Mardi 9 mars 2010 Par A. dans Littérature

Sur la route – Jack Kerouac

Going up the country.

Il y a des œuvres qui traversent les âges en restant toujours jeunes, fraîches et lourdes de sens. Un peu plus de 50 ans après sa parution, Sur la route reste une bible pour jeunes en perditions rêvant d’exils et de mondes à créer : autre part, autrement. La fascination pour des mythes qui évoquent tout le pittoresque d’un American Dream plus qu’imaginaire, la renonciation à ce monde terrestre pour la marge et la fascination de cette marge est l’étrange alchimie qui compose, lie, ce livre fascinant. Ainsi la lecture file, s’achève. Sur la route est une histoire perpétuelle, qui se renouvelle sans cesse dans une tête mise en ébullition par la lecture. Sans connaître autre chose de l’auteur, à travers les lignes, on sent que Jack Kerouac livre son chef d’œuvre, en bout de course, le sourire fou aux lèvres. Parce que fou, il aimerait l’être : il ne l’est pas. Il a choisi autre chose : être génial.

Sur la route est d’une certaine manière la chronique de l’immensité ravagée du territoire américain. Ce livre est la fuite raisonnée, d’abord, puis folle de Sal Paradise étudiant à la faculté en mal d’ailleurs, en mal de choses à écrire, vivre et ressentir. Dans ses voyages, il est accompagné de son « idole », qui peu à peu deviendra son ami : Dean Moriarty véritable fou, délinquant aux airs d’ange qui joue à l’intellectuel.
Si les Etats-Unis sont traversés plusieurs fois selon des itinéraires différents, l’aller s’achève toujours à San Francisco : véritable bout du monde car, même si la Frontière de ce territoire n’apparaît que mentale dans la tête de ces jeunes dépravés, elle est belle et bien physique.
Sur la route a le génie de saisir et restituer l’air constamment désabusé qui caractérise la jeunesse. Aux prémices du rock’n’roll – même si le livre est beaucoup plus tourné vers le Jazz – on sent se dessiner les envies tapageuses de destruction et d’autodestruction qui naîtront plus tard dans les cœurs adolescents. Se dessine une jeunesse voulant toujours plus que ce soit dans la vie, dans l’amour, dans le voyage. Lorsqu’on considère, 50 ans plus tard l’histoire de la jeunesse dans cette seconde partie du XXème siècle, on ne peut qu’entrevoir l’annonce du mouvement hippie qui suivra une décennie plus tard. Peut-être alors encore un peu trop énervés, sans doute moins libres de leurs corps et leurs esprits, les personnages de Sur la route n’adoptent pas cette idée du peace and love, mais n’en demeurent pas moins la première génération de ces vagabonds en puissance à la recherche d’absolu. Et puisque tout mouvement à un nom, un nom qui veut en jeter, faire peur, Jack Kerouac se nomme, nomme ses compatriotes : « Beat generation » (génération battue/fauchée).

La narration file, cachin-cahan, entre impro de Jazz et cuite à la bière. On pourra reprocher à la traduction d’être lourde lorsque la folie des jeunes gens file, coule sans reprendre son souffle dans la version originale. Sur la route est une procession de foi, dans un sens un recueillement sur soi-même lorsqu’on le lit dans la puissance de l’adolescence : il faut lui laisser le temps de respirer, cheminer. Des pauses, des reprises sont nécessaires pour ingérer ce texte, et ensuite, se laisser avaler et entrer dans les délires des protagonistes.
Quand s’ouvre l’ultime partie du livre, la folie de Dean qui ne cesse de se développer au travers du livre explose, éclate alors que Sal reste toujours dans cette limite de quasi ivresse. Leur dernier voyage jusqu’à Mexico apparaît ainsi comme un retour à la sainteté. Empreint de lyrisme, ce voyage voit défiler les images de la vierge dans les yeux de gamines. Seulement ce voyage à un air d’achevé, comme si, pour une fois, les images de la Frontière de ces jeunes et la Frontière réelle se recoupaient pour exposer la rudesse de ce territoire – ce fantasme – et la vie brute qu’elle mène. Et si l’on cherche ne serait-ce qu’une raison motivant le livre, motivant ces héros en guenilles, on comprend dans cette ultime excursion qu’à travers les descriptions des paysages seule la vie (et son sens) ne les intéresse.

