Archive for janvier, 2010

Dimanche 31 janvier 2010 Par Hazel dans Edito

Perfectionnements

Bonjour à vous chers lecteurs et chers contributeurs du Hangar !

Je tenais juste à vous signaler que durant ce week-end mon angine m’a permis de remanier et mettre à jour tous les articles de ce site en étoffant certaines critiques, en ajoutant des extraits de certains livres, en recadrant et/ou en changeant quelques images, en attribuant certains textes à leurs auteurs d’origine (notamment deux textes de A. reçus il y a quelques mois), et en changeant la mise en page. Je vous invite donc avec cette remise à neuf à (re)faire un tour du site pour peut-être y (re)découvrir certains articles !

Bien à vous, Hazel.

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Dimanche 31 janvier 2010 Par A. dans Concepts artistiques, Musique

Musique et rue : du Slam au Rap en passant par la chanson française (L’art Urbain, Pt 3)


«
Il s’avère qu’on s’étonne que je sois civilisé : pour un rappeur c’est peu commun ! ‘‘C’est un illuminé !  Un évolué, un rescapé, un repentit, un des nôtres… Encore un pied dans le rap mais il finira bon apôtre. ’’ Et d’ailleurs est-ce encore du rap ? C’est tout ce qu’ils n’espèrent pas. Ils appellent ça du slam quand je fais un a cappella. Ils sont heureux d’apprécier, ça confirme qu’ils sont de gauche quoi, tous ces biens pensants qui en tout cas eux le croient. »
Si peu comprennent, Rocé

Avec un titre si frondeur, Rocé ne peut que déranger. Cependant, cette chanson (dont je n’ai extrait qu’une seule vérité dans toutes celles énoncées) arrive à toucher une réalité qui s’est instaurée à la fin de la décennie écoulée avec l’émergence d’un style qui a depuis était largement encensé par la critique bobo et les journalistes télé un peu frileux : le Slam. Si cette vague fatigante de la « poésie urbaine » s’essouffle grandement, elle a toutefois réussi à marquer les consciences. Maintenant, le téléspectateur moyen se dit qu’il y a « des gens biens » aussi dans les quartiers, et que ce ne sont « pas ces racailles qui font du rap, battent leurs femmes et ne veulent que fumer des joints toute la journée en parlant de BMW ». Malgré l’orgie médiatique autour du sujet, un fait intéressant, et accablant transpire de ces convictions inébranlables : demandez un peu autour de vous, interrogez vous… Slam, en fin de compte ça veut dire quoi ? Si souvent simplifié en poésie urbaine… Est-ce vraiment le cas ?

Parce que moi aussi, j’étais un peu ignorant, je suis parti à la recherche d’une définition, ou du moins d’une description assez précise de ce qu’est le Slam ou ce qu’il faut appeler. Je suis alors tombé sur une description somme toute assez claire proposée par la Fédération Française de Slam Poésie (FFDSP) :

Le Slam est un spectacle sous forme de rencontres et de tournois de poésies. Créé à Chicago dans les années 80, il a suscité un engouement populaire et médiatique qui lui permet de se propager dans le monde entier. Le Slam est ainsi un outil de démocratisation et un art de la performance poétique. Le Slam est le lien entre écriture et performance, encourageant les poètes à se focaliser sur ce qu’ils disent et comment ils le disent. La plupart des scènes Slam se déroulent sans enjeu ni compétition, avec un alibi convivial,  » l’exception culturelle  » à la française, servant de signe de ralliement aux poètes hexagonaux.

Si l’on reprend la définition, le Slam est donc avant tout un spectacle, et un tournoi de poésie. L’aspect compétition, même si elle est bon-enfant reste une des composantes principales de la discipline. Concrètement, divers poètes vont exposer à l’oral une de leur œuvre tour à tour sur une scène (dans divers lieux, de passant du café à la MJC) et un jury donnera une note à la suite de chaque prestation.

Plus intéressant, quelques règles de base propre à toute compétition sont indiquées. Parmi l’interdiction de plagiat, l’autorisation à toutes formes ainsi que tout thème de poésie, on lit, noir sur blanc :

L’utilisation d’instruments de musique ou de musique pré-enregistrée est interdite.

