Dimanche 7 février 2010 Par Hazel dans Littérature

Kaïr-Eddine – Soleil arachnide (nouvelle édition)


Une nouvelle édition de Soleil arachnide
de Mohammed Kaïr-Eddine chez Gallimard

Dans ses fameuses Lettres à un jeune poète, Rilke rappelait à son correspondant que « les œuvres d’art sont d’une infinie solitude ». Cette phrase nous est venue à l’esprit pour introduire un recueil de poèmes de Mohammed Khaïr-Eddine écrit en 1969, Soleil arachnide. Quatorze ans après la mort du poète marocain, il était temps que Gallimard nous propose cette édition nouvelle du même recueil présentée par Jean-Paul Michel. Né en 1941 non loin de Tafraout dans l’Anti-Atlas marocain, cet écrivain a eu un parcours littéraire inséparable de l’émergence du groupe de jeunes artistes et poètes réunis autour d’un ensemble de credo littéraires, esthétiques et politiques dont la revue Souffles fut l’organe officiel. Pour le public large, Mohammed Khaïr-Eddine est, avant tout, l’auteur d’Agadir (Paris, Seuil, 1967), un récit qui s’inspire des conséquences du séisme qui frappa la ville marocaine en 1960.  Certains de ses commentateurs ont parlé d’« écriture sismique », tant elle repose sur une conscience narratrice trouble (et troublée), essayant de se recomposer au fur et à mesure d’une enquête menée sur un monde parti en éclats et dont la ville portuaire est devenue le symbole.

Une œuvre recomposée ou “décomposée” ?

Dans cette édition nouvelle de Soleil arachnide, Jean-Paul Michel nous propose un autre ordre de succession des textes du recueil. Même s’il a essayé de l’expliquer par un souci « de restituer l’ordre de composition des poèmes », cette “liberté” nous a semblé fâcheuse. En effet, dans l’édition d’origine (Paris, Seuil, 1969), l’œuvre débute avec une épigraphe placée en tête d’un poème portant le même titre que le recueil. L’incipit, choisi par le poète, amorce un itinéraire complexe menant le lecteur du « hiéroglyphe simple des arachnides » à une sorte de « Manifeste » (titre du dernier poème) poétique. C’est ainsi que l’hermétisme caractéristique de Soleil arachnide est décrypté à la lumière d’un cheminement au fur et à mesure duquel une signifiance prend corps. D’ailleurs, Khaïr-Eddine insiste dans le texte final que l’œuvre d’un créateur acquiert son Sens grâce à cet art de « la composition » que seul l’artiste est capable (autorisé) de “sceller”. Toucher à cette « composition » ne peut, à notre avis, que trahir une “construction” langagière qui est, au fond, une sémiotique du monde et de l’être khaïr-eddiniens.

Dans un des rares entretiens accordés par le poète à un journal tunisien (Le Temps du 13 avril 1988 : « Mohammed Khaïr-Eddine, La poésie est une souffrance métaphysique permanente »), il a été question de ce qu’on a convenu d’appeler l’hermétisme de Khaïr-Eddine. Invité à s’exprimer sur ce sujet, il précise, dans la même interview, que « le problème de l’incompréhension » est un faux problème : « je ne crois pas que je descendrai dans la rue pour être à la hauteur du caniveau ». La focalisation sur ce trait stylistique de Khaïr-Eddine risque même d’occulter l’essence d’une parole poétique pleine de vigueur et d’authenticité. La réaction, presque insolente, de l’artiste réclame un lecteur qui devrait, lui aussi, se hisser « à la hauteur » de ce qu’un langage littéraire peut (et doit) renfermer d’épaisseur artistique et humaine. De nos jours, face aux normes (portant sur le fond aussi bien que sur la forme des textes “imprimables”) imposées par certains éditeurs, on pourrait également se demander qui, dans la génération actuelle d’écrivains et de poètes “débutants”, veille encore à la teneur artistique de ses textes et à leur “littérarité”. Quels sont ceux qui ne cèdent pas aux facilités de la demande d’un lectorat de plus en plus “limité” et conditionné par des schémas mentaux souvent générés par une bonne partie des médias de masse ?