Puis, il est temps de lâcher le livre. Lu en une nuit ou plusieurs mois ; c’était une expérience marquante. Si l’on considère l’épreuve et son achèvement, on ne peut que sourire, satisfait. L’ultime paragraphe que l’on se répète les jours de chagrin : comme un vieux tube, ou plutôt comme une litanie singulière, hérétique :

Ainsi donc, en Amérique, quand le soleil descend et que je suis assis près du fleuve sur le vieux quai démoli, contemplant au loin, très loin, le ciel au dessus du New-Jersey, et que je sens tout ce pays brut rouler en bloc son étonnante panse géante jusqu’à la Côte Ouest et toute cette route qui y va, tous ces gens qui rêvent dans son immensité ― et, dans l’Iowa, je le sais, les enfants à présent doivent être en train de pleurer dans ce pays où on laisse les enfants pleurer, et cette nuit les étoiles seront en route et ne savez-vous pas que Dieu c’est le Grand Ours et l’homme-orchestre? et l’étoile du berger doit être en train de décliner et de répandre ses pâles rayons sur la prairie, elle qui vient juste avant la nuit complète qui bénit la terre, obscurcit tous les fleuves, décapite les pics et drape l’ultime rivage et personne, personne ne sait ce qui va arriver à qui que ce soit, n’étaient les mornes misères de l’âge qu’on prend ― alors je pense à Dean Moriarty, je pense même au Vieux Dean Moriarty, le père que nous n’avons jamais trouvé, je pense à Dean Moriarty.

Les yeux se ferment, ne subsiste qu’une sensation de beauté dans toutes cette horrible Amérique qui est décrite. Et l’impression que la liberté n’est qu’une histoire de choix. Un choix magnifique.

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Lundi 8 mars 2010 Par A. dans Littérature

