Lundi 10 mai 2010 Par Hazel dans Littérature

Ishiguro – Les vestiges du jour

S’il est un écrivain que j’aimerais vous donner envie de découvrir, c’est bien Kazuo Ishiguro. Qu’on ne s’y trompe pas, ce Japonais de naissance est en fait un auteur anglais – né en 1954, arrivé en Grande-Bretagne à l’âge de cinq ans.

Je viens de terminer Les vestiges du jour et je suis encore tout émerveillée par la prouesse littéraire que présente ce roman : c’est l’histoire d’un majordome d’une grande maison anglaise dans les années 1930 à 1956. Il part seul pour quelques jours au volant d’une belle voiture (celle de son maître) et s’interroge sur sa carrière et sur sa vie. A-t-il été un majordome parfait ? A-t-il réussi en toutes circonstances à se comporter dignement ? N’est-il pas finalement passé à côté de quelque chose de plus important, qu’il n’a même pas entrevu ? Pour nous, lecteur, il semble bien que oui. Une femme l’aimait et a plusieurs fois essayé de le lui dire, mais il n’était pas en mesure de l’entendre et elle est partie, s’est mariée avec un autre. De longues années après, ils se revoient brièvement et elle lui avoue cet amour. Comme toujours, il reste digne, bien que cet aveu lui brise le coeur… Je n’en révélerai pas davantage.

J’ai parlé plus haut de prouesse : le récit s’adresse à un interlocuteur dont on ne sait pas qui il est – peut-être est-ce le lecteur lui-même ; par ailleurs, l’auteur réussit à nous passionner avec un propos qui, à première vue, peut sembler désuet et ne pas nous concerner. Mais il s’agit avant tout d’une exploration de l’âme humaine, un sujet toujours actuel…

Tous les livres d’Ishiguro sont magnifiques : Auprès de moi toujours, Quand nous étions orphelins, L’inconsolé, Lumière pâle sur les collines et Un artiste du monde flottant : autant de facettes d’un auteur à découvrir d’urgence, au rayon des écrivains de langue anglaise…

Par Danalyia.

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Lundi 12 avril 2010 Par Hazel dans Littérature

Ionesco – Le roi se meurt

Qui n’a jamais rêvé de posséder et de contrôler tout, absolument tout ce qui l’entoure, tout ce qu’il connait et ne connait pas, tout ce qui est visible et invisible, matériel et immatériel ?

Dans Le roi se meurt Ionesco nous livre la plus étrange et la plus marquante des leçons de morale en immortalisant l’homme et son égocentrisme dans le personnage principal qui est Le Roi. Le roi va mourir. Ses deux reines, son médecin, le garde et sa servante Juliette partagent avec lui les dernières heures de sa vie. Le roi – l’homme – est mis à l’épreuve, il est comme une bête dans une cage enfermé sans aucune issue possible dans son corps qui s’engourdit et endolorit à chaque instant. Ses jambes le lâchent, sa tête aussi : exposé dans son malheur devant les personnages qui sont ses plus fidèles compagnons, et devant le public, le roi Bérenger refuse d’admettre la réalité en passant par trois étapes qui se succèdent à travers toute la pièce : le refus de l’évidence, la révolte, et enfin la résignation.

Nous retrouvons Bérenger, ce héros récurrent dans les pièces de Ionesco notamment dans Tueur sans Gages ou Rhinocéros. Le choix d’avoir donné au Roi de la pièce ce nom déjà plus d’une fois utilisé résout le problème de l’identité du personnage d’un façon très simple : il la supprime. En effet, Ionesco pousse sans cesse à l’extrême dans ses pièces les deux valeurs fondamentales du théâtre de l’absurde qui sont la destruction de l’identité du personnage, et la destruction de toute forme de communication. Malgré la cohérence et la répartition équitable des dialogues, nous sommes confrontés à un monologue plaintif continuel du roi, qui à tout prix cherche à se sauver; les autres répliques, celles des reines Marie et Marguerite, du médecin et même du garde sonnent vide. Nous sommes contraints de nous identifier à ce Roi égoïste et mourant et au fil des pages – et je pense, au fil de la représentation même si je ne suis pas allée voir une seule représentation de la pièce – ce n’est plus lui qui se retrouve coincé sur scène devant sa propre fin, mais nous, lecteurs et spectateurs qui nous retrouvons cloitrés dans une salle de théâtre devant l’absurdité de l’égocentrisme humain. A travers cette courte pièce très agréable et bouleversante, Ionesco recouvre les origines du théâtre dramatique en employant d’une façon totalement revisitée la méthode de la catharsis.