On nous aurait donc menti ? Grand Corps Malade ne serait pas un slammeur ? Sans remettre en cause de l’intégrité de ce dernier en tant que slammeur de formation, il semble que l’on se fourvoie en présentant son disque comme du Slam. Il faut l’admettre, dans un premier temps, que le Slam ne s’apparente qu’à une rencontre, qui ne voit son intérêt que dans l’émulation mutuelle, et de plus ne doit en aucun cas être accompagnée de musique. Par définition donc, un CD ne peut pas être catalogué de Slam car en aucun cas le fruit d’une performance live confrontant divers poète et encore moins dénué d’accompagnements.

Alors pourquoi pendant deux ans les émissions culturelles ce sont senties obligées à  faire la promotion de ce genre venant de la rue, et apparemment bien plus propre bien moins bandit que le rap ? Tout simplement parce qu’il « vient de la rue ».

Si on pourra me reprocher d’aller vite en besogne, arrêtons-nous deux minutes sur l’histoire de la « chanson française ». Dîtes-moi la différence entre un Grand Corps Malade parlant sur de la musique et un Gainsbourg ou un Brel s’il ne fallait citer qu’eux (mis à part le fossé entre les textes de l’un et des autres, mais je ne souhaite m’attarder ici sur la forme). Combien la musique française à de chanteurs qui ne chantent même pas vraiment ? Bien souvent, lorsque Grand Corps Malade (oui, je le cite souvent, mais c’est le seul à réellement avoir percé) est interviewé, il dit ne pas être un rappeur, et c’est tout à fait légitime ; ainsi il semble qu’alors que d’un côté on encense Benjamin Biolay qui murmure un double album, on ne considère pas cette mouvance comme intégrée à la musique française mais à part au même titre que le rap.

Le terme même rémanent de « poésie urbaine » revêt tout le côté absurde de cette mode. Soyons franc, depuis quand il existe une poésie de la rue et une autre poésie ?

En s’interrogeant tout simplement sur un phénomène de mode invention, comme beaucoup de « genres » musicaux, de la presse, nous sommes en train de nous interroger sur un malaise plus général qui touche en grande partie la sphère rap et plus largement Hip Hop vis-à-vis des média, de l’image qu’elle véhicule et de son acceptation dans un paysage musical français relativement (et nous pouvons sentir le brin d’ironie qui se profile derrière ce « relativement ») conservateur. Car continuons sur la brèche ouverte plus haut, quelle est la différence entre rap et Slam ? La poésie là encore ? Ne me dîtes pas que vous y croyez vous, que le rap n’est qu’un stéréotype. – Même s’il est vrai que d’un point de vu poésie, on a vu mieux que Diam’s, mais, continuons… –

D’un point de vu historique, le rap est légèrement antérieur au Slam. Il a toujours était intimement lié à l’a cappella à ses débuts : les enregistrements coutant cher tout comme les machines permettant de composer les musiques. Son but était de chauffer les pistes de danses sur les morceaux de funk qui passaient dans les diverses fêtes. Ces bouts de rap pouvaient plus ou moins s’adapter à toutes les musiques, et étaient tout à fait cohérent sans accompagnement ou alors juste soutenu par un rythme réalisé par un beat boxer. Lorsque Rocé explique qu’il ne fait qu’une a cappella et non du Slam, il se réfère à ces origines que l’on a tendance à oublier : le texte étant juste déformé, plus dans son temps, car le rap a prit que plus tard l’aspect revendicatif qu’on lui connait. On remarque de plus que le rap et le Slam ont vécu deux destins tout à fait divers, et ne sont en aucun cas liés.

De manière plus fondamentale, je ne vois aucune réelle différence entre le rap et la chanson française au même titre que le Slam est une espèce d’effet d’annonce au lieu d’être un « genre » musical (le principe en lui-même de genre musical me refroidi souvent) : la volonté de cataloguer des artistes comme Abd Al Malik ou plus récemment Oxmo Puccino comme Slam alors qu’ils s’en défendent est la preuve de l’impasse dans laquelle se retrouvent les gens voulant trop simplifier l’implication artistique de ces chanteurs. Le rap est, pour moi mais surtout pour de plus en plus d’artistes de ce mouvement qu’une nouvelle forme – une évolution – de ce qu’est la chanson française comme le rock à su s’imposer en tant que composante patrimoine français avec, par exemple, Noir Désir ou le facilement dépressif Saez. La victoire de la musique décernée à Sefyu (si tant est qu’elle soit preuve de qualité) montre que le public est « prêt » à accepter cet état de fait – les guillemets voulant juste montrer que l’on n’a pas à être préparé pour trouver quelque chose d’appréciable au rap, mais juste être éloigné du formatage que l’on impose dans les médias.