Les grands chemins – Jean Giono

C’est toujours un étrange sentiment qui nous habite lorsqu’on ouvre un livre que l’on n’a pas vraiment choisi de lire, un livre au programme d’un cours. Secrètement on prie pour qu’il soit intéressant, et, avant même de s’intéresser à lui, on le soupèse, considère sa taille, essaye de découper – partitionner – le roman afin de dire : « je lirai tant de pages chaque jour. » (soyons réaliste, je n’ai jamais su me tenir à ces emplois du temps drastiques et je doute que quelqu’un un jour aie pu le faire). La lecture de la  4ème de couverture est, personnellement, un calvaire car je n’ai jamais réussi à trouver de l’intérêt pour un livre dans ces courts résumés. Entendons nous bien : je suis un traumatisé des lectures obligatoires car, malgré tout l’intérêt que je porte à la littérature il me semble que les profs du lycée se sont toujours acharnés à me bombarder de livres qui à la première lecture m’ont semblé comme des montagnes infranchissables.
C’est donc sans une immense conviction que je me suis lancé dans Jean Giono. Les autres œuvres qui composaient mon programme de littérature du premier semestre étant plaisantes, sans pour autant être des révélations à la première lecture.
J’étais toutefois plutôt motivé pour en finir avec ce roman qui me paraissait un fleuve : le flot de mots ne s’arrête jamais et le texte ne subit aucune coupure de la première à la dernière page. Mais après tout, lorsque l’on considère toutes les rues Jean Giono qui jalonnent la Provence, il faut bien se dire qu’un jour ou l’autre il faudra s’y frotter. Et, un conseil, frottez-vous-y, avec délectation.
Les grands chemins sortent dans le second temps de l’œuvre de Giono. Il se situe très loin du lyrisme de ses premiers roman (avec Regain notamment) mais tâtonne tout de même dans les pages ouvrant le roman entre ces descriptions de la nature dont il était alors friand, et une autre forme d’écriture qu’il avait annoncé quelques années plus tôt et mis en place avec Un roi sans divertissement avant de laisser l’hiver tuer toute envolée.
Comme je l’ai dit, le texte est un flot de paroles sans fin. Ecrit au présent, on ne sait dans un premier temps comment prendre le texte, comment le décrire. Ce présent bien peu dérangeant de nos jours, est en soit un enjeu littéraire à lui-même tant il était novateur à l’époque de la sortie, en 1951. A ceci s’ajoute une première personne qui ne se dévoile jamais vraiment, sans identité, mais tout de même, débonnaire, amoureux d’une nature qui le lui rend bien. Le narrateur vit, en pleine puissance une sortie d’été à la recherche d’un refuge : vagabond dans l’âme voulant quelque peu repousser l’idée d’un hiver figé mais conscient qu’un jour la balade finira.
Peu à peu une ambiance opaque s’installe, quelque peu ouatée dans les dernières brulures de l’été, dans la Provence Alpine. Le narrateur trouve un village dans lequel s’installer, rencontre un compagnon de route qu’il nommera L’Artiste. Part, dans un autre village. On découvre que L’Artiste est un tricheur. Dans une scène embrouillée il se fait tabasser. Nouvelle fuite. Puis la neige, et l’ennui qui s’installe.
Tout ceci se fait sans vraiment de paroles. Quelques ellipses par ci par là. Le discours est brouillon, sans ponctuation, sans annonce de locuteurs. C’est avec une écriture du vif que Giono retranscrit à merveille ce présent continu qui ne s’arrête jamais vraiment, allant crescendo alors que les pages défilent.
Mais dans ce concert, ce vertige de l’écriture, Les grands chemins se dessine comme un livre immobile qui prend sa naissance dans le paysage informe d’une montagne immaculée. Le narrateur à la recherche d’alcôve, mais d’occupation surtout, se laisse endormir, hiberne presque avant de peu à peu se réveiller tandis que la saison avance. Alors, il recherche peu à peu à retrouver le chemin de la vie, de ressentir à nouveau la nature endormie, de la maîtriser comme il sait si bien le faire. En attendant le retour de l’été, il assouvira son désir de contrôle auprès de L’Artiste, son compagnon qui veut s’en aller mais reste toujours dans le giron du narrateur. Entre eux s’installe une relation ambiguë, entre franche amitié et amour : un jeu de domination constante dans lequel le narrateur gagne à chaque fois.
En prenant du recul, on peut considérer ce livre comme un western résolument glacé avec pour décor la montagne plutôt que le désert. Les scènes de café comparables à celles de Saloon, la lenteur des scènes, l’absence de dialogues à proprement parler se rapprochent des westerns de Sergio Leone et plus précisément Pour une poignée de Dollars où le personnage sans nom qu’incarne Clint Eastwood, mystérieux quant à son passé, est à lui seul l’élément perturbateur et de résolution de l’animation d’un village figé (dans l’hiver pour Les grands chemins, dans une guerre sans fin dans Pour une poignée de dollars).
Les motivations de ces héros dont on ne sait rien ? Le film effleure l’idée au détour de quelques paroles nonchalantes, pour ce qui est de l’œuvre de Giono, il l’a expliqué dans son œuvre précédente : Un roi sans divertissement. Le besoin de divertissement dans l’ennui constant de l’hiver est la clef de cette œuvre, reprenant par la même la théorie du divertissement Pascalien.
Quelque condition qu’on se figure, si l’on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde, et cependant qu’on s’en imagine, accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher. S’il est sans divertissement, et qu’on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu’il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point, il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent, des révoltes qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables ; de sorte que, s’il est sans ce qu’on appelle divertissement, le voilà malheureux et plus malheureux que le moindre de ses sujets, qui joue et se divertit.
Ni rapport, ni procès verbal – encore moins journal – de ce qui est en train de se passer Les grands chemins reste un témoignage pris à la volée d’un roi voulant à tous prix se divertir. D’un roi qui n’est qu’un inconnu sans besoin de passé ni de futur pour vivre et être témoin de sa propre vie. En dehors de cette réflexion, l’œuvre n’en demeure pas moins plaisante à la lecture ; la fin tout particulièrement laisse planer un sentiment trouble de puissance et de virtuosité. La reprise de traits du western dans un folklore provençal ne dérange pas, au contraire, et donne des idées nouvelles du traitement que l’on pourrait faire d’un style qui s’est essoufflé avec le temps. La mise en parallèle de cette œuvre et celles de Sergio Leone, par ailleurs, esquisse une figure plus précise du héros sans nom, solitaire et sans histoire permettant de redécouvrir sous un autre angle les œuvres de ce grand réalisateur.
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Jeudi 4 février 2010 Par A. dans Littérature

Demande à la poussière – John Fante

Demande à la poussière couvertureDemande à la poussière n’est pas le genre de choses que l’on calcule. Il est ce genre de livres dont on n’entend rien que l’on choisit dans le rayon d’une librairie puis qu’on ouvre une fois chez soi. Il est un livre dont on n’attend rien. Juste un peu d’évasion, quelques courses improbables dans un autre bout du monde qui peut être attachant, en plein hiver. Un ailleurs chaud, un duvet, une soupape. Pourquoi lui ? Le titre sans doute, si énonciateur, on aimerait penser qu’il nous interpelle, qu’il est un clin d’œil ironique. C’est le magnétisme. Il est de ces livres que, un jour, on trouve dans sa boîte aux lettres, que l’on ne sait pas de la part de qui c’est. Le cœur bat, la montée des marches jusqu’à la chambre est fébrile. On a reçu un livre par la poste, d’un inconnu, il a un titre, c’est tout un monde.

