs sur lesquels on a beaucoup souffert en classe. Non que je trouve un plaisir sadique à vous remettre sous les yeux les auteurs qui ont fait vos devoir d’école, mais je reste persuadée que nos « classiques » font d’excellentes lectures plaisir à condition qu’on leur enlève leur étiquette.

maupassant

Maupassant, donc. Un jeune Normand, disciple de Flaubert (lui aussi, je vous le remettrai sous les yeux, un de ces jours), misogyne, débauché, buveur, bref : le gendre idéal. Il fréquente assidument les prostituées, seules femmes pour lui à ne pas être hypocrites sur leur nature ; l’une d’entre elle lui transmet la syphilis, il en fait une fierté.

bel amiDe la à voir du biographique dans Bel Ami… Georges Duroy, son héros, porte beau et lisse sa moustache blonde en se demandant comment trouver quelques sous. Il rencontre son vieil ami Forestier, rédacteur à La Vie Française, un journal en vogue. Pour l’aider, celui-ci lui propose d’écrire pour le journal. Mais on ne s’improvise pas si vite journaliste… Forestier lui offre alors l’aide de Madeleine, son épouse. La jolie Madeleine a la plume précise, le mot juste, l’analyse perspicace. L’article est bouclé, et voilà Duroy propulsé dans les salons mondains, parmi les jolies femmes dont le mari est en voyage. Et il les séduit l’une après l’autre pour grimper un à un tous les échelons de la gloire.

Soyons clairs : ce roman, c’est l’histoire d’un salaud. Mais d’un salaud tellement habile qu’on ne peut s’empêcher de le suivre. Duroy est un opportuniste qui n’hésite pas à s’approprier les réussites des autres et qui excelle à assurer ses arrières : qu’il s’agisse d’acheter un appartement pour éviter que sa maîtresse ne le jette dehors, de prendre sa femme en flagrant délit d’adultère le premier, ou d’enlever une jeune oie blanche pour forcer le mariage, tous les moyens sont bons. Il n’hésite pas à épouser Madeleine après la mort de Forestier : ce serait trop bête de laisser passer une occasion pareille ! Même l’argent semble lui venir naturellement, puisqu’après tout, ses maîtresses sont riches, très riches, et il sait où aller chercher la bonne opportunité pour investir. Mais ce que Maupassant dépeint aussi au passage, c’est la toute-puissance du journalisme (et par extension des médias), qui tiennent les hommes politiques à leur merci, puisqu’ils ont l’argent et le pouvoir sur la foule. Quant aux journalistes eux-mêmes, ils ne sont pas mieux traités par notre auteur, lorsque les meilleurs d’entre eux font écrire leurs articles par leur femme, voire se contentent de reprendre les anciens papiers en changeant les noms, et s’entassent dans une salle de rédaction où il y a plus de cartes à jouer et de bilboquets que de machines à écrire ! Facile pour Duroy, dans un tel milieu, de se fondre parmi les magouilleurs afin de remplir son lit et ses poches, et même, qui sait, d’accéder à la députation. C’est une véritable expérience que de lâcher un jeune loup affamé dans un monde corrompu pour voir ce que ça donne : c’est ça aussi, le naturalisme !

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