Toutefois, l’évolution des mentalités est encore à ses prémisses : si l’on ouvre plus facilement la porte des émissions télé à des rappeurs, le fait même que l’on les présente comme « rappeur », et non pas « artiste » « compositeur » « interprète » comme on pourrait l’attendre de n’importe quel autre musicien est bien la preuve que le chemin à faire sera long, très long. De plus, ces émissions visent à grossièrement faire une différence entre ce qu’ils estiment le « haut du panier » avec des artistes s’entourant de musiciens pour la plupart de ce qu’ils estiment, à tort « les autres » faisant un amalgame immense et presque grossier. Ce « haut du panier » est d’ailleurs désigné comme « Hip-Hop » et non comme « Rap » ce qui n’a pas vraiment de sens, le hip-hop étant un mouvement artistique incluant la musique rap ainsi que d’autres formes d’expressions.

Je sais que certaines mauvaises langues jugeront mes paroles tout à fait subjectives, et je ne peux pas leur en vouloir. Mais s’il faut leur prouver qu’un grand nombre de textes de rap peuvent dépasser en précision lexicale ainsi qu’en style un bon nombre de paroliers sévissant sur les ondes actuellement, je me fais un plaisir de citer quelques extraits de textes aussi divers du point de vue du thème que des ambiances sur lesquelles ils sont rappés :

« T’es comme une bougie qu’on a oublié d’éteindre dans une chambre vide, tu brilles entouré de gens sombres voulant te souffler… Celui qui a le moins de jouets, le moins de chouchous, celui qu’on fait chier, le cœur meurtri, meurtrière est ta jalousie. L’enfant seul se méfie de tout le monde, pas par choix, mais dépit : pense qu’en guise d’amis, son ombre suffit. » L’enfant Seul, Oxmo Puccino.

« Une passion lézardée. L’érosion des années. Mes parents désarmés se séparent. La maison désormais résonne de leurs paroles désolées. Une part d’ombre est scellée. Pour ne pas rompre, esseulée, chaque jour ma mère se bat. Elle a le monde à soulever et sur ses joues tant de peines me navrent. Goût amer. Je pars quand la foudre en elle parle. Pardon de me sauver. J’ai mal de voir ce qui m’attend. Grand besoin de souffler. Pas le cran de la retrouver la tête dans les mains, en quête d’éléments, de raisons de garder les rangs. Je suis de ceux qui traînent tard, à squatter les bancs tels le fer et l’aimant. Ma vie se fait de ces moments où on est mieux loin de chez soi. Moments d’éternité. L’éternité est un moment mais on l’oublie l’un de ces soirs où, en mal de trophée, on refait le monde loin des bras de Morphée, le cœur empreint de cette âme qu’ont les chœurs en plein stade… Mais peu importe, le décor s’ancre, on s’installe entre stages et intérims. En soi, rien de terrible, on stagne là où des petites filles déjà petites femmes charment des hommes encore mômes fans de Jackie Chan, pendant que des femmes encore petites filles élèvent des mômes déjà durs comme des hommes. J’espère en l’espoir perdu, sur les cendres de nos sorts, que leurs voix innocentes ne se joignent pas à l’ensemble des perdants que nous sommes. D’autres, se voyant sans songes, s’en vont, se noyant dans leur sang. L’eau passe sous les ponts. Il me semble qu’hier encore, ma mère m’embrassait sur le front. » Comme un aimant, Chien De Pailles.

« Il se fait tard, très tard, bientôt le soleil et Moha n’a pas sommeil. Il veille les yeux vides sur le carreau aride au mur de sa minuscule cellule. Une cigarette mal roulée se consume et tremble aux bouts de ses doigts exsangues qui semblent mourir le long de sa jambe. Moha ne bronche pas, les mots sont froids, leur écho se cogne aux parois de cette cage qu’il partage avec un rayon de lune voilée et quelques rats pressés, aux pas vifs et feutrés. »
Moha, La Rumeur.

Par ces quelques citations (il y en aurait tellement que je pourrais sans doute faire un article complet là-dessus) je pense avoir montré clairement que la France, en ignorant le rap, en désignant des nouveaux artistes reprenant le flambeau de la tradition française de la chanson, en s’appliquant à le stéréotyper se passe de paroliers doués, tout aussi poète ou du moins écrivain que certains artiste français bien plus lisses.