Autres œuvres de cet auteur : la Cantatrice Chauve

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Vendredi 19 mars 2010 Par Hazel dans Actualités, Art pictural, Cinéma

Van Gogh, un film de Maurice Pialat

Il y a voilà quelques jours, nous avons décidé, avec Novembre et des amis, d’aller au cinéma où l’on repassait un vieux film sur Van Gogh. On s’est dit que cela pourrait être intéressant car nous aimons tous ce peintre.

Van Gogh est sorti en 1991, c’est un film dont le scénario et la réalisation ont été entièrement élaborés par Maurice Pialat. Ce réalisateur était un provocateur anticonformiste, qui avait la réputation de mettre parfois ses collaborateurs – que ce soit ses acteurs ou ses techniciens – à bout.  Mal-aimé en France, il a néanmoins reçu un César du meilleur film pour A nos amours (1983) et la Palme d’or pour Sous le soleil de Satan (1987). Bien qu’en vingt-huit ans de carrière il n’a réalisé que onze films son oeuvre reste très marquant dans l’historie du cinéma français.

C’est au début des années 80, dix ans avant sa sortie, que vient à Pialat l’idée de faire un film sur Van Gogh; lors d’un entretien avec Catherie Breillat (scénariste de son film Police sorti en 1985) il déclame : « Ce soir j’ai trouvé le sujet de mon film sur Van Gogh : c’est un type, il est sur le quai d’une gare, il prend le train pour Auvers. il a cent tableaux à peindre, trois mois à vivre, il s’appelle Van Gogh et il n’en a rien à foutre. »

Vincent Van Gogh est un peintre néerlandais peu connu de son vivant; mélangeant dans ses œuvres l’impressionnisme, le pointillisme et le naturalisme, il fut le prédécesseur du cubisme, de l’expressionnisme et même du fauvisme. Très solitaire, Vincent vécut de nombreux échecs dans sa vie sentimentale ainsi que dans les relations humaines. Souffrant de maux intérieurs, il se tire le 27 juillet 1890 une balle dans le ventre et meurt deux jours plus tard à la suite de ses blessures. Incompris de son vivant, il est aujourd’hui exposé dans les plus grands musées du monde.

Nous avons eu droit, avant la séance, à une demi-heure de discours d’un proffesseur de CAv de la fac de la ville. Il nous a dit que ceci est un film unique en son genre, et je me souviens avoir rigolé, parce que je n’y croyais pas.

Pialat a cherché, à travers ce film, à retracer les deux derniers mois de la vie de Van Gogh en négligeant complètement son oeuvre et en insistant sur la personnalité du peintre et ses relations avec l’entourage. Van Gogh arrive à Auvers-sur-Oise et se retrouve sous la surveillance de Paul Gachet, un docteur collectionneur d’art et peintre qui sympathise vite avec lui. Vincent, lui, se rapproche de sa fille, ou plutôt, c’est elle qui en tombe amoureuse. Je ne saurais décrire la suite. Ce n’est tout simplement pas une historie d’amour. C’est une douce et mélancolique déchéance.

Les acteurs incarnent leur rôle à merveille, mieux ! ils ne jouent pas : il vivent. Pialat n’a pas fait de son film un beau tableau plein d’esthétisme, il a, au contraire, voulu faire un film supernaturaliste. Il n’a pas cherché à remplacer les voix nasillardes des jeunes filles, il n’a pas cherché des dialogues débordants de belles paroles, il n’a pas cherché à montrer les personnages sous leurs meilleurs angles : toutes les fillettes du film sont des cruches aux voix niaises, Vincent les remballe à coups de répliques dignes d’une cour d’école : « j’m'en fous ». Quant aux paysages, ce sont ceux qu’a peint Cézanne et Van Gogh lui-même, leur beauté et leur simplicité nous transportent.

C’est un film sur Van Gogh et on n’y voit pourtant presque aucun de ses tableaux, alors on se dit que c’est un film psychologique et on ne comprend même pas le personnage, alors on se dit que finalement il n’y a à comprendre que ce que nous cherchons à savoir sur cet homme. C’est un hommage à la vie de celui dont ne connait que l’œuvre. Peut-être, est-ce mon film préféré.

