L’art de manier le rêve pour un romantique.
Au XIXe siècle, le courant romantique concerne aussi bien la littérature que l’art pictural. Grâce à ce mouvement, l’un comme l’autre sublime la part de rêve qui se trouve en chaque artiste, chaque écrivain, et est alors exacerbé dans les œuvres. En 1856, Victor Hugo publie Les Contemplations, un recueil de poèmes dont en voici un extrait :
L’homme est brumeux, le monde est noir, le ciel est sombre ;
Les formes de la nuit vont et viennent dans l’ombre ;
Et nous, pâles, nous contemplons.
Nous contemplons l’obscur, l’inconnu, l’invisible.
Nous sondons le réel, l’idéal, le possible,
L’être, spectre toujours présent.
Nous regardons trembler l’ombre indéterminée.
Nous sommes accoudés sur notre destinée,
L’œil fixe et l’esprit frémissant.
Nous épions des bruits dans ces vides funèbres ;
Nous écoutons le souffle, errant dans les ténèbres,
Dont frissonne l’obscurité…
Quelques dizaines d’années auparavant, et pourtant au siècle précédent, Johann Heinrich Füssli (1741-1825), fils cadet du portraitiste suisse Johann Caspar Füssli, quitte Zurich pour Londres et découvre cette société qui se détache peu à peu du néoclassicisme pour s’orienter vers le romantisme. Bien que son principal gagne-pain soit l’illustration des œuvres de ses auteurs préférés et principalement de William Shakespeare, Füssli s’accorde quatre versions de son œuvre la plus renommée, Cauchemar, dont la plus célèbre est conservé au musée Goethe à Francfort. Cette fois, le peintre ne s’est pas inspiré d’une œuvre particulière mais s’est notamment fasciné pour les histoires britanniques à base de revenants et autres spectres populaires. On pourrait alors facilement s’imaginer une telle illustration sur les couvertures des romans gothiques de cette époque.
C’est avec sa première version de 1782, exposée à la Royal Academy de Londres, que Füssli remporte un grand succès et décide de livrer trois autres variantes. Par la position exagérément courbée et révulsée de la jeune dormante et par la présence de l’horrible incube sur sa poitrine ainsi que de cette tête spectrale de cheval aveugle surgissant de nulle part, on devine aisément le contenu du rêve, ou plutôt du cauchemar, de la protagoniste. Il est à noter que l’équidé était vu ici comme un symbole sexuel pour les romantiques, un érotisme latent se dégage donc de cette toile bien qu’essentiellement terrifiante pour notre société actuelle.
Le rêve est l’un des chevaux de bataille du romantisme et il n’est certainement pas anodin que Cauchemar soit conservé au musée Goethe.
Füssli, Cauchemar, 1781, Detroit Institute of Arts

Füssli, Cauchemar, 1790-91, musée Goethe à Francfort

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