« Ma plume serait…un fusil de fellagha ! »

Dans le dernier texte du recueil, le poète présente métaphoriquement son écriture à l’aide de l’image forte d’une arme redoutable : « ma machine est une bombe atomique ». En 1970, le narrateur de Moi l’aigre (récit de Khaïr-Eddine) utilisera le passé pour dire qu’il pratiquait, depuis un certain temps, « la guérilla linguistique ». En menant, jusqu’au bout, la désarticulation du langage et de ce que le signe linguistique comporte d’institutionnel, l’artiste récuse une certaine forme de la production littéraire. Il va jusqu’à concentrer la figure du poète-combattant dans la métaphore des « fellagha »: « ma plume serait un fusil asthmatique n’était sa grosseur, / un fusil de fellagha ! ». Dans la série « Nausée noire », le poète se présente avec l’expression « ce soldat de 1941 ». Le croisement de l’image du poète avec celle du « soldat » n’est pas synonyme de ralliement à un corps militaire organisé. Il est le combattant solitaire pour un idéal de liberté visant l’homme à travers la littérature. Le rebelle qu’il est ne saurait mener le combat en suivant les chemins traditionnels de l’affrontement : « à moi les vasistas de la prison a-civile / à moi l’anarchie… ». Le désordre semble être la modalité principale du combat qui s’annonce. L’acte d’écrire est inséparable de ce qui en est le fondement, à savoir la lutte contre le mal, l’ignorance et toutes les formes de pouvoir qui enchaînent l’homme : « Hommes mes barils de poudre », crie le poète dans « Refus d’inhumer ». Mettre le feu à tous ces barils pour embraser un monde jugé caduc et aliénant devient une priorité absolue.


Mohammer Kaïr-Eddine

La maturité d’une (re)écriture « sudique » du monde :

Parmi les écrivains maghrébins ayant réussi le pari d’affirmer leur identité dans la langue de l’autre, Khaïr-Eddine tient une place de marque. Il s’agit d’un défi extrêmement compliqué, parce qu’« une langue d’acquisition seconde, fût-elle maniée à la perfection, ne peut être confondue avec une langue native ». Cette opinion, réfléchie, de Roman Jakobson souligne la complexité de la question de la « langue » dans une production littéraire. Après avoir désarticulé la langue française, l’artiste de Soleil arachnide s’y affirme en proclamant sa différence. Les vingt-cinq textes dont nous parlons dévoilent un usage provocateur du français : le poète affectionne les néologismes (« sudique ») et se sert, intentionnellement, de quelques mots “bannis” de l’usage par d’éminents organismes officiels comme l’Académie française. L’utilisation de certains termes (« alunir », « j’électre », « se marécage » etc.) permet à Mohammed Khaïr-Eddine de teinter sa langue d’une coloration propre au citoyen du Sud qu’il est. En effet, sa vision du monde nous est transmise dans les insinuations du langage qu’il forge. La poétique de Soleil arachnide a ainsi pu inscrire les convictions politiques, intellectuelles et sociales d’un homme libre au cœur de son esthétique.

L’écriture poétique que nous découvrons dans Soleil arachnide a également su échapper à un discours littéraire “jdanovien” où le message et l’envie de dire auraient détruit les richesses du langage. Plutôt que d’être brandies comme les marques d’un style révolutionnaire et avant-gardiste, la déconstruction des modèles archaïques et la destruction des institutions qui les véhiculent se font, selon une expression de Roland Barthes, dans « le bruissement de la langue ». En fait, la modernité de Khaïr-Eddine est surtout visible dans la conscience de l’artiste face à ce qu’un langage peut cacher, au-delà de son apparence anodine de moyen de communication. En trouvant le verbe approprié aux exigences de l’être profond, le langage créé par l’artiste atteint un objectif primordial. Le texte se transforme en une « machine » parfaitement rôdée d’où sort un être métamorphosé. Le mouvement amorcé par la « violence du texte » (l’expression est de Marc Gontard) concrétise les élans de l’âme de ceux qui y pénètrent (les lecteurs). Ce langage de l’âme satisfait pleinement à ce que Roman Jakobson considère une des fonctions essentielles de l’art poétique : « c’est la poésie qui nous protège contre l’automatisation, contre la rouille qui menace notre formule de l’amour et de la haine, de la révolte et de la réconciliation, de la foi et de la négation » (Questions de Poétique, Paris, Seuil, p. 125.). L’œuvre de Khaïr-Eddine  nous donne à voir (et à penser) une écriture du désir et une énergie, inépuisable, de l’âme et du corps dont la mise en scène (scripturale) revigore la formule des valeurs fondamentales de l’homme.

Mohammed Khaïr-Eddine Soleil arachnide,
Paris, Seuil, 1969, rééd. Gallimard, 2009, 144 pages.