Entendons-nous bien, avant d’ouvrir le livre, on est quelqu’un et puis à la première ligne on est quelqu’un d’autre. Marqué par la virtuosité simple des mots que l’on lit. Demande à la poussière devient alors, au-delà d’un livre, une évidence dans laquelle on finit par s’identifier porté par l’atmosphère lourde que met en place l’auteur. Ce livre est un fantasme à lui tout seul. Il est un résultat. Une vision neuve d’un Big Bang littéraire. Charles Bukowski, qui préface l’œuvre, déclare :

« Un jour j’ai sorti un livre, je l’ai ouvert et c’était ça. Je restai planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l’or à la décharge publique. J’ai posé le livre sur la table, les phrases filaient facilement à travers les pages comme un courant. Chaque ligne avait sa propre énergie et était suivie d’une semblable et la vraie substance de chaque ligne donnait forme à la page, une sensation de quelque chose sculpté dans le texte. Voilà enfin l’homme qui n’avait pas peur de l’émotion. »

Demande à la poussière ? Une idée alternative de ces quelques lettres : CQFD. Après tout, si l’on se penche sur le titre, que demander de plus à la poussière que l’histoire du monde. Que de nous raconter la vie, la vraie, celle que l’on ne connait pas que l’immobilisme terriens sait et ne révèle jamais.

Cette espèce de grâce, d’absolu, se retrouve dans ce que raconte Demande à la poussière. S’il est dur de résumer un livre aussi touchant de simplicité, on peut dire qu’au travers des pages, on suit un homme – Arturo Bandini – aux prises avec son rêve : être écrivain. L’histoire est conté sur fond d’Ouest sauvage, de poussière et de sècheresse dans un Los Angeles qui n’a rien d’accueillant loin du clinquant qu’on peut lui reconnaître. On suit le héros, véritable alter ego de l’auteur lui même, errer dans les rues de Los Angeles où il s’est réfugié après s’être échappé de chez lui. On y voit son amour pour une serveuse mexicaine naître et le manger, et la première page de son roman rester désespérément blanche, à la recherche d’une quelconque idée. Les souvenirs du héros servent de second plan permanent dans lesquels Bandini (ou Fante) évacue l’aigreur de son enfance difficile dans le Colorado ; celle d’un fils d’immigré italien.

De la lecture ressort une étrange impression d’humanité. Comme si Fante, par l’intermédiaire de Bandini cherchant en vain quoi écrire, espérait trouver le sens de la vie sur terre. La fin brutale apparaît comme une nouvelle respiration tant l’ambiance mise en place par l’auteur est pesante, presque poisseuse. Cette fin nous donne la possibilité de relativiser sur l’importance des “épreuves” de la vie. Sur le fait même de les nommer ainsi, alors qu’ils ne restent en fin de compte qu’une série d’évènements. Au final, la puissance des mots, porté par un style baignant dans une fausse familiarité d’usage, de Fante et l’espoir qui en ressort restent dans l’atmosphère et planent au dessus de tout ; même de la chaleur oppressante du désert du Mojave dans laquelle vient mourir le livre sans réellement avoir réussi à pousser le héros hors de l’immobilisme flamboyant de l’errance. Le cœur au bord des lèvres, il faut le dire, bien sûr ce livre se ferme comme n’importe quel livre. Bien sûr qu’on meurt tous, même les héros, même les héros les plus célestes. Et pourtant, en chacun de nous qui voulons tant, qui souhaitons tant, écrire et être lu, il y a un Arturo Bandini, qui pousse et pousse à embrasser une vie qui n’est pas la débauche d’un Kerouac, d’un Ellis, mais qui pourtant est aussi percutant dans les images.

Le silence dure longtemps, j’ai la tête de la bonne femme sur les genoux, mes doigts jouent dans son nid, je compte les cheveux blancs. Remue-toi, Arturo ! Si Camillia Lopez te voyait comme ça, elle et ses grands yeux noirs, ton seul amour, ta princesse Maya… Oh, bon Dieu Arturo, qu’est ce que tu trimbales ! T’as peut-être écrit Le Petit Chien Qui Riait, mais c’est pour sûr que t’écriras jamais les Mémoires de Casanova. Qu’est ce que tu fabriques, planté là ? Tu nous couves un chef-d’œuvre ? Comme crétin tu te poses un peu là, Bandini !
Elle a levé les yeux et comme j’avais les yeux fermés elle ne pouvait pas lire mes pensées. Mais peut-être que si, justement. Peut-être que c’est pour ça qu’elle a dit : « T’es fatigué. Tu devrais faire un somme. » Peut-être que c’est pour ça aussi qu’elle a tiré le lit Murphy escamotable et insisté pour que je m’allonge dessus à côté d’elle, sa tête entre mes bras. Peut-être que c’est pour ça qu’elle a demandé, en étudiant mon expression :
« T’en aimes une autre c’est ça ? »
« Oui. Je suis amoureux d’une fille à Los Angeles. »
Elle m’a touché la figure.
« Je sais », elle a dit. « Je comprends. »
« Non, tu peux pas. »

L’avez-vous lu ? Qu’en avez-vous pensé ?
Exprimez-vous !

