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Lundi 1 février 2010 Par Lady Dylan dans Littérature

King Kong Théorie – Virginie Despentes

Octobre 2006. Je n’ai pas encore 15 ans. En couverture, une gigantesque blonde accrochée à un building tient dans sa main un gorille (je préfère la couverture du format poche, où la blonde fait la même taille que le gorille et où ils ont l’air d’être de bons potes). King Kong Théorie. Une grosse baffe dans la gueule.

Je ne pourrais pas parler de ce livre sans être personnelle et violente, parce qu’il l’est. Et pour cause, c’est un essai ouvertement autobiographique et la vie de Virginie Despentes n’a pas été des plus calmes. Une fille qui se fait violer et qui s’en relève, et qui en parle, c’est déjà assez rare. Quand en plus c’est une punkette et que par conséquent elle se moque de sa « dignité de femme bien », elle peut devenir prostituée, écrivain ou réalisatrice de film scandaleux (Baise-moi, adaptation d’un de ses livres). Elle a fait tout ça, bien d’autres choses, et elle part de son récit pour exposer sa pensée.

Virginie Despentes

Despentes fustige le discours qui fait des femmes les victimes. Bien sûr, on ne le dit plus ainsi, mais il n’est pas rare que dans les raisonnements qui cherchent à protéger les femmes on commence par les considérer comme des faibles – déjà, c’est mal parti. Les prostituées ? Les hardeuses ? Victimes ! Elles ne peuvent être que ça, il est inenvisageable qu’une femme puisse tirer profit de son corps par envie. D’ailleurs, si elles avaient le choix, elles ne le feraient pas. (A ce propos, Despentes remarque que rares sont les gens qui travailleraient s’ils en avaient le choix et j’ai apprécié la comparaison avec l’esthéticienne qui ne perce pas des points noirs par vocation.)

Outre ce manifeste pour un féminisme pro-sexe (branche répandue aux Etats-Unis mais encore presque inconnue en France), ce livre est aussi un grand cri libérateur pour toutes les femmes (mais aussi tous les hommes) qui ne rentrent pas dans les cases où l’on aimerait les ranger. Les premiers mots, repris sur la quatrième de couverture, sont en cela éloquents.

« J’écris de chez les moches, pour les moches, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf, aussi bien que pour les hommes qui n’ont pas envie d’être protecteurs, ceux qui voudraient l’être mais ne savent pas s’y prendre, ceux qui ne sont pas ambitieux, ni compétitifs, ni bien membrés. Parce que l’idéal de la femme blanche séduisante qu’on nous brandit tout le temps sous le nez, je crois bien qu’il n’existe pas. »

Et d’enchaîner sur les femmes faites pour aller trépaner le mammouth et les hommes qui préfèrent la décoration d’intérieur. Libérateur dans ce monde où, malgré les écoles mixtes et les jeans unisexes, on trouve encore inacceptable qu’une fille ne se coiffe pas et où, hier, on m’a encore refusé de porter des pizzas parce que je suis une faible femme. Sans aucune mauvaise intention, juste un préjugé bien ancré. Alors quand Despentes appelle, dans sa conclusion, à foutre le bordel dans le genre (ce qui est à peu près le titre d’un essai de Judith Butler, féministe américaine spécialiste des gender studies), ça me fait un bien fou.

Dans les années qui ont suivi, je me suis beaucoup intéressée à ce livre et j’en ai lu de nombreuses critiques. On lui reproche souvent, quand ce n’est pas d’être un brûlot haineux envers les hommes (ce qui dénote à mon avis d’une très mauvaise lecture, puisqu’elle considère les hommes comme aussi aliénés que les femmes par le système patriarcal), d’être trop superficiel. Je dirais qu’il ne faut pas trop en attendre, mais qu’il faut le considérer comme une excellente porte d’entrée vers le néo-féminisme – outre le fait que la plupart des ouvrages approfondis sur le sujet ne sont pas traduits, ils sont beaucoup moins accessibles pour quelqu’un qui ne s’intéresse pas encore au sujet.

En octobre 2006, j’ai reposé King Kong Théorie abasourdie, sentant que quelque chose brûlait là-dedans que je ne pouvais encore accepter. Je l’ai repris six mois plus tard : je ne l’ai plus jamais quitté.

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