Plus généralement, par ces trois articles présentant des artistes ayant la rue comme terrain d’expression, ou comme origine, j’espère vous avoir donné un aperçu de la puissance créative qui peut se dégager de nos villes. J’espère qu’avant de zapper la prochaine fois qu’un rappeur passera à la télé vous vous direz qu’il a peut-être des choses intéressantes à dire, même si il est vrai ce ne sont généralement pas les gens les plus intéressants qui sont invités sur ces plateaux. Mais que voulez vous ? La France, et encore moins les gens du PAF, n’aime pas sortir de ses habitudes.

Autres articles sur l’art urbain :
- JR, Photographe Urbain (L’Art Urbain Pt 1)
- Banksy Wall and Piece (L’Art Urbain, Pt 2)

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Samedi 30 janvier 2010 Par gouttesdo dans Littérature

Les mille maisons du rêve et de la terreur – Atiq Rahimi

Découvert par le grand public grâce à l’attribution du Goncourt 2008 pour Syngué Sabour, son premier roman écrit directement en Français, Atiq Rahimi se révèle puissant poète. Par le raffinement des images créées, le rythme particulier des phrases, l’écrivain descend au fond de l’âme et dépeint le cheminement mental de ses personnages. Les événements tragiques des guerres en Afghanistan, son pays d’origine, constituent le creuset par lequel se révèle la nature des caractères et la recherche du sens de leur existence.

La trame des mille maisons du rêve et de la terreur expose un moment délicat de confusion intérieure, où la conscience du personnage principal se heurte à une réalité qu’il voudrait refuser. Cette fois cependant, ce sont les faits, la prégnance de la réalité, qui bousculent le personnage et l’obligent à affronter les conséquences des événements. Le ton du récit s’adapte ainsi à un angle de vue différencié : le narrateur, Farhad, est le personnage central d’une histoire qu’il subit, et nous suivons avec lui le cheminement de sa prise de conscience.

Le récit commence au moment où le narrateur sort lentement et confusément d’un coma du au traumatisme des coups reçus lors d’un contrôle d’identité. Nous sommes alors dans le Kaboul de l’ère de l’occupation soviétique (les années 80). Progressivement, nous comprenons que le jeune étudiant a « oublié » l’heure du couvre-feu et s’est mis ainsi en danger… À travers les bribes de ses fantasmes comateux, nous percevons la part de l’enfant qui subsiste en lui, le contexte familial qui fonde son identité : un grand père omniscient, transmetteur d’éducation morale et religieuse, mais humaniste avant tout. Ce rêve latent donne progressivement corps à l’émergence d’une situation nouvelle qu’il appréhende à travers le brouillard de ses pertes de conscience physiques.
« Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ? Peut-être les deux. Il fait nuit et je dors. Mais pourtant je pense, comment se fait-il ?
Non. Je suis réveillée, seulement mes yeux sont encore fermés. J’étais en train de dormir et dans mon rêve, un enfant a crié « Père ! »
Quel enfant ? comment le savoir ? Il n’y avait que sa voix. Peut-être était-ce moi enfant, cherchant mon père.
- Père !
Encore cette même voix ! Cette fois-ci je ne rêve pas. Il me semble l’entendre juste au-dessus de moi. Il faut que j’ouvre les yeux.

- Qui es-tu ?
Ma question se brise dans ma poitrine. Une douleur vive transperce mes tempes. Le voile noir devant mes yeux se fait plus épais ; le silence dans mon esprit plus pesant.

Peu à peu le narrateur prisonnier de son cauchemar déroule les repères de son identité, il tente de raccorder les bribes de cette réalité incompréhensible à ses propres souvenirs, afin de retrouver une cohérence à cette expérience inconnue :

« Non, je ne dors pas. Je suis en proie aux forces de l’Invisible. Les djinns sont venus se poser sur ma poitrine. Grand-père disait que, selon Dâmollah Saïd Mostafa – dont l’autorité valait au moins dix mollahs, quand il n’y a pas de Coran dans une pièce, les djinns y font leur nid, et la nuit, pendant que tu dors et que ton âme est partie se promener, ils viennent assaillir ton corps. Ils s’installent sur ta poitrine, t’attachent les bras, te bâillonnent et te bandent les yeux. (…)
- Frère !
Non. Ce n’est pas ma mère, c’est ma sœur Parvana.
Parvana, ma douce tu m’as appelé ? Parvana, ma petite sœur, chasse les djinns de ma poitrine ! Entends-tu ma voix?
Non, elle n’entend pas. Les djinns retiennent ma voix dans ma poitrine.
(…)
Mes tempes explosent de douleur.
Je commence à distinguer un certain nombre de choses, mais je suis incapable de bouger. Mes os sont brisés, mes veines rompues, mon cerveau éclaté, mes muscles déchirés… Non, je ne suis ni dans un cauchemar ni sous l’emprise des djinns, je suis tout simplement mort.