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Dimanche 31 janvier 2010 Par A. dans Concepts artistiques, Musique

Musique et rue : du Slam au Rap en passant par la chanson française (L’art Urbain, Pt 3)


«
Il s’avère qu’on s’étonne que je sois civilisé : pour un rappeur c’est peu commun ! ‘‘C’est un illuminé !  Un évolué, un rescapé, un repentit, un des nôtres… Encore un pied dans le rap mais il finira bon apôtre. ’’ Et d’ailleurs est-ce encore du rap ? C’est tout ce qu’ils n’espèrent pas. Ils appellent ça du slam quand je fais un a cappella. Ils sont heureux d’apprécier, ça confirme qu’ils sont de gauche quoi, tous ces biens pensants qui en tout cas eux le croient. »
Si peu comprennent, Rocé

Avec un titre si frondeur, Rocé ne peut que déranger. Cependant, cette chanson (dont je n’ai extrait qu’une seule vérité dans toutes celles énoncées) arrive à toucher une réalité qui s’est instaurée à la fin de la décennie écoulée avec l’émergence d’un style qui a depuis était largement encensé par la critique bobo et les journalistes télé un peu frileux : le Slam. Si cette vague fatigante de la « poésie urbaine » s’essouffle grandement, elle a toutefois réussi à marquer les consciences. Maintenant, le téléspectateur moyen se dit qu’il y a « des gens biens » aussi dans les quartiers, et que ce ne sont « pas ces racailles qui font du rap, battent leurs femmes et ne veulent que fumer des joints toute la journée en parlant de BMW ». Malgré l’orgie médiatique autour du sujet, un fait intéressant, et accablant transpire de ces convictions inébranlables : demandez un peu autour de vous, interrogez vous… Slam, en fin de compte ça veut dire quoi ? Si souvent simplifié en poésie urbaine… Est-ce vraiment le cas ?

Parce que moi aussi, j’étais un peu ignorant, je suis parti à la recherche d’une définition, ou du moins d’une description assez précise de ce qu’est le Slam ou ce qu’il faut appeler. Je suis alors tombé sur une description somme toute assez claire proposée par la Fédération Française de Slam Poésie (FFDSP) :

Le Slam est un spectacle sous forme de rencontres et de tournois de poésies. Créé à Chicago dans les années 80, il a suscité un engouement populaire et médiatique qui lui permet de se propager dans le monde entier. Le Slam est ainsi un outil de démocratisation et un art de la performance poétique. Le Slam est le lien entre écriture et performance, encourageant les poètes à se focaliser sur ce qu’ils disent et comment ils le disent. La plupart des scènes Slam se déroulent sans enjeu ni compétition, avec un alibi convivial,  » l’exception culturelle  » à la française, servant de signe de ralliement aux poètes hexagonaux.

Si l’on reprend la définition, le Slam est donc avant tout un spectacle, et un tournoi de poésie. L’aspect compétition, même si elle est bon-enfant reste une des composantes principales de la discipline. Concrètement, divers poètes vont exposer à l’oral une de leur œuvre tour à tour sur une scène (dans divers lieux, de passant du café à la MJC) et un jury donnera une note à la suite de chaque prestation.

Plus intéressant, quelques règles de base propre à toute compétition sont indiquées. Parmi l’interdiction de plagiat, l’autorisation à toutes formes ainsi que tout thème de poésie, on lit, noir sur blanc :

L’utilisation d’instruments de musique ou de musique pré-enregistrée est interdite.

On nous aurait donc menti ? Grand Corps Malade ne serait pas un slammeur ? Sans remettre en cause de l’intégrité de ce dernier en tant que slammeur de formation, il semble que l’on se fourvoie en présentant son disque comme du Slam. Il faut l’admettre, dans un premier temps, que le Slam ne s’apparente qu’à une rencontre, qui ne voit son intérêt que dans l’émulation mutuelle, et de plus ne doit en aucun cas être accompagnée de musique. Par définition donc, un CD ne peut pas être catalogué de Slam car en aucun cas le fruit d’une performance live confrontant divers poète et encore moins dénué d’accompagnements.

Alors pourquoi pendant deux ans les émissions culturelles ce sont senties obligées à  faire la promotion de ce genre venant de la rue, et apparemment bien plus propre bien moins bandit que le rap ? Tout simplement parce qu’il « vient de la rue ».