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Mercredi 10 mars 2010 Par Hazel dans Vos oeuvres

Un quai de gare à Toulouse, par Thierry Cabot

Il est très rare que j’apprécie un poème à la forme si fixe, moi qui suis un adepte de la déstructuration, des rimes cachées voire oubliées, des lignes hétérogènes… Et me voilà submergée par ce flot d’alexandrins qui, ligne par ligne, ont su me rendre presque amoureuse de ce poème. Tout y est : les rimes riches et belles, les images profondes et douces, l’histoire triste et belle… J’ai vraiment adoré, et apprécié le lire et le relire. Je vous souhaite donc, à vous, lecteurs, une aussi agréable lecture.

Un quai de gare à Toulouse

Sur le quai fauve et noir empli de moiteurs sales,
Les âges se défont au rythme aigu des trains…
Voici longtemps. Peut-être en mai. Comme en rafales,
Des houles de joie ivre incendiaient mes reins.

J’avais les yeux ravis et comblés de l’enfance.
La magie à ma lèvre où fusait le bonheur,
Inondait le ciel chaud d’un rêve sans défense
Plus naïvement clair que l’envol d’une fleur.

La gare en fièvre s’agitait à perdre haleine ;
Le vent soûl balayait le matin finissant,
Et tout à coup je vis, dans un souffle de laine,
Sourire jusqu’à moi ton pas resplendissant.

Mes bras tendus au point de soulever le monde,
Capturèrent le baume ailé de tes cheveux
Alors que, titubante au bout d’un soir immonde,
Une vieille passait, les doigts fous et nerveux.

Nous étions le miroir béni de toute chose ;
Les chatoiements de l’heure embellissaient nos mains.
Irréelle et chantant, la fière ville rose
Alignait ses toits purs et ses féconds chemins.

O couple aveugle au temps dont saigne l’ombre infâme !
Ta jeunesse coulait en lumineux accords,
Et nul regard ne vint arracher cette femme
Au néant qui bientôt lui mangerait le corps…

Le même quai… plus tard, sans que tu me revoies.
Déjà rien que l’infime écume d’un grand jour,
A peine un blanc fantôme errant le long des voies
Tandis que, chargé d’ans, je titube à mon tour.

Ton image que seule a noyé l’amertume,
Est une eau pâle et trouble égarée en mes yeux,
Un murmure de soie enfoui sous la brume,
Une âme frissonnante au bord de vagues cieux.

Et le limon obscur des mois et des années
A glacé mon visage et fendillé mon cou ;
Si parfois j’ai bu tant d’espérances bien nées,
J’ai vingt fois du destin essuyé le vil coup.

Or là comme jadis, la foule bourdonnante
Gronde avec l’appétit d’un long fleuve qui croît ;
Comme jadis, au loin, charmeuse et fascinante,
Toulouse rit toujours dans le beau soleil roi.

Affaibli par cent maux où l’enfer se dessine,
Je longe le vieux quai plein de moites relents
Quand devant moi soudain, ô brûlure assassine !
Pareil au nôtre, un couple unit ses vœux tremblants.

Il ne me connaît pas. Les trains vont, à la file.
Une brise d’amour me flagelle et me mord.
Et vaincu, las de tout, pauvre chose débile,
Je m’abats sur le sol en épousant la mort.

Par Thierry Cabot.

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Jeudi 4 mars 2010 Par Hazel dans Vos oeuvres

Idylle, par Christine Gouttefarde

Après nous avoir proposé une belle critique très originale de « La délicatesse » de David Foenkinos qui s’adresse à l’auteur, Christine nous livre un très beau texte qui dès la première ligne se met à couler devant nos yeux , puis dans nos veines pour enfin gorger notre cerveau de douce poésie.

C’est un filet qui source
Il fait perler vos yeux et rosir votre bouche
Un ru fragile s’écoule
Et tout à coup se penche et puis vacille et tremble
Le fond de l’âme coule
On résiste et sans plus de vouloir
On courbe l’échine
On s’incline
On se donne
De mots et d’étreintes le ruisseau
S’enfle il est fort
Il se gonfle et jaillit
Déborde et divague dans vos nuits qui tressaillent
Vos aurores qui s’échouent !
Son eau libre et folle
Contre les pierres se cogne
Les frôle les baise les cajole
Puis les creuse et ruse et sans pitié les rogne
Vous livrez à ses flots votre corps en lambeaux
Et vous lapez encore et encore les lames sans repos
Mais le torrent se lasse et bientôt se tarit
Vous guettez une goutte
Pour calmer votre soif
Vous sucez l’herbe sèche
Vous grattez dans la boue
Le torrent s’est tari
Déserté votre lit
Sur les galets
Vous pleurez
Vos larmes
Buvez.

Par Christine Gouttefarde.

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