Ces extraits du texte courent de la page 15 à la page 37 de l’édition P.O.L et me semblent assez représentatifs du cheminement erratique qui permet au blessé de remonter des abysses de l’inconscience à la lueur du monde réel. On y goûte la poésie expressive de l’auteur, on se frotte aux pigments de la culture persane, on entre dans un mode de pensée particulier à l’écrivain et son personnage.

Farhad parvient à s’extirper à l’obscurité angoissante de son rêve et découvre la femme qui l’a sauvé. L’esprit encore embrumé par les coups subis, il se laisse protéger par cette inconnue dont nous apprécions surtout la longue mèche qui cache son visage, mèche de cheveux emblématique d’une féminité maternante, protectrice, autoritaire, sécurisante avant de révéler une sensualité extrêmement retenue. L’art d’Atiq Rahimi tient de ce miracle : par le simple geste d’une main qui repousse la mèche de cheveux derrière l’oreille de la jeune femme, l’écrivain décrit le processus complexe de la relation qui s’établit entre deux inconnus face au danger. À plusieurs reprises au cours de cette nuit cauchemardesque, Mahnaz sauve la situation, soulage les douleurs du jeune homme, repousse les soldats qui perquisitionnent la maison, prévient la mère de Farhad … Quand le fugitif découvre la tragédie personnelle de la jeune femme, il se sent troublé :

« Pourquoi ai-je de telles pensées au sujet de Mahnaz ? pourquoi suis-je incapable d’admettre qu’une femme peut tout à fait secourir un inconnu sans aucune arrière-pensée ? (…)
Pour Mahnaz et son mystère, j’ai livré toute une nuit ma mère à son angoisse dans les quatre murs de notre maison ; j’ai condamné le regard de Parvana à une interminable attente derrière la fenêtre de sa chambre ; j’ai découragé les mains de Farid posées sur la poignée de la porte.
(…)
Le mystère de Mahnaz tient à cette mèche de cheveux qu’elle vient sans cesse cueillir sur son visage pour l’enrouler derrière son oreille. »

Farhad comprend ainsi que cette nuit de tous les dangers constitue pour lui une sorte d’épreuve initiatique à l’issue de laquelle il devra définitivement quitter l’insouciance de son statut, et que Mahnaz représente en fait la porte de sortie du monde de l’enfance protégée:

« À aucun moment, je ne m’étais senti aussi proche d’une femme autre que ma mère et Parvana. À aucun moment, je n’avais perçu de si près une vie de femme. Aucune femme ne s’était jamais frayé un chemin au cœur de mes pensées, au cœur de mon existence. L’espace d’une nuit, j’ai partagé avec une femme mille instants d’une vie, comme si une chose essentielle nous avait unis. Cette femme m’a offert son toit. Ma vie est entre ses mains, elle lui appartient. »

Dans ce mode difficile, les sentiments s’expriment avec une sobriété qui nous surprend et impose une nouvelle expressivité : voyez ce dernier extrait relatant le chagrin de la mère qui a organisé le départ du Pays pour son fils :

« Sous la charge du tchâdri, folle de chagrin, ma mère a traversé en pleurant les rues de la ville aveugle ; elle est arrivée à la maison. Elle a enroulé dans le tchâdri son chagrin fait larmes et a tendu le tout à la laveuse ; puis elle s’est discrètement éloignée vers la cuisine pour relaver la vaisselle propre. Après le départ de la laveuse, elle va aller chercher le linge sec sur la corde pour le relaver. « 

Renversement de la représentation: la ville s’aveugle du chagrin de cette femme recluse sous son tchâdri !
Qui a éprouvé un chagrin profond, un deuil explosant son univers, comprendra cette forme de lutte intérieure qui pousse à laver de nouveau ce qui l’est déjà… Ces images universelles de bouleversement transmettent en quelques lignes la profondeur et l’intensité du malheur accepté.