Si on pourra me reprocher d’aller vite en besogne, arrêtons-nous deux minutes sur l’histoire de la « chanson française ». Dîtes-moi la différence entre un Grand Corps Malade parlant sur de la musique et un Gainsbourg ou un Brel s’il ne fallait citer qu’eux (mis à part le fossé entre les textes de l’un et des autres, mais je ne souhaite m’attarder ici sur la forme). Combien la musique française à de chanteurs qui ne chantent même pas vraiment ? Bien souvent, lorsque Grand Corps Malade (oui, je le cite souvent, mais c’est le seul à réellement avoir percé) est interviewé, il dit ne pas être un rappeur, et c’est tout à fait légitime ; ainsi il semble qu’alors que d’un côté on encense Benjamin Biolay qui murmure un double album, on ne considère pas cette mouvance comme intégrée à la musique française mais à part au même titre que le rap.

Le terme même rémanent de « poésie urbaine » revêt tout le côté absurde de cette mode. Soyons franc, depuis quand il existe une poésie de la rue et une autre poésie ?

En s’interrogeant tout simplement sur un phénomène de mode invention, comme beaucoup de « genres » musicaux, de la presse, nous sommes en train de nous interroger sur un malaise plus général qui touche en grande partie la sphère rap et plus largement Hip Hop vis-à-vis des média, de l’image qu’elle véhicule et de son acceptation dans un paysage musical français relativement (et nous pouvons sentir le brin d’ironie qui se profile derrière ce « relativement ») conservateur. Car continuons sur la brèche ouverte plus haut, quelle est la différence entre rap et Slam ? La poésie là encore ? Ne me dîtes pas que vous y croyez vous, que le rap n’est qu’un stéréotype. – Même s’il est vrai que d’un point de vu poésie, on a vu mieux que Diam’s, mais, continuons… –

D’un point de vu historique, le rap est légèrement antérieur au Slam. Il a toujours était intimement lié à l’a cappella à ses débuts : les enregistrements coutant cher tout comme les machines permettant de composer les musiques. Son but était de chauffer les pistes de danses sur les morceaux de funk qui passaient dans les diverses fêtes. Ces bouts de rap pouvaient plus ou moins s’adapter à toutes les musiques, et étaient tout à fait cohérent sans accompagnement ou alors juste soutenu par un rythme réalisé par un beat boxer. Lorsque Rocé explique qu’il ne fait qu’une a cappella et non du Slam, il se réfère à ces origines que l’on a tendance à oublier : le texte étant juste déformé, plus dans son temps, car le rap a prit que plus tard l’aspect revendicatif qu’on lui connait. On remarque de plus que le rap et le Slam ont vécu deux destins tout à fait divers, et ne sont en aucun cas liés.

De manière plus fondamentale, je ne vois aucune réelle différence entre le rap et la chanson française au même titre que le Slam est une espèce d’effet d’annonce au lieu d’être un « genre » musical (le principe en lui-même de genre musical me refroidi souvent) : la volonté de cataloguer des artistes comme Abd Al Malik ou plus récemment Oxmo Puccino comme Slam alors qu’ils s’en défendent est la preuve de l’impasse dans laquelle se retrouvent les gens voulant trop simplifier l’implication artistique de ces chanteurs. Le rap est, pour moi mais surtout pour de plus en plus d’artistes de ce mouvement qu’une nouvelle forme – une évolution – de ce qu’est la chanson française comme le rock à su s’imposer en tant que composante patrimoine français avec, par exemple, Noir Désir ou le facilement dépressif Saez. La victoire de la musique décernée à Sefyu (si tant est qu’elle soit preuve de qualité) montre que le public est « prêt » à accepter cet état de fait – les guillemets voulant juste montrer que l’on n’a pas à être préparé pour trouver quelque chose d’appréciable au rap, mais juste être éloigné du formatage que l’on impose dans les médias.

Toutefois, l’évolution des mentalités est encore à ses prémisses : si l’on ouvre plus facilement la porte des émissions télé à des rappeurs, le fait même que l’on les présente comme « rappeur », et non pas « artiste » « compositeur » « interprète » comme on pourrait l’attendre de n’importe quel autre musicien est bien la preuve que le chemin à faire sera long, très long. De plus, ces émissions visent à grossièrement faire une différence entre ce qu’ils estiment le « haut du panier » avec des artistes s’entourant de musiciens pour la plupart de ce qu’ils estiment, à tort « les autres » faisant un amalgame immense et presque grossier. Ce « haut du panier » est d’ailleurs désigné comme « Hip-Hop » et non comme « Rap » ce qui n’a pas vraiment de sens, le hip-hop étant un mouvement artistique incluant la musique rap ainsi que d’autres formes d’expressions.