Voici un lien qui vous mènera vers un bon article sur l’auteur.

Par Adel Habbassi.

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Mardi 2 février 2010 Par Hazel dans Art pictural, Vos oeuvres

Du dualisme au sens cartésien, par Léonard Condémine


Léonard Condémine, 2ème année de classes préparatoires maths/physique trouve néanmoins la place dans son emploi du temps pour faire de la photographie. Et pas des clichés « juste comme ça »! Il prend le temps de choisir ses modèles et de s’appliquer sur chaque séance photo qu’il organise. Il nous livre dans cet article son point de vue général sur la photographie et plus précisément sur la condition du photographe, avec en prime quelques belles photos qu’il a réalisé.

Pour des raisons tant technologiques (avec la banalisation des appareils photo numériques, la production de matériel à très bas cout) que sociales (il peut paraitre plus facile de lire correctement une photo qu’une nouvelle, et puis ça prend moins de temps), la photographie a su se tailler une place primordiale dans le monde des médias, et de l’art de manière générale.
En bref, pour tout un chacun, faire des photos c’est devenu une habitude.

Mais être un photographe c’est autrement plus dur, d’abord parce que comme tout artiste (vs. artisan) sa condition n’est pas triviale; on a tôt fait d’écouter les autres et de ne plus faire ce qui nous plait mais ce qui plait.

Raymond Depardon ne fait pas partie de mes photographes préférés (sauf pour ses séries sur les paysans), mais il a compris beaucoup de choses concernant la photo et a su le dire en peu de mots : « Il faut aimer la solitude pour être photographe ». Une solitude qui est plus de l’ordre de l’errance éternelle que d’une exclusion d’ermite. Côtoyer ceux qui errent socialement, c’est un moyen de comprendre son errance intellectuelle…

Je vous propose ces quelques clichés de manière déconstruite, et en arrive donc au coté hautement lunatique du statut d’observateur de photographe, Yann Arthus Bertrand est très loin de mon idéal de l’artiste ou du militant, mais son expérience du photographe et de la photographie est intéressante : « en Photographie, ce n’est pas le photographe qui est important ». Je pense que c’est sur une petite explication de cette phrase que peut se conclure ma brève introduction: à n’être que derrière son objectif, le photographe semble disparaitre des mémoires, seul ses modèles se souviennent de lui en tant qu’être (plutôt qu’oeuvre).

Une blessure profonde dans l’égo du photographe est en fait la cause principale de ses tourments, Yann Arthus Bertrand a donc raison: l’on devient photographe quand on a accepté sa condition d’artiste invisible.
C’est donc bien un dualisme cartésien (corps/esprit) du XXIe siècle, c’est dans la reconnaissance et le sentiment d’exister que repose cette dualité entre le moi artiste et son égo.

Page Facebook des photos de Léonard Condémine (monsieur n’a pas encore son propre site, mais il y a un bon aperçu de son travail sur cette page ! Vous pouvez la consulter sans être « fan » ou même sans être inscrit sur Facebook)

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Dimanche 31 janvier 2010 Par Hazel dans Edito

Perfectionnements

Bonjour à vous chers lecteurs et chers contributeurs du Hangar !

Je tenais juste à vous signaler que durant ce week-end mon angine m’a permis de remanier et mettre à jour tous les articles de ce site en étoffant certaines critiques, en ajoutant des extraits de certains livres, en recadrant et/ou en changeant quelques images, en attribuant certains textes à leurs auteurs d’origine (notamment deux textes de A. reçus il y a quelques mois), et en changeant la mise en page. Je vous invite donc avec cette remise à neuf à (re)faire un tour du site pour peut-être y (re)découvrir certains articles !

Bien à vous, Hazel.

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Dimanche 24 janvier 2010 Par Hazel dans Concepts artistiques, Vos oeuvres

Le collage : une autre façon d’écrire, par Danalyia


Collage « Nus » – Danielle Assaban-Foulque

J’ai d’abord joué à assembler des mots découpés : j’étale en désordre devant moi des verbes, noms, adjectifs et tous leurs « accessoires » et soudain ils s’accouplent, se rencontrent, s’entrechoquent, pour donner des phrases que jamais je n’aurais osé écrire autrement. C’est une sorte d’écriture automatique, qui libère – je l’ai souvent expérimentée en atelier ; les participants sont étonnés et enchantés de ce qu’ils produisent ainsi… En fait, cette technique permet de s’apercevoir à quel point les mots nous parlent ; ils sont matérialisés devant nous et ils prennent alors tout leur poids, me semble-t-il.