Né en 1962 à Kaboul, Atiq Rahimi est également cinéaste, et a réalisé lui-même la mise en images de son roman Terre et Cendres. Le prix Goncourt 2008 lui a été attribué pour son premier roman écrit directement en Français, Syngué Sabour ( Pierre de patience)
La France a accueilli Atiq Rahimi en 1984. Elle a reçu ainsi un des plus grands écrivains de notre temps, qu’il écrive en Persan d’Afghanistan ou en Français. Belle leçon à méditer…

Les mille maisons du rêve et de la terreur
Atiq Rahimi
Éditeur: P.O.L
ISBN : 2-86744-875-1
Mars 2002
Traduction : Sabrina Nouri

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Vendredi 29 janvier 2010 Par Mélusine dans Littérature

Thérèse Desqueyroux – François Mauriac

desqueyrouxPourquoi Thérèse Desqueyroux a-t-elle voulu empoisonner son mari ?

Le roman s’ouvre sur sa sortie du tribunal. Elle vient de bénéficier d’un non-lieu : le témoignage de Bernard Desqueyroux, son mari, la victime elle-même, vient de la sauver. Elle rentre donc chez elle libre. Mais tous la savent coupable, Bernard le premier.

Étouffant huis clos que celui que raconte François Mauriac. C’est en 1927 qu’il publie ce roman. Déjà le jeune écrivain mondain a laissé la place à l’écrivain engagé, porté par un profond idéal chrétien. Plus tard, son succès sera indéniable : il sera élu triomphalement à l’Académie Française et remportera le prix Nobel de littérature en 1952. Lui qui est issu d’une Gironde où la bourgeoisie viticole exerce une forte influence fustige dans ses romans leur atmosphère lourde de secret.

Thérèse Desqueyroux, elle, dans la voiture qui la ramène chez elle, a tout le temps de penser. A ce procès, où elle vient d’être reconnue innocente. A ce qu’elle va dire à son mari, pour justifier son acte, pour se confesser aussi. Et à sa vie passée, sa sensation d’étouffement dans une vie qu’elle n’a jamais maîtrisée, mariée sans amour, mère sans désir de l’être, enfermé dans des conventions familiales et conjugales.

Mais à l’arrivée, Bernard n’écoute pas ce que sa femme a si longuement prévu de lui dire : s’il a témoigné en sa faveur pour éviter le scandale, il compte bien lui faire payer personnellement ses actes. Il l’enferme et lui interdit le moindre mot, le moindre contact. Peu à peu, Thérèse dépérit.

Comprendre, voilà ce qui nous tient en haleine dans ce roman. Comprendre pourquoi elle n’ira pas en prison. Comprendre si elle a réellement eu l’intention de le tuer. Comprendre pourquoi elle en est arrivée à ce geste. Comprendre pourquoi elle est si froide à l’égard de ce qui l’entoure. Thérèse Desqueyroux est un mystère et pourtant toutes les raisons qui la poussent à agir sont là : un carcan de fille, de mère, d’épouse, une femme à qui l’on ne laisse jamais la parole. Qui est victime ? Qui est coupable ? Qui est le monstre ? C’est ce que ce roman met en question : à partir d’un simple fait divers, il dresse un portrait psychologique très fin d’une criminelle peut-être trop moderne pour l’époque dans laquelle elle vit. Je ne garantis pas que vous comprendrez toute l’histoire de Thérèse Desqueyroux à l’issue de ce roman, mais il y a fort à parier qu’elle ébranlera bon nombre de vos certitudes morales.

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Jeudi 28 janvier 2010 Par Novembre dans Vos oeuvres

Rejet Momentané par Anjimu

Rejet Momentané

Les sécrétions en vers fluides de mon aiguille âme
Consentent à ciseler comme avec une mince lame
Des dentelles en phrases élancées puis ajourées
De mots bijoux de brocards écarlates et dorées

Souvent elles parviennent à dévorer mes tourments
Qui habitent mes antres et pensées, très légèrement
Sans que je les sente, sans exiger le moindre sacrifice
Grâce à un petit remède intrinsèque en beau bénéfice
Cousu de fils d’or et de plates mailles d’argent pâles
Certainement décrochés d inspirations têtues rafales

Lorsque viennent mes poèmes ils sont en liberté
Ils sont intrépides ne respectent pas les carcans
Des codes carcéraux qui comptent le nombre de pieds
Ou des noms à donner selon les tailles, c’est aberrant

Le monde a si mal qu il n est pas besoin de vaines structures
A part celle de la Loi pour ne pas balancer en cruelle pâture
La quiétude des uns et des autres totalement ignorants
De ce qui se fabrique dans un esprit à la plume écrivant.

par Anjimu.

Avis et critiques sont les bienvenus.

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