Je sais que certaines mauvaises langues jugeront mes paroles tout à fait subjectives, et je ne peux pas leur en vouloir. Mais s’il faut leur prouver qu’un grand nombre de textes de rap peuvent dépasser en précision lexicale ainsi qu’en style un bon nombre de paroliers sévissant sur les ondes actuellement, je me fais un plaisir de citer quelques extraits de textes aussi divers du point de vue du thème que des ambiances sur lesquelles ils sont rappés :

« T’es comme une bougie qu’on a oublié d’éteindre dans une chambre vide, tu brilles entouré de gens sombres voulant te souffler… Celui qui a le moins de jouets, le moins de chouchous, celui qu’on fait chier, le cœur meurtri, meurtrière est ta jalousie. L’enfant seul se méfie de tout le monde, pas par choix, mais dépit : pense qu’en guise d’amis, son ombre suffit. » L’enfant Seul, Oxmo Puccino.

« Une passion lézardée. L’érosion des années. Mes parents désarmés se séparent. La maison désormais résonne de leurs paroles désolées. Une part d’ombre est scellée. Pour ne pas rompre, esseulée, chaque jour ma mère se bat. Elle a le monde à soulever et sur ses joues tant de peines me navrent. Goût amer. Je pars quand la foudre en elle parle. Pardon de me sauver. J’ai mal de voir ce qui m’attend. Grand besoin de souffler. Pas le cran de la retrouver la tête dans les mains, en quête d’éléments, de raisons de garder les rangs. Je suis de ceux qui traînent tard, à squatter les bancs tels le fer et l’aimant. Ma vie se fait de ces moments où on est mieux loin de chez soi. Moments d’éternité. L’éternité est un moment mais on l’oublie l’un de ces soirs où, en mal de trophée, on refait le monde loin des bras de Morphée, le cœur empreint de cette âme qu’ont les chœurs en plein stade… Mais peu importe, le décor s’ancre, on s’installe entre stages et intérims. En soi, rien de terrible, on stagne là où des petites filles déjà petites femmes charment des hommes encore mômes fans de Jackie Chan, pendant que des femmes encore petites filles élèvent des mômes déjà durs comme des hommes. J’espère en l’espoir perdu, sur les cendres de nos sorts, que leurs voix innocentes ne se joignent pas à l’ensemble des perdants que nous sommes. D’autres, se voyant sans songes, s’en vont, se noyant dans leur sang. L’eau passe sous les ponts. Il me semble qu’hier encore, ma mère m’embrassait sur le front. » Comme un aimant, Chien De Pailles.

« Il se fait tard, très tard, bientôt le soleil et Moha n’a pas sommeil. Il veille les yeux vides sur le carreau aride au mur de sa minuscule cellule. Une cigarette mal roulée se consume et tremble aux bouts de ses doigts exsangues qui semblent mourir le long de sa jambe. Moha ne bronche pas, les mots sont froids, leur écho se cogne aux parois de cette cage qu’il partage avec un rayon de lune voilée et quelques rats pressés, aux pas vifs et feutrés. »
Moha, La Rumeur.

Par ces quelques citations (il y en aurait tellement que je pourrais sans doute faire un article complet là-dessus) je pense avoir montré clairement que la France, en ignorant le rap, en désignant des nouveaux artistes reprenant le flambeau de la tradition française de la chanson, en s’appliquant à le stéréotyper se passe de paroliers doués, tout aussi poète ou du moins écrivain que certains artiste français bien plus lisses.

Plus généralement, par ces trois articles présentant des artistes ayant la rue comme terrain d’expression, ou comme origine, j’espère vous avoir donné un aperçu de la puissance créative qui peut se dégager de nos villes. J’espère qu’avant de zapper la prochaine fois qu’un rappeur passera à la télé vous vous direz qu’il a peut-être des choses intéressantes à dire, même si il est vrai ce ne sont généralement pas les gens les plus intéressants qui sont invités sur ces plateaux. Mais que voulez vous ? La France, et encore moins les gens du PAF, n’aime pas sortir de ses habitudes.

Autres articles sur l’art urbain :
- JR, Photographe Urbain (L’Art Urbain Pt 1)
- Banksy Wall and Piece (L’Art Urbain, Pt 2)

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Lundi 25 janvier 2010 Par A. dans Art pictural, Concepts artistiques

Banksy, Wall and Piece (L’art Urbain, Pt 2)

Parler de graffiti est toujours chose difficile, encore plus lorsque l’on prend le partie de citer un graffeur comme artiste. Afin de pouvoir m’exprimer le plus librement sans pour autant me retrouver face à des mails injurieux, je vais essayer de clarifier certains points d’histoire et de vocabulaire.