Puis j’ai eu envie d’associer des images aux mots. Ou plutôt l’inverse, car je commence toujours par composer l’image. Je garde chez moi des tonnes de magazines, catalogues, brochures… Je découpe des photos qui me plaisent et je les place dans des dossiers où elles dorment parfois longtemps, jusqu’à ce qu’un jour se produise le déclic : à partir d’une couleur ou d’une forme, je commence, toujours sur fond noir et dans le même format (des feuilles Canson 24X32). L’assemblage peut durer plusieurs jours, une semaine, un mois…  Lorsque l’image est vraiment achevée, je cherche dans mes mots découpés et un texte vient s’ajouter – ou non – à la composition. J’essaie toujours d’éviter la redondance entre texte et image : qu’aucun mot ne décrive ce que l’on voit…


Quelques pages des carnets de collages de Danielle Assaban-Foulque

J’utilise aussi des carnets d’artiste de format presque carré (18X20), dans lesquels je tiens une sorte de « journal » alternant collages de mots et d’images, associés ou non. Là, il s’agit de petits textes, sortes de « haïkus » qui me servent à dépeindre un état d’âme passager, souvent sombre, à partir d’une photo ou d’un fragment plié, déchiré…

Pour conclure cette présentation, je dirai que le collage – qu’il s’agisse de texte ou d’image – est pour moi une autre façon d’écrire. J’en veux pour preuve le fait que jamais je ne fais les deux simultanément : si je suis en train d’élaborer une longue nouvelle ou un conte, mon matériel de collage est rangé ; à l’inverse, si les revues découpées envahissent ma table de travail, c’est que je traverse une période de non-création littéraire…

Par Danalyia.
(je vous recommande vivement son blog, où elle expose ses nombreux collages, ainsi que des photographies, des textes, des citations, un blog gorgé de créations !)


Collage « Gemellité » – Danielle Assaban-Foulque

Avis et critiques sont les bienvenus.

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Jeudi 14 janvier 2010 Par Hazel dans Littérature

Voltaire – L’Ingénu

Publié en 1767, L’Ingénu est aussitôt retiré de la vente. Et pour cause, ce conte philosophique savamment composé par Voltaire, est une véritable accusation contre la société de l’époque. A travers le personnage éponyme, le célèbre philosophe dénonce la hiérarchie des classes en contraignant son héros courir dans tout Versailles pour recevoir les honneurs du roi, la médecine incompétente, la domination des jésuites en politique qui persécutent les protestants, la bêtise de la cour de Louis XIV ainsi que la doctrine janséniste; voici d’ailleurs un passage qui est, selon moi assez représentatif de cette œuvre et qui aborde le thème du jansénisme :
- Je vous plains d’être opprimé, mais je vous plains d’être janséniste. Toute secte me paraît le ralliement de l’erreur. Dites moi s’il y a des sectes en géométrie.
- Non, mon cher enfant, lui dit en soupirant le bon Gordon; tous les hommes sont d’accord sur la vérité quand elle est démontrée, mais ils sont trop partagés sur les vérités obscures.
- Dites sur le faussetés obscures. S’il y avait eu une seule vérité cachée dans vos amas d’arguments qu’on ressasse depuis tant de siècles, on l’aurait découverte sans doute; et l’univers aurait été d’accord au moins sur ce point-là. Si cette vérité était nécessaire comme le soleil l’est à la terre, elle serait brillante comme lui. C’est une absurdité, c’est un outrage au genre humain, c’est un attentat contre l’Etre infini et suprême de dire : « il y a une vérité essentielle à l’homme, et Dieu l’a cachée.

L’histoire se déroule entre 1689 et 1690, cinq ans après la révocation de l’édit de Nantes par Louis XIV (qui, rappelons-le, est un édit de tolérance donnant la liberté de culte aux protestants en France, ayant été signé en 1598 par Henri IV); Voltaire a réussi à dépeindre de façon très critique et très cynique les méfaits et les désastres de cette révocation.

C’est donc une oeuvre satirique très engagée, à travers laquelle l’auteur réussit à nous faitre entrevoir d’une façon critique, presque deux siècles et demi plus tard, toute l’ampleur des conséquences de la révocation de l’édit de Nantes.

L’avez-vous lu ? Qu’en avez-vous pensé ?
Exprimez-vous !

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