Si le principe de graffiti existe depuis l’Empire Romain (il reste notamment des traces d’inscriptions murales à Pompéi) il renait aux alentours des années 60 / 70 à Philadelphie avant de s’expatrier à New York. Etroitement lié, dans un premier temps, aux gangs qui à l’aide de « Tag » (c’est-à-dire de signature) marquent leur territoire. Il devient peu à peu une composante de la culture Hip Hop, mode d’expression moins éphémère que le rap – qui n’est pas encore enregistré – ou la danse. Le métro est alors le lieu privilégié pour le tag. Si l’amalgame est souvent fait entre graffiti et tag, il faut savoir que le tag est un « genre » de graffiti se limitant à l’écriture du surnom du graffeur. Il est la forme originelle de ce qu’est le graffiti qui au fil du temps à su se développer. Ainsi, des techniques de plus en plus diverses ont vu le jour. Les fresques ont commençaient à faire leur apparition, ainsi que les divers styles de lettrages. A noter que, les buts des graffeurs peuvent être divers ; entre prise de risque, ou simple besoin d’exposition, les causes défendues peuvent être plus politiques, ou au contraire, le tag peut être détourné à des fins publicitaires (exemple de tag « Never hide » sur le pavé des rues commerçantes faisant la promotion d’une marque de lunettes de soleil…). C’est d’ailleurs car les convictions de ces artistes sont diverses, et parfois dignes d’intérêts (comme je l’ai déjà montré avec le photographe JR que l’on peut facilement rattacher à cette mouvance d’artistes de la ville) qu’il faut s’y arrêter et ne pas considérer le travail de ces gens seulement comme une nuisance.

Avec le temps est peu à peu apparue une forme de graffiti qui va nous intéresser plus particulièrement : le pochoir (stencil en anglais).

Pourquoi cette forme nous intéresse ? Je m’en vais vous introduire à un des graffeurs les plus influents des dernières années, ayant peint dans beaucoup de grandes villes du monde à l’aide de pochoir : Banksy.

Graffeur engagé, ses travaux sont pour la plupart satirique. Dans le recueil de ses œuvres majeures Wall and Piece, il parle de ses motivations. J’ai trouvé la réflexion intéressante car pertinente et loin du cliché du vandale écervelé. Si j’ai toujours eu une certaine attirance pour ce mouvement, je sais qu’un nombre important de personnes de mon entourage ne le comprennent pas. Banksy, d’un acte de vandalisme passe à un acte de résistance. Il explique, en introduction : “People who run our cities don’t understand graffiti because they think nothing has the right to exist unless it makes a profit, which make their opinion worthless. They say graffiti frightens people and is symbolic of the decline in society, but graffiti is only dangerous in the mind of three types of people; politicians, advertising executives and graffiti writers. The people who truly deface our neighbourhoods are the companies that scrawl giant slogans across buildings and buses trying to make us feel inadequate unless we buy their stuff”. (Les gens qui dirigent nos villes ne comprennent pas la culture du graffiti car pour eux, rien n’a le droit d’exister s’il ne fait pas du profit, ce qui rend leur avis sans intérêt. Ils dissent que les graffiti terrorisent la population et est un symbole du déclin de notre société, mais le graff est dangereux seulement pour trois genres de personnes : les politiques, les promoteurs publicitaires et les graffeurs. Ceux qui défigurent vraiment nos quartiers sont les compagnies qui étalent des slogans géants sur les buildings, les bus tentant de nous faire sentir mal à l’aise pour que l’on achète leurs produits.)

Le débat peut être lancé, quel mal est le plus violent entre la publicité à outrance et la coloration de la ville ? Le livre retrace de manière chronologique les œuvres de Banksy qui ira toujours un peu plus loin, jusqu’à détourner des œuvres d’art et les afficher dans des galeries de musées. Ses actions sont là pour dénoncer en grande partie les politiques sécuritaires qui sévissent en Angleterre, notamment le CCTV (un système de surveillance par caméra installé dans toute la ville de Londres). Il va même jusqu’à écrire des messages d’indépendance dans des enclos de zoos.

Une de ses œuvres est maintenant exposée au British Museum de façon permanente dans la section antiquité. Elle représente une pierre sur laquelle est dessiné à la manière des hommes préhistorique un homme poussant un caddie.
Inscrit dans leur temps, ces œuvres, plus ou moins éphémère sont des appels à la réflexion et la résistance à la porté de tous et compréhensibles par tous, ce qui fait pour moi, de Banksy un artiste universel.

Quelques œuvres :

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Banksy

Banksy détournement

Banksy animaux

CCCTV Banksy

Banksy

Site web : Banksy.

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